Charniers

Auteur: Paul Eluard
Année: 1945

L’aube est sortie d’un coupe-gorge
L’aube noircit sur des décombres
Se fond parmi des ombres molles
Parmi d’abjectes nourritures
Parmi de répugnants secrets

Où sont les rires et les rêves
Où est le bouquet de la peau
Où est le mouvement constant
La roue du soleil et des sèves

Des racines aromatiques
Séparent les chairs corrompues
Le cœur n’est plus l’image insigne
L’aube n’arrose plus la boue
Elle est le poison du chaos

Où sont les flammes et la sueur
Où sont les larmes et le sang
Où sont le regard et la voix
Où est le cri de ralliement

Comprendre gît sous la vermine
Sous le bruit ruminant des mouches
Le ciel la terre se limitent
À la destruction de l’homme
Voir clair ne sonne que ténèbres

*

Ténèbres des passants se hâtent
Pour mieux retrouver leurs ténèbres
Intactes pleines à craquer
De ce vieux pus des bienheureux
Qui contredit toute famine
Qui nie le mal et les tortures

Ténèbres les bourreaux sont loin
Et leurs complices se délassent
Regards aveugles fronts éteints
Bijoux couvrant un trou puant
Fleurs de calcul étoiles basses
Oubli commode oubli sublime

Trésor amassé sans dégoût
Par les gagnants de la défaite
Petits profits grandes ruines
Ténèbres ignorées des vers
Précieuse cendre au fond des poches
L’avenir tient à quelques sous

Une vie large vaut sa honte
Le froid chante comme un voleur
Et les vieux crimes tiennent chaud
Les bourreaux justifiaient la mort
Ils économisaient le temps
Ils n’avaient pas peur des enfants

*

Mais sur la nuit fille de l’homme
La revanche d’amour rayonne
L’aube est tissée de fils limpides
Les innocents ont reparu
Légers d’air pur blancs de colère
Forts de leur droit impérissable

Forts d’une terre sans défauts.

Retour en haut

Signaler une erreur