Dictionnaire de rimes Le Blog

Vivante et morte séparée

Auteur: Paul Eluard
Année: 1963

Vivante et morte séparée j’ai trébuché
Sur une tombe sur un corps
Qui soulève à peine la terre
Sur un corps dont j’étais construit
Sur la bouche qui me parlait
Et sur les yeux pourris de toutes les vertus
Mes mains mes pieds étaient les siens
Et mes désirs et mon poème étaient les siens
J’ai trébuché sur sa gaîté sur sa bonté
Qui maintenant ont les rigueurs de son squelette
Mon amour est de plus en plus concret il est en terre
Et non ailleurs j’imagine son odeur
Mon amour mon petit ma couronne d’odeurs
Tu n’avais rien de rien à faire avec la mort
Ton crâne n’avait pas connu la nuit des temps
Mon éphémère écoute je suis là je t’accompagne
Je te parle notre langue elle est minime et va d’un coup
Du grand soleil au grand soleil et nous mourons d’être vivants
Écoute ici c’est notre chien ici notre maison
Ici c’est notre lit ici ceux qui nous aiment
Tous les produits de notre cœur de notre sang
Et de nos sens et de nos rêves
Je n’oublie rien de ces oiseaux de grande espèce
Qui nous guident qui nous enlèvent
Et qui font des trous dans l’azur
Comme volcans en pleine terre
Ma fille mon garçon petite mère et petit père
Mon poème ce soir aurait pu te distraire
Avec les mots précis que tu es fière de comprendre
Avec les arrêts brusques des péripéties
Et les zibelines vives de la coquetterie
Et l’abasourdissante écume de la mer
Et la réminiscence et l’oubli délétère
Mon corps vivant charmant ma raison ma déraison
Ma séduction ma solitude mon plaisir et ma souffrance
Ma modestie et mon orgueil ma perversion et mon mérite
Toute petite et délabrée parfaite et pure
Pareille à un verre d’eau qui sera toujours bu
Je ne dors pas je suis tombé j’ai trébuché sur ton absence
Je suis sans feu sans force près de toi
Je suis le dessous de la bête je m’accroche
À notre chute à notre ruine
Je suis au-dessous de tes restes
J’aspire à ton néant je voudrais voir mon front
Comme un caillou loin dans la terre
Comme un bateau fondu dans l’eau
Mon petit qui pourtant m’engendras en orage
Me convertis en homme et m’aimas comme un sage
Ma voix n’a pas d’écho j’ai honte de parler
Je souffre pour toujours de ton silence ô mon amour.

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