{"id":9792,"date":"2025-04-18T15:59:56","date_gmt":"2025-04-18T13:59:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=9792"},"modified":"2025-04-18T15:59:56","modified_gmt":"2025-04-18T13:59:56","slug":"des-voix","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/des-voix\/","title":{"rendered":"Des voix"},"content":{"rendered":"<p>Et j\u2019entendais des voix au milieu des nu\u00e9es ;<br \/>\nUn divin chant d\u2019extase, un noir bruit de hu\u00e9es<br \/>\nPassait.<\/p>\n<p>UNE VOIX<\/p>\n<p>Le cheval doit \u00eatre manich\u00e9en.<br \/>\nArimane lui fait du mal, Ormus du bien ;<br \/>\nTout le jour, sous le fouet il est comme une cible,<br \/>\nIl sent derri\u00e8re lui l\u2019affreux ma\u00eetre invisible,<br \/>\nLe d\u00e9mon inconnu qui l\u2019accable de coups ;<br \/>\nLe soir, il voit un \u00eatre empress\u00e9, bon et doux,<br \/>\nQui lui donne \u00e0 manger et qui lui donne \u00e0 boire,<br \/>\nMet de la paille fra\u00eeche en sa liti\u00e8re noire,<br \/>\nEt t\u00e2che d\u2019effacer le mal par le calmant,<br \/>\nEt le rude travail par le repos cl\u00e9ment ;<br \/>\nQuelqu\u2019un le pers\u00e9cute, h\u00e9las ! mais quelqu\u2019un l\u2019aime.<br \/>\nEt le cheval se dit : \u00ab Ils sont deux. \u00bb C\u2019est le m\u00eame.<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p>L\u2019instant de d\u00e9nouer la chim\u00e8re est venu ;<br \/>\nLa vie, inexprimable effort dans l\u2019inconnu,<br \/>\nEst termin\u00e9e, erreur, ou folie, ou bravade ;<br \/>\nEt voici le moment fatal. L\u2019\u00e2me s\u2019\u00e9vade,<br \/>\nL\u2019homme expire. On a vu sur son logis tremblant<br \/>\nPlaner l\u2019ange Tr\u00e9pas, l\u2019oiseau noir, l\u2019oiseau blanc,<br \/>\nCorbeau pour les m\u00e9chants et pour les bons colombe ;<br \/>\nC\u2019est fini. Maintenant, que devient dans la tombe<br \/>\nLe corps, ce compagnon auquel l\u2019\u00e2me avait cru ?<br \/>\nAttends un peu de temps. Cherche. Il a disparu.<br \/>\nCherche. Il s\u2019est dissip\u00e9. Cherche encor, fouille, creuse,<br \/>\nEt t\u00e2te avec la main sous cette vo\u00fbte affreuse.<br \/>\nQue trouves-tu ? Regarde. Est-ce cela ? Oui. Non.<br \/>\nQu\u2019est-ce ? Cela n\u2019a plus de forme ni de nom ;<br \/>\nC\u2019est noir comme la nuit et vain comme la cendre ;<br \/>\nC\u2019est l\u2019homme. Et si tu veux demain y redescendre,<br \/>\nTu ne trouveras plus, dans ce hideux r\u00e9duit,<br \/>\nM\u00eame ce peu de cendre et ce reste de nuit.<\/p>\n<p>\u00c0 peine est-il couch\u00e9, d\u00e9bris dans les d\u00e9combres,<br \/>\nQue les mille \u00e9l\u00e9ments, tous ces cr\u00e9anciers sombres,<br \/>\nQui l\u2019avaient pour un temps \u00e0 l\u2019\u00e2me conc\u00e9d\u00e9,<br \/>\nRedemandent ce corps par les vers seuls gard\u00e9 ;<br \/>\nEt chacun \u2014 car la vie a la mort pour domaine \u2014<br \/>\nPrend ce qui lui revient dans cette argile humaine.<br \/>\nTout atome, dans l\u2019eau, dans la terre ou dans l\u2019air,<br \/>\nEst un Shylock qui veut sa part de cette chair.<br \/>\n\u00d4 nature sans fond ! gouffre avare et rapace !<br \/>\nPartout, en haut, en bas, dans la nuit, dans l\u2019espace,<br \/>\nTout r\u00e9clame \u00e0 la fois, tout s\u2019ouvre en m\u00eame temps,<br \/>\nLa pierre, le buisson, le miasme des \u00e9tangs,<br \/>\nLa poussi\u00e8re, la fleur, le vent, la flamme ardente ;<br \/>\nEt, dans la profondeur des t\u00e9n\u00e8bres pendante,<br \/>\nLa mati\u00e8re dont l\u2019homme \u00e9tait form\u00e9 s\u2019\u00e9pand,<br \/>\nEt se cache ; et, glissant, coulant, tombant, rampant,<br \/>\nSe h\u00e2te de crouler dans tous ces pr\u00e9cipices.<br \/>\nEt, soit qu\u2019elle ait l\u00e0-haut trouv\u00e9 les cieux propices,<br \/>\nGr\u00e2ce au bien qu\u2019elle a fait, au beau qu\u2019elle a pens\u00e9,<br \/>\nSoit qu\u2019ayant mal v\u00e9cu, tra\u00eenant un vil pass\u00e9,<br \/>\nElle ait vu se fermer devant elle l\u2019aurore,<br \/>\nL\u2019\u00e2me, envol\u00e9e au fond de la mort sombre, ignore<br \/>\nCette fuite rapide et sinistre du corps.<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p>J\u2019entends les vivants rire ; ils deviendront les morts.<br \/>\nAUTRE VOIX<\/p>\n<p>Alors que feront-ils ?<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p> Rien.<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p> Tout.<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p> Passez, nuages.<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p>Tous vos azurs sont faux.<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p> Moins faux que vos orages.<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p>Oui, je te le redis, homme, malheur \u00e0 toi<br \/>\nSi dans quelque docteur ton ignorance a foi !<br \/>\nMalheur \u00e0 ton esprit s\u2019il dit comme tant d\u2019autres :<br \/>\n\u2014 Je questionnerai les savants, ces ap\u00f4tres,<br \/>\nEt j\u2019interrogerai les penseurs, ces devins ;<br \/>\nJ\u2019irai, j\u2019approcherai les instructeurs divins,<br \/>\nLes po\u00ebtes dont l\u2019aube \u00e9claire les visages,<br \/>\nLes hommes lumineux du myst\u00e8re, les sages,<br \/>\nCes colonnes d\u2019azur du temple de la nuit ! \u2015<\/p>\n<p>Sache que nul n\u2019enseigne et que nul ne conduit ;<br \/>\nNul n\u2019est colonne et rien n\u2019est temple ; sache encore<br \/>\nQu\u2019Antisth\u00e8ne, Amphion, Pindare, St\u00e9sichore,<br \/>\nTerpandre et Callimaque ont des ailes de plomb ;<br \/>\nQu\u2019Arouet, Kant, Hegel n\u2019en savent pas plus long ;<br \/>\nEt que le sphinx qui dit la parole certaine<br \/>\nN\u2019est pas plus dans Ferney qu\u2019il n\u2019\u00e9tait dans Ath\u00e8ne.<\/p>\n<p>De tout temps les r\u00eaveurs ont fait dans le ciel bleu<br \/>\nDes fouilles du c\u00f4t\u00e9 de ce qu\u2019ils nomment Dieu ;<br \/>\nIls ont le doute au c\u0153ur ou la pri\u00e8re aux l\u00e8vres ;<br \/>\nIls ont construit, d\u00e9truit, et, pour calmer leurs fi\u00e8vres,<br \/>\nTristes, ont appuy\u00e9 leur t\u00eate au marbre froid.<\/p>\n<p>Homme, tout ce que l\u2019homme enseigne, pense, croit,<br \/>\nTout ce qu\u2019il grave, \u00e9crit, constate, affirme, sculpte,<br \/>\nDe science publique ou de doctrine occulte,<br \/>\nSur le papier, le bois, l\u2019airain, sur les frontons<br \/>\nDes grands temples obscurs pleins d\u2019\u00e2mes \u00e0 t\u00e2tons ;<br \/>\nBalaam sur l\u2019Euphrate, Apul\u00e9e \u00e0 Madaure,<br \/>\nTout ce qu\u2019on imagine et tout ce qu\u2019on adore,<br \/>\nFigulus enseignant Cic\u00e9ron, \u00c9rechto<br \/>\nDont Pomp\u00e9e \u00e0 genoux l\u00e8ve le noir manteau,<br \/>\nLes pr\u00eatres, les rh\u00e9teurs drap\u00e9s dans leurs chlamydes,<br \/>\nLes bibles, les talmuds sacr\u00e9s, les pyramides,<br \/>\nLe difforme alphabet de pierre du galgal,<br \/>\nLes cylindres de Tyr, les runes de Fingal,<br \/>\nLes papyrus de Th\u00e8be et d\u2019Endor, qu\u2019on adopte<br \/>\nLe texte \u00e9gyptien ou la version copte,<br \/>\nVos sages admir\u00e9s, \u00c9picure, Thal\u00e8s,<br \/>\nDiog\u00e8ne, Apul\u00e9e, \u00c9rasme, Rabelais,<br \/>\nPlaton, que l\u2019id\u00e9al laisse boire \u00e0 son urne,<br \/>\nKant, Leibnitz, tout cela n\u2019est qu\u2019un souffle nocturne.<\/p>\n<p>Si tu le veux, fais-toi de l\u2019audace un devoir ;<br \/>\nPropose-toi ce but redoutable : savoir,<br \/>\nCette fa\u00e7on splendide et supr\u00eame de na\u00eetre.<br \/>\nEntre dans le nuage insondable ; p\u00e9n\u00e8tre<br \/>\nDans l\u2019horreur des Horebs, des Brockens, des Thabors ;<br \/>\nVa ! mais commence, avant d\u2019en tenter les abords,<br \/>\nPar laisser de c\u00f4t\u00e9 la sagesse des hommes.<\/p>\n<p>Le peu que nous savons tient au peu que nous sommes ;<br \/>\n\u00c9coute. L\u2019homme \u00e0 peine, avec ou sans appuis,<br \/>\n\u00c0 creus\u00e9 l\u2019inconnu qu\u2019il a combl\u00e9 son puits ;<br \/>\nAlors il cherche, alors il rencontre, il d\u00e9vie,<br \/>\nSe croit mage, ou se fait pr\u00eatre.<\/p>\n<p> Passe ta vie<br \/>\n\u00c0 labourer l\u2019\u00e9cume et l\u2019onde, n\u2019arrivant<br \/>\nQue pour partir, parmi le tumulte et le vent ;<br \/>\nHabite Terre-Neuve, ou Zante, ou Tombelaine ;<br \/>\nSois p\u00eacheur de hareng, sois p\u00eacheur de baleine ;<br \/>\nEmplis ton brick solide ou ta barque sans ponts<br \/>\nDe tra\u00eenes, de filets, de dragues, de harpons ;<br \/>\nAffronte des \u00e9cueils les sinistres statures ;<br \/>\nSois forban ; sois coureur de flots et d\u2019aventures ;<br \/>\nQuand m\u00eame tu vivrais dix ans, vingt ans, cent ans,<br \/>\nAyant sous toi le gouffre et sur toi les autans,<br \/>\nLutteur du risque, et roi d\u2019une planche qui flotte,<br \/>\nFusses-tu le plus vieux et le plus noir pilote,<br \/>\nJason sur le dromon, Fulton sur le steamer,<br \/>\nTu ne conna\u00eetras pas la formidable mer.<\/p>\n<p>Ces choses sans limite o\u00f9 flottent des fum\u00e9es<br \/>\nR\u00e9sistant, et toujours b\u00e9antes, sont ferm\u00e9es ;<br \/>\nLe chercheur, t\u00e2tonnant dans ce fatal milieu,<br \/>\nQuand il serait Platon, ne conna\u00eetra pas Dieu.<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p>Prenez garde. Observez l\u2019obscure parall\u00e8le.<br \/>\nLe pas s\u2019appuie au pas, l\u2019aile s\u2019appuie \u00e0 l\u2019aile.<br \/>\nQuoiqu\u2019on retrouve au fond de tout culte la nuit<br \/>\nDe l\u2019homme, par qui Dieu trop souvent est construit,<br \/>\nQuoiqu\u2019un dogme, \u00f4 penseur, ne soit qu\u2019une masure<br \/>\nEn attendant la vie et la v\u00e9rit\u00e9 pure,<br \/>\nQuoique l\u2019humanit\u00e9 doive porter en soi<br \/>\nLa sagesse sereine et non l\u2019aveugle foi,<br \/>\nQuoiqu\u2019une bible, livre \u00e0 deux sens, atrophie<br \/>\nEt blesse trop souvent l\u2019\u00e2me qu\u2019on lui confie,<br \/>\nQuoique, presque toujours, effarant les esprits,<br \/>\nLa religion soit une chauve-souris<br \/>\nFaite de vie et d\u2019ombre, et dont l\u2019aile a pour griffes<br \/>\nLes pr\u00eatres, les docteurs, les bonzes, les pontifes,<br \/>\nIl faut que l\u2019homme croie \u00e0 quelque chose ; il faut<br \/>\nQu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la chair qui le gouverne trop,<br \/>\nLe myst\u00e8re lui parle et l\u2019exhorte, et l\u2019\u00e9l\u00e8ve<br \/>\nDu sommeil o\u00f9 l\u2019on dort au sommeil o\u00f9 l\u2019on r\u00eave.<br \/>\nAh ! l\u2019\u00eatre infortun\u00e9 qui ne croit pas est nu<br \/>\nSous le ciel redoutable et lourd, sous l\u2019inconnu !<br \/>\n\u00d4 vivants ! il vous faut des pr\u00eatres, quels qu\u2019il soient.<br \/>\n\u00c0 travers les plus noirs les v\u00e9rit\u00e9s flamboient ;<br \/>\nIl tombe encore un peu de jour sur vos chevets,<br \/>\nM\u00eame des plus abjects, m\u00eame des plus mauvais ;<br \/>\nMais pour verser plus tard sur l\u2019humanit\u00e9 m\u00fbre<br \/>\nLa parole d\u2019amour que l\u2019avenir murmure,<br \/>\nLe ciel, au-dessus d\u2019eux, sur d\u2019\u00e9clatants degr\u00e9s<br \/>\nMet les voyants directs, les sages inspir\u00e9s.<br \/>\nCar l\u2019homme fait le pr\u00eatre et Dieu seul fait le mage.<\/p>\n<p>Je pr\u00e9f\u00e8re, \u00f4 songeur, le wigwam du sauvage<br \/>\nO\u00f9 l\u2019homme attend la femme, o\u00f9 du moins on est deux,<br \/>\nAu manitou qui fait, au fond des bois hideux,<br \/>\nJoindre les mains au n\u00e8gre et les pattes au singe ;<br \/>\nAu wigwam le cromlech, au cromlech la syringe ;<br \/>\nAux syringes du Nil le sombre temple h\u00e9breu ;<br \/>\nAu temple, la mosqu\u00e9e avec son d\u00f4me bleu<br \/>\nEt son minaret blanc dans la ti\u00e8de atmosph\u00e8re ;<br \/>\nEt comme il faut monter sans cesse, je pr\u00e9f\u00e8re<br \/>\nL\u2019\u00e9glise \u00e0 la mosqu\u00e9e, \u00e0 l\u2019\u00e9glise l\u2019azur.<br \/>\nL\u2019homme, \u00eatre mixte au front sublime, au pied impur,<br \/>\nVa toujours refaisant et transformant ses arches ;<br \/>\nChaque \u00e2ge avance ; on voit, sur chacune des marches<br \/>\nDu sombre esprit humain montant dans l\u2019ombre \u00e0 Dieu,<br \/>\nUn temple o\u00f9 de l\u2019amour grandit le chaste feu ;<br \/>\nPassant d\u2019un ciel plus noir dans un air plus salubre,<br \/>\nDe moins en moins cruel, de moins en moins lugubre ;<br \/>\nChaque temple nouveau, grec, juif, \u00e9gyptien,<br \/>\n\u00c0 sa base au niveau du fa\u00eete de l\u2019ancien ;<br \/>\nSur celui qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve un autre monte encore ;<br \/>\nEt le plus haut fronton se dissout dans l\u2019aurore.<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p>\u00d4 r\u00eaves ! vision des vagues paradis !<br \/>\nCrois-tu que l\u2019inconnu soit quelque chose, dis,<br \/>\nDont ton cerveau ch\u00e9tif puisse se faire id\u00e9e ?<br \/>\nCr\u00e9ature par l\u2019\u00eatre absolu d\u00e9bord\u00e9e,<br \/>\nHomme \u00e9tonn\u00e9 d\u2019un grain germant dans le sillon,<br \/>\n\u00c9bloui d\u2019une pourpre au dos d\u2019un papillon,<br \/>\nTremblant d\u2019un choc d\u2019\u00e9cume ou d\u2019un r\u00e2le d\u2019orfraie,<br \/>\nD\u00e9j\u00e0 ce que tu vois te d\u00e9passe et t\u2019effraie,<br \/>\nPourrais-tu supporter ce que tu ne vois point ?<br \/>\nLe gouffre o\u00f9 le r\u00e9el aux chim\u00e8res se joint,<br \/>\nL\u2019aspect de l\u2019insondable et de l\u2019inaccessible,<br \/>\nLe c\u00f4t\u00e9 t\u00e9n\u00e9breux de l\u2019univers terrible,<br \/>\nFlottant dans l\u2019infini, dans la brume perdu,<br \/>\nEt dans on ne sait quoi d\u2019horrible et d\u2019\u00e9perdu ?<br \/>\nSerais-tu comme Jean, l\u2019homme hagard, capable<br \/>\nDe regarder l\u2019obscur, de t\u00e2ter l\u2019impalpable ?<br \/>\nPourrais-tu contempler avec tes yeux de chair<br \/>\nLes apparitions du r\u00eave et de l\u2019\u00e9clair,<br \/>\nLes \u00e9clipses, les blocs, les profondeurs, les rides,<br \/>\nLes agitations des surfaces livides,<br \/>\nLa stagnation morte et malsaine des eaux,<br \/>\nLes glissements des vers monstrueux du chaos,<br \/>\nLes larves se montrant \u00e0 demi, les sorties.<br \/>\nDe t\u00eates par la vase affreuse appesanties.<br \/>\nLes fl\u00e9aux s\u2019accouplant parmi les \u00e9l\u00e9ments,<br \/>\nL\u2019horreur des suintements et des fourmillements,<br \/>\nEt les \u00eatres sans nom, et les formes immondes,<br \/>\nEt les vagues tumeurs du cloaque des mondes ?<br \/>\nTe repr\u00e9sentes-tu l\u2019indicible stupeur<br \/>\nDe ce qui s\u2019entrevoit dans l\u2019ombre, et se fait peur ;<br \/>\nIci la marche lourde, ailleurs la fuite prompte ;<br \/>\nLe double effroi d\u2019en haut, d\u2019en bas, qui se confronte ;<br \/>\nLe vent fauve tra\u00eenant le nuage en haillon ;<br \/>\nLe m\u00e9t\u00e9ore ayant horreur du tourbillon ?<br \/>\nConnais-tu les deux nuits : la morte et la vivante ;<br \/>\nLa vivante, engendrant le monstre, l\u2019\u00e9pouvante,<br \/>\nL\u2019hydre, les d\u00e9vorant sans fin et les cr\u00e9ant ;<br \/>\nLa morte, c\u2019est-\u00e0-dire un vide, le n\u00e9ant,<br \/>\nUne ouverture aveugle et par l\u2019effroi form\u00e9e,<br \/>\nDe l\u2019ombre qui n\u2019est plus m\u00eame de la fum\u00e9e,<br \/>\nLe silence hideux et fun\u00e8bre de Rien ?<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p>Quand on sent se mouvoir l\u2019universel lien<br \/>\nQui joint le plus petit des atomes \u00e0 l\u2019\u00eatre<br \/>\nLe plus d\u00e9mesur\u00e9 que le gouffre ait vu na\u00eetre,<br \/>\nEt qui fait, dans l\u2019ab\u00eeme o\u00f9 rien n\u2019est endormi,<br \/>\nTressaillir Sirius au poids d\u2019une fourmi,<br \/>\nQuand les germes confus dans les ombres profondes<br \/>\nS\u2019agitent, d\u00e9truisant et produisant des mondes,<br \/>\nM\u00eal\u00e9s aux voix, aux sons, aux chants, aux cris, aux pas,<br \/>\nFaisant et d\u00e9faisant, et ne le sachant pas,<br \/>\nQuand l\u2019azur semble \u00e9mu, bien au del\u00e0 des nues,<br \/>\nPar une \u00e9closion d\u2019\u00e9toiles inconnues,<br \/>\nLorsqu\u2019en soi, stup\u00e9fait, on sent et l\u2019on comprend<br \/>\nQuelque chose de fort fait par quelqu\u2019un de grand,<br \/>\nQuand l\u2019eau fuit, quand le sol tremble, quand l\u2019air murmure,<br \/>\nQuand de la for\u00eat sombre il sort un bruit d\u2019armure,<br \/>\nQuand l\u2019oiseau sur son nid, dans les bois fr\u00e9missants,<br \/>\nChante un chant dont lui-m\u00eame il ignore le sens,<br \/>\nL\u2019immensit\u00e9 du fait prodigieux d\u00e9passe<br \/>\nL\u2019ombre, le jour, les yeux, les chocs, le temps, l\u2019espace,<br \/>\nElle est telle, et le point de d\u00e9part est si loin<br \/>\nQue, tous \u00e9tant agents, personne n\u2019est t\u00e9moin.<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p>Querelles ! bruits ! rumeurs ! cris ! morsures ! piq\u00fbres !<br \/>\n\u00d4 passages du vent dans les branches obscures !<\/p>\n<p>AUTRE VOIX<\/p>\n<p>Dante \u00e9crit deux vers, puis il sort ; et les deux vers<br \/>\nSe parlent. Le premier dit : \u2014 Les cieux sont ouverts !<br \/>\nCieux ! Je suis immortel. \u2014 Moi, je suis p\u00e9rissable,<br \/>\nDit l\u2019autre. \u2014 Je suis l\u2019astre. \u2014 Et moi le grain de sable.<br \/>\n\u2014 Quoi ! tu doutes \u00e9tant fils d\u2019un enfant du ciel !<br \/>\n\u2014 Je me sens mort. \u2014 Et moi, je me sens \u00e9ternel. \u2015<br \/>\nQuelqu\u2019un rentre et relit ces vers, Dante lui-m\u00eame ;<br \/>\nIl garde le premier et barre le deuxi\u00e8me.<br \/>\nLa rature est la haute et fatale cloison.<br \/>\nL\u2019un meurt, et l\u2019autre vit. Tous deux avaient raison.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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