{"id":9490,"date":"2025-04-17T22:07:01","date_gmt":"2025-04-17T20:07:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=9490"},"modified":"2025-04-17T22:07:01","modified_gmt":"2025-04-17T20:07:01","slug":"la-vision-de-dante","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/la-vision-de-dante\/","title":{"rendered":"La Vision de Dante"},"content":{"rendered":"<p>Dante m&rsquo;est apparu. Voici ce qu&rsquo;il m&rsquo;a dit :<\/p>\n<p>I<\/p>\n<p>Je dormais sous la pierre o\u00f9 l&rsquo;homme refroidit.<br \/>\nJe sentais p\u00e9n\u00e9trer, abattu comme l&rsquo;arbre,<br \/>\nL&rsquo;oubli dans ma pens\u00e9e et dans mes os le marbre.<br \/>\nTout en dormant je crus entendre \u00e0 mon c\u00f4t\u00e9<br \/>\nUne voix qui parlait dans une obscurit\u00e9,<br \/>\nEt qui disait des mots \u00e9tranges et fun\u00e8bres.<br \/>\nJe m&rsquo;\u00e9criai : Qui donc est l\u00e0 dans les t\u00e9n\u00e8bres ?<br \/>\nEt j&rsquo;ajoutai, frottant mes yeux noirs et pesants :<br \/>\nCombien ai-je dormi ? La voix dit : Cinq cents ans ;<br \/>\nTu viens de t&rsquo;\u00e9veiller pour finir ton po\u00ebme<br \/>\nDans l&rsquo;an cinquante-trois du si\u00e8cle dix-neuvi\u00e8me.<\/p>\n<p>Et je me r\u00e9veillai tout \u00e0 fait ; je n&rsquo;avais<br \/>\nPlus rien autour de moi ; la tombe aux durs chevets<br \/>\nS&rsquo;\u00e9tait \u00e9vanouie avec sa vo\u00fbte sombre,<br \/>\nEt j&rsquo;\u00e9tais hors du temps, de la forme et du nombre ;<br \/>\nDebout sans savoir o\u00f9 ni sans savoir sur quoi.<br \/>\nEnfin un peu de jour arriva jusqu&rsquo;\u00e0 moi,<br \/>\nMes prunelles s&rsquo;\u00e9tant \u00e0 l&rsquo;ombre habitu\u00e9es<br \/>\nAlors je distinguai deux portes de nu\u00e9es ;<br \/>\nL&rsquo;une au fond, devant moi ; l&rsquo;autre en bas, au-dessous<br \/>\nD&rsquo;un brouillard compos\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments dissous,<br \/>\nComme un puits qu&rsquo;on verrait dans les eaux. La premi\u00e8re,<br \/>\nSplendide, semblait faite avec de la lumi\u00e8re ;<br \/>\nC&rsquo;\u00e9tait un trou de feu dans un nuage d&rsquo;or ;<br \/>\nQuelqu&rsquo;un, celui qui parle aux sibylles d&rsquo;Endor,<br \/>\nPour construire cet arc, splendide m\u00e9t\u00e9ore,<br \/>\nAvait pris et courb\u00e9 les rayons de l&rsquo;aurore ;<br \/>\nDu moins je le pensai, non sans fr\u00e9missement.<br \/>\nCette porte, o\u00f9 luisaient l&rsquo;astre et le diamant, Brillait au plus profond de l&rsquo;espace livide<br \/>\nComme un point lumineux et posait sur le vide ;<br \/>\nOn voyait au-dessous le libre \u00e9ther flotter,<br \/>\nCar nul mont n&rsquo;e\u00fbt os\u00e9 s&rsquo;offrir pour la porter,<br \/>\nEt, sous les saints piliers de cette arche vivante,<br \/>\nLe Sina\u00ef lui-m\u00eame e\u00fbt croul\u00e9 d&rsquo;\u00e9pouvante.<br \/>\nL&rsquo;autre porte \u00e0 mes pieds montrait son cintre obscur<br \/>\nNoir comme une fum\u00e9e, et rid\u00e9 comme un mur<br \/>\nVaguement aper\u00e7u dans des \u00e9paisseurs mornes,<br \/>\nM\u00ealant ses bords confus aux profondeurs sans bornes,<br \/>\nEsp\u00e8ce d&rsquo;antre informe en t\u00e9n\u00e8bres construit,<br \/>\nCrat\u00e8re fait de bronze et couronnant la nuit.<br \/>\nCette porte semblait la bouche des ab\u00eemes.<\/p>\n<p>Songeant \u00e0 tous les maux qu&rsquo;ici-bas nous sub\u00eemes,<br \/>\nMon esprit, o\u00f9 la crainte accompagne l&rsquo;espoir,<br \/>\nDu portail rayonnant allait au porche noir,<br \/>\nEt, me ressouvenant de ce qu&rsquo;on fait sur terre,<br \/>\nJ&rsquo;entrevis que c&rsquo;\u00e9taient les portes du myst\u00e8re.<\/p>\n<p>Soudain tout s&rsquo;\u00e9clipsa, brusquement obscurci.<\/p>\n<p>II<\/p>\n<p>Et je sentis mes yeux se fermer, comme si,<br \/>\nDans la brume, \u00e0 chacun des cils de mes paupi\u00e8res<br \/>\nUne main invisible avait li\u00e9 des pierres.<br \/>\nJ&rsquo;\u00e9tais comme est un pr\u00eatre au seuil du saint parvis,<br \/>\nSongeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je vis<br \/>\nL&rsquo;ombre ; l&rsquo;ombre hideuse, ignor\u00e9e, insondable,<br \/>\nDe l&rsquo;invisible Rien vision formidable,<br \/>\nSans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond,<br \/>\nO\u00f9 dans l&rsquo;obscurit\u00e9 l&rsquo;obscurit\u00e9 se fond ;<br \/>\nPoint d&rsquo;escalier, de pont, de spirale, de rampe ;<br \/>\nL&rsquo;ombre sans un regard, l&rsquo;ombre sans une lampe ;<br \/>\nLe noir de l&rsquo;inconnu, d&rsquo;aucun vent agit\u00e9 ;<br \/>\nL&rsquo;ombre, voile effrayant du spectre \u00e9ternit\u00e9.<br \/>\nQui n&rsquo;a point vu cela n&rsquo;a rien vu de terrible.<br \/>\nC&rsquo;est l&rsquo;espace b\u00e9ant, l&rsquo;\u00e9tendue impossible,<br \/>\nQuelque chose d&rsquo;affreux, de trouble et de perdu<br \/>\nQui fuit dans tous les sens devant l&rsquo;\u0153il \u00e9perdu,<br \/>\nLa c\u00e9cit\u00e9 glac\u00e9e est plus qu&rsquo;un marbre lourde,<br \/>\nUne tranquillit\u00e9 muette, aveugle et sourde, L&rsquo;horrible int\u00e9rieur d&rsquo;un s\u00e9pulcre infini.<br \/>\nCependant un reflet sur mon cercueil jauni<br \/>\nMe fit tressaillir, mais tout restait immobile ;<br \/>\nEt je vis dans cette ombre une lueur tranquille,<br \/>\nUn flamboiement profond, fixe, silencieux,<br \/>\nPareil \u00e0 la clart\u00e9 que ferait \u00e0 nos yeux<br \/>\nDerri\u00e8re un rideau noir une torche allum\u00e9e.<br \/>\nEt nul bruit ne sortait de l&rsquo;ombre inanim\u00e9e ;<br \/>\nCar, sachez-le, vivants, hors du clair firmament,<br \/>\nL&rsquo;affreuse immensit\u00e9 se tait lugubrement.<br \/>\nCette clart\u00e9 semblait, \u00e0 la fois vie et flamme,<br \/>\nRegarder comme un \u0153il et penser comme une \u00e2me ;<br \/>\nCe n&rsquo;\u00e9tait cependant qu&rsquo;un voile, et l&rsquo;on sentait<br \/>\nDerri\u00e8re la lueur quelqu&rsquo;un qui m\u00e9ditait.<\/p>\n<p>III<\/p>\n<p>Ce flamboiement flottant sur les nuits \u00e9ternelles<br \/>\nEntrait de plus en plus dans mes vagues prunelles ;<br \/>\nJe compris o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais et j&rsquo;eus un tremblement ;<br \/>\nCar soudain j&rsquo;aper\u00e7us, dans ce rayonnement Semblable aux visions que voyaient les proph\u00e8tes,<br \/>\nLes sept anges pensifs qui tiennent sept trompettes ;<br \/>\nLa clart\u00e9 se m\u00ealait \u00e0 leurs cheveux vermeils ;<br \/>\nIls \u00e9taient l\u00e0, debout, les yeux baiss\u00e9s, pareils<br \/>\nAux sept g\u00e9ants qui sont sur le palais Farn\u00e8se,<br \/>\nEt, comme lorsqu&rsquo;on est devant une fournaise,<br \/>\nIls \u00e9taient noirs, ayant derri\u00e8re eux la clart\u00e9.<br \/>\nL&rsquo;ab\u00eeme obscur, hagard, fun\u00e8bre, illimit\u00e9,<br \/>\nSemblait plein de terreur devant cette lumi\u00e8re.<br \/>\nJ&rsquo;essayai de prier, mais en vain ; la pri\u00e8re<br \/>\nRentra dans mon esprit comme un oiseau qui fuit<br \/>\nEt rentre au nid, tremblant, parce qu&rsquo;il fait trop nuit<br \/>\nEt je restai glac\u00e9 devant la clart\u00e9 bl\u00eame<br \/>\nComme si j&rsquo;eusse \u00e9t\u00e9 quelque ab\u00eeme moi-m\u00eame.<br \/>\nEt je me dis : Voici qu&rsquo;on va juger quelqu&rsquo;un.<br \/>\nCette ombre, des forfaits c&rsquo;est le gouffre commun ;<br \/>\nCe feu, c&rsquo;est la clart\u00e9 de la face du juge.<br \/>\nEt j&rsquo;eus peur.<\/p>\n<p>IV<\/p>\n<p>\u00d4 sentence ! \u00f4 peine sans refuge !<br \/>\nTomber dans le silence et la brume \u00e0 jamais !<br \/>\nD&rsquo;abord quelque clart\u00e9 des lumineux sommets<br \/>\nVous laisse distinguer vos mains d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es. On tombe, on voit passer des formes effar\u00e9es,<br \/>\nBouches ouvertes, fronts ruisselants de sueur,<br \/>\nDes visages hideux qu&rsquo;\u00e9claire une lueur.<br \/>\nPuis on ne voit plus rien. Tout s&rsquo;efface et recule,<br \/>\nLa nuit morne succ\u00e8de au sombre cr\u00e9puscule.<br \/>\nOn tombe. On n&rsquo;est pas seul dans ces limbes d&rsquo;en bas ;<br \/>\nOn sent frissonner ceux qu&rsquo;on ne distingue pas ;<br \/>\nOn ne sait si ce sont des hydres ou des hommes ;<br \/>\nOn se sent devenir les larves que nous sommes ;<br \/>\nOn entrevoit l&rsquo;horreur des lieux inaper\u00e7us,<br \/>\nEt l&rsquo;ab\u00eeme au-dessous, et l&rsquo;ab\u00eeme au-dessus.<br \/>\nPuis tout est vide ! On est le grain que le vent s\u00e8me.<br \/>\nOn n&rsquo;entend pas le cri qu&rsquo;on a pouss\u00e9 soi-m\u00eame ;<br \/>\nOn sent les profondeurs qui s&#8217;emparent de vous ;<br \/>\nLes mains ne peuvent plus atteindre les genoux ;<br \/>\nOn l\u00e8ve au ciel les yeux et l&rsquo;on voit l&rsquo;ombre horrible.<br \/>\nOn est dans l&rsquo;impalpable, on est dans l&rsquo;invisible ;<br \/>\nDes souffles par moments passent dans cette nuit.<br \/>\nPuis on ne sent plus rien. \u2014 Pas un vent, pas un bruit,<br \/>\nPas un souffle ; la mort, la nuit ; nulle rencontre ;<br \/>\nRien, pas m\u00eame une chute affreuse ne se montre.<br \/>\nEt l&rsquo;on songe \u00e0 la vie, au soleil, aux amours,<br \/>\nEt l&rsquo;on pense toujours, et l&rsquo;on tombe toujours !<br \/>\nEt le froid du n\u00e9ant lentement vous p\u00e9n\u00e8tre !<br \/>\nVivants ! tomber, tomber, et tomber, sans conna\u00eetre<br \/>\nO\u00f9 l&rsquo;on va, sans savoir o\u00f9 les autres s&rsquo;en vont !<br \/>\nUne chute sans fin dans une nuit sans fond,<br \/>\nVoil\u00e0 l&rsquo;enfer.<\/p>\n<p>V<\/p>\n<p>Pendant que je songeais, l&rsquo;espace<br \/>\nVibra comme un vitrail quand un chariot passe<br \/>\nEt je vis appara\u00eetre un ange surprenant.<br \/>\nC&rsquo;\u00e9tait un \u00eatre ail\u00e9, s\u00e9v\u00e8re et rayonnant.<br \/>\nComme J\u00e9sus du front passait les douze ap\u00f4tres,<br \/>\nCe bel archange \u00e9tait plus grand que tous les autres,<br \/>\nIl avait la hauteur de deux stades romains ;<br \/>\nIl tenait les morceaux d&rsquo;un glaive dans ses mains ;<br \/>\nIl portait sur sa t\u00eate ing\u00e9nue et superbe<br \/>\nCe mot des cieux, ce mot qui contient tout le verbe :<br \/>\n\u2014 JUSTICE. \u2014 On le pouvait lire distinctement,<br \/>\nChaque lettre du mot \u00e9tait un diamant.<\/p>\n<p>Justice ! \u00d4 mot profond que les gouffres v\u00e9n\u00e8rent !<\/p>\n<p>Quand l&rsquo;archange parut, les trompettes sonn\u00e8rent.<\/p>\n<p>Et l&rsquo;archange cria : \u2014 Tr\u00e9pass\u00e9s ! tr\u00e9pass\u00e9s ! Levez-vous, accourez, venez, comparaissez !<br \/>\nVoici l&rsquo;instant o\u00f9 l&rsquo;aigle aura peur des colombes.<br \/>\n\u00d4 victimes ! sortez des nuits, sortez des tombes,<br \/>\nSortez de terre en foule, \u00e0 la h\u00e2te, \u00e0 la fois !<br \/>\nVenez du fond des mers, venez du fond des bois,<br \/>\nVenez, celui qui saigne avec celui qui pleure !<br \/>\nCar le juge est assis pour punir, et c&rsquo;est l&rsquo;heure<br \/>\nO\u00f9 les clairons du ciel sonnent aux quatre vents,<br \/>\nEt Dieu veut que les morts lui parlent des vivants<\/p>\n<p>Et quand l&rsquo;ange eut fini, les t\u00e9n\u00e8bres s&rsquo;\u00e9murent.<\/p>\n<p>VI<\/p>\n<p>Un bruit, pareil au bruit des mouches qui murmurent,<br \/>\n\u00c9clata tout \u00e0 coup dans le gouffre muet,<br \/>\nEt je vis quelque chose en bas qui remuait.<br \/>\nC&rsquo;\u00e9tait comme un point noir, puis comme une fum\u00e9e,<br \/>\nPuis comme la poussi\u00e8re o\u00f9 s&rsquo;avance une arm\u00e9e,<br \/>\nPuis comme une \u00eele d&rsquo;ombre au sein des nuits flottant. Et cet amas sinistre et lourd, vers nous montant,<br \/>\nTriste, livide, \u00e9norme, ayant un air de rage,<br \/>\nVenait et grandissait, pouss\u00e9 d&rsquo;un vent d&rsquo;orage.<br \/>\nCe bloc \u00e9tait confus comme un brouillard du soir.<br \/>\nQuand il fut pr\u00e8s de nous, je me penchai pour voir.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait une nu\u00e9e et c&rsquo;\u00e9tait une foule.<br \/>\nCela voguait, courait, roulait comme une houle ;<br \/>\nEt puis cela faisait un bruit myst\u00e9rieux.<br \/>\nDans cette ombre on voyait des faces et des yeux.<br \/>\nJe leur criai : \u2014 Quels sont les noms dont on vous nomme ?<br \/>\n\u00d4 spectres, comme vous j&rsquo;\u00e9tais jadis un homme,<br \/>\nVous \u00eates maintenant des spectres comme moi. \u2014<br \/>\nIls n&rsquo;entendirent point et pass\u00e8rent. L&rsquo;effroi<br \/>\nEt la stupeur gla\u00e7aient ce noir tourbillon d&rsquo;ombres.<br \/>\nLes uns \u00e9taient assis sur d&rsquo;informes d\u00e9combres ;<br \/>\nD&rsquo;autres, je les voyais quoiqu&rsquo;un vent les chass\u00e2t,<br \/>\nTerribles, agitaient des vestes de for\u00e7at ;<br \/>\nD&rsquo;autres \u00e9taient au joug li\u00e9s comme des b\u00eates ;<br \/>\nD&rsquo;autres \u00e9taient des corps qui n&rsquo;avaient pas de t\u00eates ;<br \/>\nDes femmes sur leur sein montraient les clous du fouet ;<br \/>\nDes enfants morts tenaient encore leur jouet,<br \/>\nEt leur cr\u00e2ne entr&rsquo;ouvert laissait voir leurs cervelles ;<br \/>\nD&rsquo;autres gisaient en tas ainsi que des javelles ;<br \/>\nD&rsquo;autres avaient au cou la corde du gibet ;<br \/>\nD&rsquo;autres tra\u00eenaient des fers ; un autre se courbait,<br \/>\nL&rsquo;affreux plafond trop bas d&rsquo;un cachot solitaire Ayant ploy\u00e9 sa t\u00eate \u00e0 jamais vers la terre ;<br \/>\nDes vieillards, dont le sang coulait \u00e0 longs ruisseaux,<br \/>\nTiraient avec leurs doigts des balles de leurs os ;<br \/>\nD&rsquo;autres touchaient leurs yeux crev\u00e9s par les mitrailles ;<br \/>\nD&rsquo;autres avec leurs mains soutenaient leurs entrailles ;<br \/>\nInnombrables, meurtris, p\u00e2les, \u00e9chevel\u00e9s,<br \/>\nTous, dans la nuit farouche affreusement m\u00eal\u00e9s,<br \/>\nDressaient leur front, et ceux qui n&rsquo;avaient pas de t\u00eates<br \/>\n\u00c9levaient leurs deux poings, et le vent des temp\u00eates<br \/>\nSoufflait, et derri\u00e8re eux, accroupis, accabl\u00e9s,<br \/>\nOn voyait un monceau de fant\u00f4mes voil\u00e9s,<br \/>\nMuets et noirs ; c&rsquo;\u00e9taient les veuves et les m\u00e8res.<br \/>\nLa rumeur qui sortait de ces ombres am\u00e8res<br \/>\nRessemblait au bruit sourd que les grands arbres font ;<br \/>\nEt, devant la clart\u00e9 qui flamboyait au fond,<br \/>\nJoignant leurs mains, tordant leurs bras, ils s&rsquo;arr\u00eat\u00e8rent,<br \/>\nEt, comme tous sortaient de la fosse, ils \u00f4t\u00e8rent<br \/>\nLa terre de leur bouche, et cri\u00e8rent : Seigneur !<\/p>\n<p>\u00c0 ce grand mot qui dit gloire, amour et bonheur,<br \/>\nL&rsquo;ab\u00eeme qui n&rsquo;a plus, sous la verge inflexible,<br \/>\nLe droit de prononcer ce nom inaccessible<br \/>\nPoussa dans la nuit triste un long g\u00e9missement.<\/p>\n<p>VII<\/p>\n<p>Ils reprirent : Seigneur ! Ce fut un noir moment.<br \/>\nLes cris d&rsquo;enfant surtout venaient \u00e0 mon oreille ;<br \/>\nCar, dans cette nuit-l\u00e0, gouffre o\u00f9 l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 veille<br \/>\nLa voix des innocents sur toute autre pr\u00e9vaut,<br \/>\nC&rsquo;est le cri des enfants qui monte le plus haut,<br \/>\nEt le vagissement fait le bruit du tonnerre.<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Seigneur ! Seigneur ! Seigneur ! Justice pour la terre !<br \/>\n\u00ab Nous sommes les martyrs, nous sommes l&rsquo;\u00e9quit\u00e9,<br \/>\n\u00ab La loi sainte, l&rsquo;honneur, la foi, la libert\u00e9 ;<br \/>\n\u00ab Chass\u00e9s par les brigands que l\u00e0-haut on encense,<br \/>\n\u00ab Nous sommes la vertu, nous sommes l&rsquo;innocence,<br \/>\n\u00ab Que Satan forgeron frappe \u00e0 coups de marteau.<br \/>\n\u00ab Nous sommes ceux qu&rsquo;on a li\u00e9s au vil poteau,<br \/>\n\u00ab Ceux qu&rsquo;\u00e9gorgea le sabre et que per\u00e7a l&rsquo;\u00e9p\u00e9e ;<br \/>\n\u00ab Nous sommes le sang ti\u00e8de et la t\u00eate coup\u00e9e ;<br \/>\n\u00ab Nous sommes ceux qu&rsquo;on jette aux chiens, ceux que la dent<br \/>\n\u00ab D\u00e9chire, ceux qu&rsquo;on brise et qu&rsquo;on foule, pendant<br \/>\n\u00ab Que les vices lascifs et les crimes \u00e9normes<br \/>\n\u00ab Au-dessus de leurs fronts chantent, g\u00e9ants difformes.<br \/>\n\u00ab Nous crions vers vous, p\u00e8re ! \u00d4 Dieu bon, punissez !<br \/>\n\u00ab Car vous \u00eates l&rsquo;espoir de ceux qu&rsquo;on a chass\u00e9s,<br \/>\n\u00ab Car vous \u00eates patrie \u00e0 celui qu&rsquo;on exile,<br \/>\n\u00ab Car vous \u00eates le port, la demeure et l&rsquo;asile ;<br \/>\n\u00ab Les oiseaux ont le nid et les hommes ont Dieu.<br \/>\n\u00ab L\u00e0-haut le meurtre seul est libre ; c&rsquo;est un jeu<br \/>\n\u00ab D&rsquo;\u00e9gorger les vivants ; le droit n&rsquo;a plus de base,<br \/>\n\u00ab Et le bien et le mal, comme l&rsquo;eau dans un vase,<br \/>\n\u00ab Sont m\u00eal\u00e9s, et le monde est en proie \u00e0 la mort.<br \/>\n\u00ab Au sud on tue, on pend, on extermine ; au nord<br \/>\n\u00ab On \u00e9largit le bagne, on \u00e9largit les fosses ;<br \/>\n\u00ab On coupe \u00e0 coups de knout le ventre aux femmes grosses ;<br \/>\n\u00ab Le glaive a reparu, hideux, comme jadis.<br \/>\n\u00ab Dans Brescia, dans Milan, on a vu des bandits<br \/>\n\u00ab \u00c9craser du talon le sein des vierges mortes ;<br \/>\n\u00ab Des vieillards aux fronts blancs massacr\u00e9s sur leurs portes<br \/>\n\u00ab Imprimaient \u00e0 leur seuil leurs doigts ensanglant\u00e9s,<br \/>\n\u00ab Et les petits enfants, du haut des toits jet\u00e9s,<br \/>\n\u00ab \u00c9taient re\u00e7us en bas sur les pointes des piques.<br \/>\n\u00ab Les mines de Tobolsk, les cachots des tropiques,<br \/>\n\u00ab Cayenne, Lambessa, le Spielberg, les pontons<br \/>\n\u00ab Sont pleins de nos douleurs ! Seigneur, nous en sortons.<br \/>\n\u00ab Nous nous nommons le peuple, et sommes une plaie.<br \/>\n\u00ab Le genre humain saignant est tra\u00een\u00e9 sur la claie.<br \/>\n\u00ab Nous venons de l&rsquo;exil, nous venons du tombeau,<br \/>\n\u00ab Et nous vous rapportons l&rsquo;\u00e2me, notre flambeau !<br \/>\n\u00ab \u00d4 Dieu juste, il est temps que votre bras nous venge ! \u00bb<br \/>\n\u2014 Quels sont vos meurtriers et vos bourreaux ? dit l&rsquo;ange,<\/p>\n<p>Et d&rsquo;une seule voix ils dirent : \u2014 Les soldats.<\/p>\n<p>VIII<\/p>\n<p>Jean \u00e0 Pathmos, Manou r\u00eavant sur les v\u00e9das,<br \/>\nN&rsquo;ont rien vu de pareil \u00e0 ce que je raconte,<\/p>\n<p>Comme apr\u00e8s un nuage un autre brouillard monte<br \/>\nJe vis alors monter de l&rsquo;ab\u00eeme obscurci<br \/>\nUn autre amas informe, et l&rsquo;ange dit : Ici !<\/p>\n<p>Et ce groupe arriva, confus comme une ville,<br \/>\nDevant la clart\u00e9 sombre et toujours immobile.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9taient des millions d&rsquo;hommes bard\u00e9s de fer,<br \/>\nComme Bordeaux en vit du temps de Ga\u00effer,<br \/>\nCavaliers, fantassins, multitudes fatales,<br \/>\nAu cri rauque, au pas lourd, aux statures brutales,<br \/>\n\u00c0 l&rsquo;\u0153il stupide, ayant des chiffres sur le front.<br \/>\nQuelques-uns ressemblaient aux hiboux \u00e0 l&rsquo;\u0153il rond,<br \/>\nD&rsquo;autres au l\u00e9opard hurlant dans sa tani\u00e8re.<br \/>\nIls \u00e9taient tous v\u00eatus de la m\u00eame mani\u00e8re ;<br \/>\nIls \u00e9taient teints de sang, des cheveux aux talons ;<br \/>\nNoirs, press\u00e9s, ils venaient, sauvages bataillons ;<br \/>\nLeurs armes m&rsquo;\u00e9tonnaient et m&rsquo;\u00e9taient inconnues.<br \/>\nIls surgissaient en foule et par mille avenues.<br \/>\nC&rsquo;\u00e9taient des l\u00e9gions et puis des l\u00e9gions,<br \/>\nFlot d&rsquo;hommes inondant ces mornes r\u00e9gions,<br \/>\nChaos, t\u00eates sans nombre au loin diminu\u00e9es ;<br \/>\nLes croupes des chevaux se m\u00ealaient aux nu\u00e9es ;<br \/>\nIls tra\u00eenaient apr\u00e8s eux des chariots d&rsquo;airain<br \/>\nAvec le roulement d&rsquo;un foudre souterrain.<br \/>\nUn grand vautour dor\u00e9 les guidait comme un phare.<br \/>\nTant qu&rsquo;ils \u00e9taient au fond de l&rsquo;ombre, la fanfare,<br \/>\nComme un aigle agitant ses bruyants ailerons,<br \/>\nChantait claire et joyeuse au fond des escadrons,<br \/>\nTrompettes et tambours sonnaient, et des centaures<br \/>\nFrappaient des ronds de cuivre entre leurs mains sonores,<br \/>\nMais, d\u00e8s qu&rsquo;ils arrivaient devant le flamboiement,<br \/>\nLes clairons effar\u00e9s se taisaient brusquement,<br \/>\nTout ce bruit s&rsquo;\u00e9teignait. Reculant en d\u00e9sordre,<br \/>\nLeurs chevaux se cabraient et cherchaient \u00e0 les mordre,<br \/>\nEt la lance et l&rsquo;\u00e9p\u00e9e \u00e9chappaient \u00e0 leur poing.<br \/>\nEn voyant la lueur qu&rsquo;ils ne comprenaient point,<br \/>\nIls s&rsquo;arr\u00eataient, courbant leurs faces \u00e9tonn\u00e9es ;<br \/>\nIls avaient ce front bas des b\u00eates encha\u00een\u00e9es<br \/>\nQuand, le loup \u00e9tant pris au pi\u00e9ge et garrott\u00e9,<br \/>\nL&rsquo;air terrible fait place \u00e0 l&rsquo;air \u00e9pouvant\u00e9.<\/p>\n<p>\u00d4 spectacle de voir la force au pied de l&rsquo;\u00eatre !<br \/>\nDe voir s&rsquo;\u00e9vanouir le gendarme et le re\u00eetre,<br \/>\nHommes, glaives, chevaux, clairons, f\u00e9rocit\u00e9,<br \/>\nTout le sombre ouragan, devant cette clart\u00e9 !<\/p>\n<p>IX<\/p>\n<p>L&rsquo;ange dit : \u2014 Qu&rsquo;\u00eates-vous ?<br \/>\n\u2014 Nous sommes les arm\u00e9es.<br \/>\nAlors, p\u00e2les, debout, les ombres ranim\u00e9es<br \/>\nCri\u00e8rent, \u00e9cartant les linceuls de leurs seins :<\/p>\n<p>\u2014 Malheur ! malheur ! malheur \u00e0 tous ces assassins !<\/p>\n<p>Et l&rsquo;ange dit, levant les bras pour les confondre :<\/p>\n<p>\u2014 Vous avez entendu. Qu&rsquo;avez-vous \u00e0 r\u00e9pondre ?<\/p>\n<p>Et les morts r\u00e9p\u00e9taient : \u2014 Malheur aux assassins !<\/p>\n<p>\u2014 R\u00e9pondez, cria l&rsquo;ange.<br \/>\nAlors ces lourds essaims,<br \/>\nCes soldats plus nombreux que les \u00e9pis des plaines,<br \/>\nDirent :<br \/>\n\u2014 Ce n&rsquo;est pas nous, ce sont nos capitaines.<br \/>\nNous d\u00fbmes ob\u00e9ir \u00e0 leur ordre inhumain ;<br \/>\nNous n&rsquo;\u00e9tions que le glaive, eux, ils \u00e9taient la main.<br \/>\nC&rsquo;est sur eux, non sur nous, que le crime re tombe. \u2014<\/p>\n<p>L&rsquo;ange, vers la lueur calme comme une tombe,<br \/>\nLeva, grave et pensif, son \u0153il fixe aux cils blonds,<br \/>\nPuis, se tournant, il fit un signe aux aquilons.<\/p>\n<p>Les vents ayant souffl\u00e9, ces hommes disparurent.<\/p>\n<p>X<\/p>\n<p>Puis au fond de la nuit les aquilons coururent<br \/>\nEt revinrent, poussant une nu\u00e9e encor.<br \/>\nEt ce nuage \u00e9tait plein de fant\u00f4mes d&rsquo;or.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;ouvrit devant l&rsquo;ange avec un sourd tonnerre.<\/p>\n<p>Je vis des commandants sur leurs chevaux de guerre,<br \/>\nL&rsquo;\u00e9p\u00e9e au flanc, la plume au front, l&rsquo;air irrit\u00e9,<br \/>\nDebout sur la nu\u00e9e avec autorit\u00e9,<br \/>\nDes flammes dans leurs yeux et du sang dans leurs bouches ;<br \/>\nTriomphants, quelques-uns tr\u00e8s vieux, et plus farouches<br \/>\nQue les durs Teutat\u00e8s et les noirs Irmensuls.<br \/>\nIls tenaient des b\u00e2tons comme font les consuls.<\/p>\n<p>Et l&rsquo;ange leur cria : \u2014 C&rsquo;est vous les capitaines ?<\/p>\n<p>\u2014 C&rsquo;est nous. Que nous veux-tu ?<br \/>\n\u2014 Silence aux voix hautaines !<br \/>\nRegardez cet oiseau qui dort, et taisez-vous !<br \/>\nDit l&rsquo;ange ; et, d\u00e9rangeant sa robe avec courroux,<br \/>\nIl leur montra la foudre en son sein endormie.<\/p>\n<p>Il reprit : \u2014 Vous avez ainsi qu&rsquo;une ennemie<br \/>\nTrait\u00e9 la race humaine ; o\u00f9 vous avez pass\u00e9<br \/>\nTout est mort, l&rsquo;herbe a cr\u00fb ; vous avez \u00e9cras\u00e9<br \/>\nLes femmes, les enfants, les vieillards aux fronts chauves,<br \/>\nEt l\u00e2ch\u00e9 vos soldats comme des b\u00eates fauves ;<br \/>\nVous avez relev\u00e9 le glaive et l&rsquo;\u00e9chafaud,<br \/>\nBris\u00e9 la loi d&rsquo;en bas, brav\u00e9 la loi d&rsquo;en haut ;<br \/>\nVous \u00eates devant Dieu ; qu&rsquo;avez-vous \u00e0 r\u00e9pondre ?<\/p>\n<p>Comme devant la braise on voit la cire fondre,<br \/>\nCes noirs victorieux tomb\u00e8rent \u00e0 genoux,<br \/>\nEt, criant et pleurant, dirent :<br \/>\n\u2014 Ce n&rsquo;est pas nous !<br \/>\nCe n&rsquo;est pas nous, Seigneur ! Seigneur, ce sont les juges.<br \/>\nApr\u00e8s les ch\u00e2timents, les fl\u00e9aux, les d\u00e9luges,<br \/>\nLes hommes ont assis sur des si\u00e8ges sacr\u00e9s<br \/>\nD&rsquo;autres hommes savants, aust\u00e8res, v\u00e9n\u00e9r\u00e9s,<br \/>\nPour \u00eatre au milieu d&rsquo;eux comme la loi vivante.<br \/>\nSeigneur, quand nous frappions, tous ces juges qu&rsquo;on vante<br \/>\nDisaient : \u2014 Vous faites bien. Tirez. Versez le sang.<br \/>\nCeci, c&rsquo;est le coupable. \u2014 Or c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;innocent.<br \/>\nNous ne le savions pas. Nous, troupe au mal pouss\u00e9e,<br \/>\nNous n&rsquo;\u00e9tions que le bras, ils \u00e9taient la pens\u00e9e ;<br \/>\nNous n&rsquo;\u00e9tions que la force, eux, ils \u00e9taient l&rsquo;esprit.<br \/>\nNos meurtres sont leur crime !<br \/>\nEt l&rsquo;archange reprit :<\/p>\n<p>\u2014 Allez ! \u2014<br \/>\nTout s&rsquo;effa\u00e7a comme un flocon d&rsquo;\u00e9cume.<\/p>\n<p>XI<\/p>\n<p>L&rsquo;ange leva le doigt, et je vis, dans la brume,<br \/>\nMonter et cro\u00eetre au fond des brouillards \u00e9paissis<br \/>\nUne esp\u00e8ce de cirque, et l\u00e0, muets, assis,<br \/>\nUn tas d&rsquo;hommes v\u00eatus d&rsquo;hermine et de simarres,<br \/>\nEt je vis \u00e0 leurs pieds du sang en larges mares,<br \/>\nDes billots, des gibets, des fers, des piloris.<\/p>\n<p>Ces hommes regardaient l&rsquo;ange d&rsquo;un air surpris ;<br \/>\nComme, en lettres de feu, rayonnait sur sa face<br \/>\nSon nom, JUSTICE, entre eux ils disaient \u00e0 voix basse :<br \/>\n\u2014 Que veut dire ce mot qu&rsquo;il porte sur son front ?<\/p>\n<p>L&rsquo;ange cria :<br \/>\n\u2014 Malheur \u00e0 ceux qui mentiront !<br \/>\nVos noms ? parlez ! \u2014 Et tous semblaient vouloir se taire.<\/p>\n<p>\u2014 Vous \u00eates, dit l&rsquo;esprit, les juges de la terre.<br \/>\nDe vous tous qui teniez le livre de la loi<br \/>\nPas un ne me conna\u00eet, mais je vous connais, moi.<br \/>\n\u00c9coutez. Vous avez trahi le droit auguste,<br \/>\nAbsous les sc\u00e9l\u00e9rats, condamn\u00e9 l&rsquo;homme juste,<br \/>\nEt li\u00e9 l&rsquo;innocence aux pieds du crime heureux.<br \/>\nQuand le massacre ouvrant ses ongles t\u00e9n\u00e9breux,<br \/>\nPlanait sur la cit\u00e9 qui lutte et qui s&rsquo;effraie,<br \/>\nVous avez comme un aigle ador\u00e9 cette orfraie ;<br \/>\nQuand les soldats noyaient dans le meurtre les lois,<br \/>\n\u00c0 leurs cris furieux vous m\u00ealiez votre voix,<br \/>\nVous mettiez votre bouche \u00e0 leurs clairons de cuivre,<br \/>\nC&rsquo;est vous qui de la loi tenant toujours le livre,<br \/>\nDes martyrs aux brigands partagiez les habits ;<br \/>\nC&rsquo;est vous qui livriez aux tigres les brebis ;<br \/>\nC&rsquo;est vous qui des h\u00e9ros tra\u00eeniez les agonies<br \/>\nDu carcan au gibet, du bagne aux g\u00e9monies,<br \/>\nJuges ; et le bourreau d&rsquo;\u00e9pouvante v\u00eatu,<br \/>\nVoyant qu&rsquo;on lui disait d&rsquo;\u00e9gorger la vertu,<br \/>\nPensait dans son esprit : Ces hommes-l\u00e0 se trompent.<br \/>\nVous vous \u00eates assis aux festins qui corrompent,<br \/>\nVous avez applaudi le mal, ri du remords,<br \/>\nEt vous avez crach\u00e9 sur la face des morts.<br \/>\n\u00d4 juges, ce sont l\u00e0 des choses ex\u00e9crables.<br \/>\nQu&rsquo;avez-vous \u00e0 r\u00e9pondre ? Alors ces mis\u00e9rables,<br \/>\nTombant hors de leur si\u00e9ge et se prosternant tous,<br \/>\nTremblant et g\u00e9missant, dirent :<br \/>\n\u2014 Ce n&rsquo;est pas nous.<\/p>\n<p>\u2014 Mais qui donc est coupable alors ?<br \/>\nCe sont les princes.<br \/>\nLa terre est par les rois divis\u00e9e en provinces.<br \/>\nNous renvoyons aux rois toutes nos actions.<br \/>\nLes princes commandaient ; nous leur ob\u00e9issons,<br \/>\nSeigneur, car de tout temps les pr\u00eatres et les mages<br \/>\nNous ont dit que les rois, \u00f4 Dieu, sont vos images.<\/p>\n<p>L&rsquo;ange dit : \u2014 Amenez les images de Dieu.<\/p>\n<p>Des \u00eatres monstrueux parurent.<\/p>\n<p>XII<\/p>\n<p>Du milieu<br \/>\nDe l&rsquo;ab\u00eeme on les vit surgir dans l&rsquo;ombre impure.<br \/>\nL&rsquo;un ressemblait au meurtre et l&rsquo;autre \u00e0 la luxure,<br \/>\nL&rsquo;autre \u00e0 la fraude, l&rsquo;autre \u00e0 l&rsquo;orgueil, celui-ci<br \/>\nAu mensonge, et d&rsquo;horreur je demeurai saisi,<br \/>\nCar ils avaient du mal toutes les ressemblances.<br \/>\n\u00c0 travers cette nuit, les brouillards, les silences,<br \/>\nDans ce gouffre sans fond de toutes parts b\u00e9ant,<br \/>\nDans ces immensit\u00e9s qu&#8217;emplissait le n\u00e9ant,<br \/>\nIls se dressaient, le sceptre appuy\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9paule ;<br \/>\nLes uns, Molochs blanchis par les neiges du p\u00f4le,<br \/>\nD&rsquo;autres ayant au front un reflet du midi,<br \/>\nTous habill\u00e9s de pourpre et d&rsquo;or, l&rsquo;\u0153il engourdi,<br \/>\nL&rsquo;air superbe, l&rsquo;\u00e9p\u00e9e au flanc, couronne en t\u00eate,<br \/>\nGlobe en main ; chacun d&rsquo;eux \u00e9tait seul sur le fa\u00eete<br \/>\nD&rsquo;un tr\u00f4ne, comme un roi d&rsquo;\u00c9dom ou d&rsquo;Issachar,<br \/>\nEt chaque tr\u00f4ne \u00e9tait port\u00e9 sur un grand char.<br \/>\nDevant chaque fant\u00f4me, en la brume glac\u00e9e,<br \/>\nAyant le vague aspect d&rsquo;une croix renvers\u00e9e<br \/>\nVenait un glaive nu, ferme et droit dans le vent.<br \/>\nQu&rsquo;aucun bras ne tenait et qui semblait vivant.<br \/>\nLes vapeurs au-dessous flottaient basses et lentes.<br \/>\nLes chars \u00e9taient tra\u00een\u00e9s par des b\u00eates volantes,<br \/>\nMontres inconnus m\u00eame au gouffre sans clart\u00e9 ;<br \/>\nAttelages impurs ! L&rsquo;un \u00e9tait emport\u00e9<br \/>\nPar des tigres ail\u00e9s au pied large, aux yeux mornes,<br \/>\nL&rsquo;autre par des griffons, l&rsquo;autre par des licornes,<br \/>\nL&rsquo;autre par des vautours \u00e0 deux t\u00eates, ayant<br \/>\nDes diad\u00e8mes d&rsquo;or sur leur front flamboyant.<br \/>\nTous ces monstres poussaient des cris, battaient de l&rsquo;aile<br \/>\nTant\u00f4t m\u00eal\u00e9s, tant\u00f4t en ligne parall\u00e8le.<br \/>\nLes tr\u00f4nes approchaient sous ces lugubres cieux,<br \/>\nOn entendait g\u00e9mir autour des noirs essieux<br \/>\nLa clameur de tous ceux qu&rsquo;avaient broy\u00e9s leurs roues ;<br \/>\nIls venaient, ils fendaient l&rsquo;ombre comme des proues ;<br \/>\nSous un souffle invisible ils semblaient se mouvoir ;<br \/>\nRien n&rsquo;\u00e9tait plus \u00e9trange et plus farouche \u00e0 voir<br \/>\nQue ces chars effrayants tourbillonnant dans l&rsquo;ombre.<br \/>\nDans le gouffre tranquille o\u00f9 l&rsquo;humanit\u00e9 sombre,<br \/>\nCes tr\u00f4nes de la terre apparaissaient hideux.<\/p>\n<p>Le dernier qui venait, horrible au milieu d&rsquo;eux,<br \/>\n\u00c9tait \u00e0 chaque marche encombr\u00e9 de squelettes<br \/>\nEt de cadavres froids aux bouches violettes,<br \/>\nEt le plancher rougi fumait, de sang baign\u00e9 ;<br \/>\nLe char qui le portait dans l&rsquo;ombre \u00e9tait tra\u00een\u00e9<br \/>\nPar un hibou tenant dans sa griffe une hache.<br \/>\nUn \u00eatre aux yeux de loup, homme par la moustache,<\/p>\n<p>Au sommet de ce char s&rsquo;agitait \u00e9tonn\u00e9,<br \/>\nEt se courbait furtif, livide et couronn\u00e9.<br \/>\nPas un de ces c\u00e9sars \u00e0 l&rsquo;allure guerri\u00e8re<br \/>\nNe regardait cet homme. \u00c0 l&rsquo;\u00e9cart, et derri\u00e8re,<br \/>\nV\u00eatu d&rsquo;un noir manteau qui semblait un linceul,<br \/>\nEsp\u00e8ce de l\u00e9preux du tr\u00f4ne, il venait seul ;<br \/>\nIl posait les deux mains sur sa face morose<br \/>\nComme pour emp\u00eacher qu&rsquo;on y v\u00eet quelque chose :<br \/>\nQuand parfois il \u00f4tait ses mains en se baissant,<br \/>\nEn lettres qui semblaient faites avec du sang<br \/>\nOn lisait sur son front ces trois mots : Je le jure.<\/p>\n<p>Quoiqu&rsquo;ils fussent encore au fond de l&rsquo;ombre obscure,<br \/>\nHommes hideux, de traits et d&rsquo;\u00e2ge diff\u00e9rents,<br \/>\nJe les distinguais tous, car ils \u00e9taient tr\u00e8s grands.<br \/>\nJe crus voir les titans de l&rsquo;antique nature.<br \/>\nMais ces g\u00e9ants brumeux d\u00e9croissaient \u00e0 mesure<br \/>\nQu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9loignaient du point dont ils \u00e9taient partis,<br \/>\nEt, plus ils s&rsquo;approchaient, plus ils \u00e9taient petits.<br \/>\nIls rentraient par degr\u00e9s dans la stature humaine ;<br \/>\nLa clart\u00e9 les fondait ainsi qu&rsquo;une ombre vaine ;<br \/>\nEux que j&rsquo;avais crus hauts plus que les Apennins,<br \/>\nQuand ils furent tout pr\u00e8s de moi, c&rsquo;\u00e9taient des nains.<br \/>\nEt l&rsquo;ange, se dressant dans la brume ind\u00e9cise,<br \/>\n\u00c9tait pench\u00e9 sur eux comme la tour de Pise.<\/p>\n<p>XIII<\/p>\n<p>Et les glaives s&rsquo;\u00e9taient \u00e9clips\u00e9s.<br \/>\nL&rsquo;ange dit :<\/p>\n<p>\u2014 Qu&rsquo;\u00eates-vous ?<br \/>\nEt le groupe \u00e0 ses pieds r\u00e9pondit :<\/p>\n<p>\u2014 Rois, et ma\u00eetres de tout, du droit de nos anc\u00eatres.<\/p>\n<p>\u2014 Rois ! vous \u00eates les rois, vous n&rsquo;\u00eates pas les ma\u00eetres,<br \/>\nDit l&rsquo;ange. Allons, venez, c&rsquo;est l&rsquo;heure, arrivez tous.<br \/>\nVous voil\u00e0 donc enfin, princes ? D&rsquo;o\u00f9 sortez-vous ?<br \/>\n\u00d4 princes, vous sortez, et je vais vous le dire,<br \/>\nDes forfaits, des fureurs, du meurtre et du d\u00e9lire,<br \/>\nDes deuils, des faux serments dont l&rsquo;homme est \u00e9perdu,<br \/>\nEt du sang innocent \u00e0 grands flots r\u00e9pandu,<br \/>\nVous sortez des palais qu&rsquo;habite la d\u00e9mence,<br \/>\nDes fortins, des charniers, et de la plaine immense<br \/>\nDu monde entier criant vers le haut firmament !<br \/>\nRois ! l&rsquo;homme n&rsquo;est pas fait pour votre amusement.<br \/>\nRois ! la terre est un temple et non pas une \u00e9table.<br \/>\nLe tyran, dans l&rsquo;orgie, accoud\u00e9 sur la table,<br \/>\nCommande au crime, et Dieu commande au ch\u00e2timent.<br \/>\nPrinces, avant que Dieu regarde froidement<br \/>\nTout le sang qui ruisselle autour de vos armures,<br \/>\nLes astres tomberont comme des figues m\u00fbres<br \/>\nQui tombent d&rsquo;un figuier secou\u00e9 par le vent.<br \/>\n\u00d4 rois qui massacrez sous l&rsquo;\u0153il du Dieu vivant,<br \/>\nLa voix du genre humain contre vos fronts s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve.<br \/>\nPlus nombreux que les flots g\u00e9missant sur la gr\u00e8ve<br \/>\nLes morts aupr\u00e8s de Dieu, rois, vous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s<br \/>\n\u00d4tez votre couronne, accus\u00e9s, r\u00e9pondez.<br \/>\nTous ces crimes abjects, m\u00eal\u00e9s au vice immonde,<br \/>\nLes avez-vous commis ?<br \/>\nEt ces ma\u00eetres du monde<br \/>\nTrembl\u00e8rent comme l&rsquo;arbre au vol des ouragans,<br \/>\nEt l&rsquo;ange regardait p\u00e2lir ces arrogants ;<br \/>\nEt chacun d&rsquo;eux, pareil au renard qui s&rsquo;\u00e9chappe, Criait :<br \/>\n\u2014 Ce n&rsquo;est pas nous !<br \/>\n\u2014 Et qui donc ?<br \/>\n\u2014 C&rsquo;est le pape.<br \/>\nSeigneur, vous aviez mis parmi nous ce docteur.<br \/>\nIl \u00e9tait le semeur, il \u00e9tait le pasteur,<br \/>\nIl enseignait d&rsquo;en haut comme votre vicaire.<br \/>\nNos tr\u00f4nes faisaient cercle autour de cette chaire.<br \/>\nNous \u00e9coutions son verbe ainsi que votre voix.<br \/>\nIl nous disait : \u00ab Je suis celui qui parle aux rois ;<br \/>\n\u00ab Quiconque me r\u00e9siste et me brave est impie.<br \/>\n\u00ab Ce qu&rsquo;ici-bas j&rsquo;\u00e9cris, l\u00e0-haut Dieu le copie.<br \/>\n\u00ab L&rsquo;\u00e9glise, mon \u00e9pouse, \u00e9close au mont Thabor,<br \/>\n\u00ab A fait de la doctrine une cage aux fils d&rsquo;or,<br \/>\n\u00ab Et comme des oiseaux j&rsquo;y tiens toutes les \u00e2mes.<br \/>\n\u00ab Seul je suis le myst\u00e8re et seul j&rsquo;ai les dictames.<br \/>\n\u00ab Rois, ob\u00e9issez-moi selon qu&rsquo;il est \u00e9crit.<br \/>\n\u00ab Quand vous me regardez, vous voyez J\u00e9sus-Christ.<br \/>\n\u00ab Je fais et je d\u00e9fais la loi quand je la touche,<br \/>\n\u00ab Et l&rsquo;explication de tout est dans ma bouche ;<br \/>\n\u00ab Je suis l&rsquo;homme-justice et l&rsquo;homme-v\u00e9rit\u00e9. \u00bb<br \/>\nOr, quand nous abattions droit, peuple, libert\u00e9,<br \/>\nQuand nous e\u00fbmes tu\u00e9 le tribun et l&rsquo;ap\u00f4tre,<br \/>\nNous \u00e9tions d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les morts \u00e9taient de l&rsquo;autre,<br \/>\nNous lui d\u00eemes : \u2014 Quels sont les bons et les pervers ?<br \/>\nEt cet homme leva la main, et l&rsquo;univers<br \/>\nVit descendre, seigneur, de cette main supr\u00eame<br \/>\nSur nous l&rsquo;apoth\u00e9ose et sur eux l&rsquo;anath\u00e8me ;<br \/>\nQuand nous exterminions l&rsquo;a\u00efeul aux pas tremblants,<br \/>\nCe vieillard nous criait : Malheur aux cheveux blancs !<br \/>\nQuand nous percions l&rsquo;enfant au ventre de sa m\u00e8re,<br \/>\nIl nous criait, debout au fond du sanctuaire,<br \/>\nDevant la m\u00e8re froide et devant l&rsquo;enfant mort :<br \/>\nL&rsquo;enfant \u00e9tait coupable et la m\u00e8re avait tort !<br \/>\nIl faisait, pour punir quiconque pense et r\u00eave,<br \/>\nJaillir des crucifix sous les \u00e9clairs du glaive !<br \/>\nSa main, plus que nos bras, multipliait les coups.<br \/>\nR\u00e9pondez, Pazzoli, Simoncelli, vous tous !<br \/>\nCet homme interrompait la messe \u00e0 l&rsquo;offertoire,<br \/>\nCe pr\u00eatre rejetait la gorg\u00e9e au ciboire,<br \/>\nSeigneur, pour faire signe au bourreau de frapper,<br \/>\nEt lui montrer du doigt les t\u00eates \u00e0 couper.<br \/>\nSa ceinture servait de corde \u00e0 nos potences,<br \/>\nIl liait de ses mains l&rsquo;agneau sous nos sentences,<br \/>\nEt quand on nous criait : Gr\u00e2ce ! il nous criait ! Feu !<br \/>\nC&rsquo;est \u00e0 lui que le mal revient. Voil\u00e0, grand Dieu,<br \/>\nCe qu&rsquo;il a fait ; voil\u00e0 ce qu&rsquo;il nous a fait faire.<br \/>\nCet homme \u00e9tait le p\u00f4le et l&rsquo;axe de la sph\u00e8re ;<br \/>\nIl est le responsable et nous le d\u00e9non\u00e7ons !<br \/>\nSeigneur, nous n&rsquo;avons fait que suivre ses le\u00e7ons,<br \/>\nSeigneur, nous n&rsquo;avons fait que suivre son exemple.<br \/>\nNos forfaits sous ses pieds sont n\u00e9s dans votre temple.<br \/>\nIl nous a mis l&rsquo;enfer dans l&rsquo;\u00e2me au lieu du ciel<br \/>\nLui seul porte le poids du crime universel !<\/p>\n<p>Et l&rsquo;archange cria :<br \/>\n\u2014 Faites venir cet homme !<\/p>\n<p>Alors les sept clairons dirent :<br \/>\n\u2014 Pape de Rome !<br \/>\nMasta\u00ef ! Masta\u00ef ! nous t&rsquo;appelons sept fois.<br \/>\nViens rapporter \u00e0 Dieu les peuples et les rois,<br \/>\nCar l&rsquo;\u00c9ternel t&rsquo;attend, assis sur les nu\u00e9es.<\/p>\n<p>Toutes les profondeurs fr\u00e9mirent, remu\u00e9es.<\/p>\n<p>Un vieillard blanc et p\u00e2le apparut dans la nuit.<\/p>\n<p>XIV<\/p>\n<p>Debout, morne, il tremblait comme un homme qui fuit,<br \/>\nEt des mains le tenaient au collet dans la brume,<br \/>\nV\u00eatu de lin plus blanc qu&rsquo;un encensoir qui fume,<br \/>\nIl avait, spectre bl\u00eame aux idoles pareil,<br \/>\nLes baisers de la foule empreints sur son orteil,<br \/>\nDans sa droite un b\u00e2ton comme l&rsquo;antique archonte,<br \/>\nSur son front la tiare, et dans ses yeux la honte.<br \/>\nDe son cou descendait un long manteau dor\u00e9,<br \/>\nEt dans son poignet gauche il tenait, effar\u00e9,<br \/>\nComme un voleur surpris par celui qu&rsquo;il d\u00e9robe,<br \/>\nDes clefs qu&rsquo;il essayait de cacher sous sa robe.<br \/>\nIl \u00e9tait effrayant \u00e0 force de terreur.<\/p>\n<p>Quand surgit ce vieillard, on vit dans la lueur<br \/>\nL&rsquo;ombre et le mouvement de quelqu&rsquo;un qui se penche.<br \/>\n\u00c0 l&rsquo;apparition de cette robe blanche,<br \/>\nAu plus noir de l&rsquo;ab\u00eeme un tonnerre gronda.<br \/>\nL&rsquo;archange, tout \u00e0 coup terrible, regarda,<br \/>\nDe cet \u0153il flamboyant que vit luire Sodome,<br \/>\nL&rsquo;ombre profonde, et dit :<br \/>\n\u2014 Connaissez-vous cet homme ?<\/p>\n<p>Alors, de tous les points de ces immensit\u00e9s,<br \/>\nTous, \u2014 car je m&rsquo;aper\u00e7us que tous \u00e9taient rest\u00e9s, \u2014<br \/>\nDes flancs de la nu\u00e9e et du bord des ab\u00eemes,<br \/>\nDe toutes parts, en haut, en bas, tyrans, victimes,<br \/>\nM\u00e8res, enfants, vieillards, les juges, les jug\u00e9s,<br \/>\nLes \u00e9gorgeurs m\u00eal\u00e9s avec les \u00e9gorg\u00e9s,<br \/>\nLes grands et les petits, les obscurs, les c\u00e9l\u00e8bres,<br \/>\nTous ceux que j&rsquo;avais vus passer dans les t\u00e9n\u00e8bres<br \/>\nAvan\u00e7ant leur front triste, ouvrant leur \u0153il terni,<br \/>\nFourmillement affreux qui peuplait l&rsquo;infini,<br \/>\nTous ces spectres vivant, parlant, riant nagu\u00e8re,<br \/>\nMartyrs, bourreaux, et gens du peuple et gens de guerre,<br \/>\nRegardant l&rsquo;homme blanc d&rsquo;\u00e9pouvante \u00e9bloui,<br \/>\n\u00c9lev\u00e8rent la main et cri\u00e8rent : C&rsquo;est lui<\/p>\n<p>Et pendant qu&rsquo;ils criaient, sa robe devint rouge.<\/p>\n<p>Au fond du gouffre o\u00f9 rien ne tressaille et ne bouge<br \/>\nUn \u00e9cho r\u00e9p\u00e9ta : \u2014 C&rsquo;est lui ! \u2014 Les sombres rois<br \/>\nDirent : \u2014 C&rsquo;est lui ! c&rsquo;est lui ! c&rsquo;est lui ! voil\u00e0 sa croix !<br \/>\nLes clefs du paradis sont dans ses mains fatales. \u2014<br \/>\nEt l&rsquo;homme-loup, debout sur les cadavres p\u00e2les<br \/>\nDont le sang ti\u00e8de encor tombait dans l&rsquo;infini,<br \/>\nCria d&rsquo;une voix rauque et sourde : \u2014 Il m&rsquo;a b\u00e9ni.<br \/>\nEt la lueur soudain grandit, fun\u00e8bre et pure,<br \/>\nEt devint formidable ainsi qu&rsquo;une figure.<br \/>\nIl semblait que ce f\u00fbt le jour qui se levait.<\/p>\n<p>XV<\/p>\n<p>L&rsquo;ange, pareil au lys que la candeur rev\u00eat,<br \/>\nDieu au vieillard :<br \/>\n\u2014 \u00c9coute et vois. Le juge est proche,<br \/>\nTu sais pourquoi tu viens et ce qu&rsquo;on te reproche, R\u00e9ponds. \u2014<br \/>\nLui se tourna vers l&rsquo;ange en frissonnant,<br \/>\nEt je vis le spectacle horrible et surprenant<br \/>\nD&rsquo;un homme qui vieillit pendant qu&rsquo;on le regarde.<br \/>\nL&rsquo;agonie \u00e9teignit sa prunelle hagarde,<br \/>\nSa bouche b\u00e9gaya, son jarret se rompit,<br \/>\nSes cheveux blanchissaient sur son front d\u00e9cr\u00e9pit,<br \/>\nSes tempes se ridaient comme si les ann\u00e9es<br \/>\nS&rsquo;\u00e9taient subitement sur sa face acharn\u00e9es,<br \/>\nSes yeux pleuraient, ses dents claquaient comme au gibet<br \/>\nLes genoux d&rsquo;un squelette, et sa peau se plombait,<br \/>\nEt, stupide, il baissait, \u00e0 chaque instant plus p\u00e2le,<br \/>\nSa t\u00eate qu&rsquo;\u00e9crasait la tiare papale.<\/p>\n<p>L&rsquo;ange dit :<br \/>\n\u2014 Comprends-tu, vieillard, ce que tu vois ?<br \/>\nIl frappa sa poitrine et demeura sans voix,<br \/>\nEt je vis, \u00f4 terreur ! qu&rsquo;il vieillissait encore.<br \/>\nFarouche, il regardait cette lugubre aurore<br \/>\nEt la robe de sang dont il \u00e9tait v\u00eatu.<\/p>\n<p>L&rsquo;ange reprit :<br \/>\n\u2014 Voyons, d\u00e9fends-toi, parle ; as-tu,<br \/>\nPour lui jeter ta faute et pour qu&rsquo;il en r\u00e9ponde,<br \/>\nAu-dessus de ta t\u00eate un \u00eatre dans ce monde ?<\/p>\n<p>Et l&rsquo;homme r\u00e9pondit :<br \/>\n\u2014 Je n&rsquo;ai que vous, mon Dieu !<\/p>\n<p>Alors je crus voir luire un rayon du ciel bleu,<br \/>\nDes sept anges r\u00eaveurs les clairons se baiss\u00e8rent,<br \/>\nLe gouffre, que les nuits insondables enserrent,<br \/>\nFr\u00e9mit comme fr\u00e9mit l&rsquo;oiseau pris au lacet,<br \/>\nEt l&rsquo;espace entendit une voix qui disait :<\/p>\n<p>XVI<\/p>\n<p>\u00ab Les vivants sous le ciel tremblent, souffrent et pleurent ;<br \/>\n\u00ab La vertu, la raison et la sagesse meurent ;<br \/>\n\u00ab Le crime est consomm\u00e9.<br \/>\n\u00ab L&rsquo;homme r\u00e9colte ici ce que l\u00e0-bas il s\u00e8me.<br \/>\n\u00ab Masta\u00ef, masta\u00ef, Pie appel\u00e9 neuvi\u00e8me,<br \/>\n\u00ab Approche, infortun\u00e9 !<\/p>\n<p>\u00ab Nul ne s&rsquo;\u00e9vade. Ici les choses sont connues,<br \/>\n\u00ab Les os sont transparents et les \u00e2mes sont nues ;<br \/>\n\u00ab Ici tout est clart\u00e9s ;<br \/>\n\u00ab L&rsquo;ombre de l&rsquo;homme prend la forme de sa vie.<br \/>\n\u00ab La justice affam\u00e9e ici n&rsquo;est assouvie<br \/>\n\u00ab Que de r\u00e9alit\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab Quand les princes foulaient aux pieds les multitudes,<br \/>\n\u00ab Transformaient des pays vivants en solitudes,<br \/>\n\u00ab Dressaient les \u00e9chafauds,<br \/>\n\u00ab Et marchaient sur le peuple, affreux, vainqueurs, superbes,<br \/>\n\u00ab Comme le moissonneur \u00e0 grands pas dans les herbes<br \/>\n\u00ab Marche avec une faulx ;<\/p>\n<p>\u00ab Tandis que l&rsquo;orphelin pleurait avec la veuve,<br \/>\n\u00ab Et que l&rsquo;humanit\u00e9 g\u00e9missait comme un fleuve,<br \/>\n\u00ab Et qu&rsquo;eux \u00e9taient joyeux,<br \/>\n\u00ab Et qu&rsquo;ils pillaient le peuple avec leurs \u00e9conomes,<br \/>\n\u00ab Tandis que tous ces rois versaient le sang des hommes<br \/>\n\u00ab Comme moi l&rsquo;eau des cieux ;<\/p>\n<p>\u00ab Tandis que des couteaux ils aiguisaient les pointes,<br \/>\n\u00ab Toi, tu les b\u00e9nissais ; tu tombais les mains jointes<br \/>\n\u00ab \u00c0 genoux sous un dais,<br \/>\n\u00ab Et tu me rendais gr\u00e2ce \u00e0 moi, souverain ma\u00eetre,<br \/>\n\u00ab Ne t&rsquo;imaginant pas que j&rsquo;existais, \u00f4 pr\u00eatre,<br \/>\n\u00ab Et que je t&rsquo;entendais !<\/p>\n<p>\u00ab Me voici. Vois ma face ; et sache que j&rsquo;existe.<br \/>\n\u00ab \u00d4 malheureux, regarde en toi-m\u00eame et sois triste.<br \/>\n\u00ab Une main t&rsquo;a saisi ;<br \/>\n\u00ab Comme une vision rappelle-toi le monde ;<br \/>\n\u00ab Ceci c&rsquo;est ma clart\u00e9 ; le reste est nuit profonde ;<br \/>\n\u00ab C&rsquo;est moi qui suis ici !<\/p>\n<p>\u00ab Sache que c&rsquo;\u00e9tait moi qui t&rsquo;avais mis au fa\u00eete.<br \/>\n\u00ab Le jour o\u00f9, proclam\u00e9 roi, pontife et proph\u00e8te,<br \/>\n\u00ab Joyeux, tu te courbas,<br \/>\n\u00ab Tandis qu&rsquo;on t&rsquo;enivrait d&rsquo;un hymne de victoire,<br \/>\n\u00ab Et que tout l&rsquo;univers te chantait dans ta gloire,<br \/>\n\u00ab Je t&rsquo;ai parl\u00e9 tout bas ;<\/p>\n<p>\u00ab Je t&rsquo;ai dit : \u2014 Masta\u00ef, je te charge des hommes.<br \/>\n\u00ab Voici la clef du coffre et le compte des sommes<br \/>\n\u00ab Qu&rsquo;il faudra rendre un jour.<br \/>\n\u00ab Sois le gardien sublime et le grand solitaire.<br \/>\n\u00ab C&rsquo;est toi qui veilleras au centre de la terre<br \/>\n\u00ab Sur le haut de ma tour,<\/p>\n<p>\u00ab Je t&rsquo;ai dit : \u2014 Masta\u00ef, travaille en ma pr\u00e9sence,<br \/>\n\u00ab Remets de la vertu dans l&rsquo;\u00e2me ou l&rsquo;innocence<br \/>\n\u00ab Lentement se d\u00e9truit ;<br \/>\n\u00ab C&rsquo;est toi qui verseras de l&rsquo;huile dans ma lampe,<br \/>\n\u00ab Pour qu&rsquo;en l&rsquo;esprit de l&rsquo;homme o\u00f9 le mal parfois rampe<br \/>\n\u00ab Il ne soit jamais nuit.<\/p>\n<p>\u00ab Je t&rsquo;ai dit : \u2014 Masta\u00ef, chasse Satan, s&rsquo;il entre.<br \/>\n\u00ab Tous les crimes hideux, r\u00f4dant hors de leur antre,<br \/>\n\u00ab Guettant l&rsquo;homme \u00e9prouv\u00e9,<br \/>\n\u00ab Te trouveront debout sur leur route, \u00f4 pontife,<br \/>\n\u00ab Et fermeront leur gueule et baisseront leur griffe<br \/>\n\u00ab Devant ton doigt lev\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Or, le monde t&rsquo;a vu, toi le saint, toi l&rsquo;auguste,<br \/>\n\u00ab Dire au crime : courage ! et la porte du juste<br \/>\n\u00ab A trembl\u00e9 sur ses gonds.<br \/>\n\u00ab Tu louas les bourreaux vainqueurs, toi mon ministre<br \/>\n\u00ab Tu pris sur tes genoux, magicien sinistre,<br \/>\n\u00ab La t\u00eate des dragons.<\/p>\n<p>\u00ab Devant le cr\u00e9ateur, devant les cr\u00e9atures,<br \/>\n\u00ab Tu mis sur les tyrans, tu mis sur les parjures,<br \/>\n\u00ab Sur le vol effront\u00e9,<br \/>\n\u00ab Sur le meurtre ivre et fou qui dans le sang se plonge,<br \/>\n\u00ab Tu mis sur cet amas d&rsquo;horreur et de mensonge<br \/>\n\u00ab Mon sceau de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Chien du troupeau, tu fus un loup comme les autres !<br \/>\n\u00ab \u00d4 rois, ses attentats amnistiaient les v\u00f4tres ;<br \/>\n\u00ab Si bien, pape romain,<br \/>\n\u00ab Qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, dans le trouble et dans l&rsquo;inqui\u00e9tude,<br \/>\n\u00ab Pas un abri lointain, pas une certitude<br \/>\n\u00ab Ne reste au genre humain !<\/p>\n<p>\u00ab Pure \u00e9toile \u00e9clairant les vivants dans leurs routes,<br \/>\n\u00ab La v\u00e9rit\u00e9 brillait au fond des sombres vo\u00fbtes<br \/>\n\u00ab O\u00f9 l&rsquo;\u0153il de l&rsquo;homme atteint,<br \/>\n\u00ab Je t&rsquo;avais, comme Aron et comme Zoroastre,<br \/>\n\u00ab Mis si haut que toi seul pouvais souffler sur l&rsquo;astre ;<br \/>\n\u00ab Pr\u00eatre, tu l&rsquo;as \u00e9teint !<\/p>\n<p>\u00ab J&rsquo;avais entre tes mains d\u00e9pos\u00e9 la justice,<br \/>\n\u00ab De peur que l&rsquo;homme n&rsquo;erre et ne se pervertisse<br \/>\n\u00ab Comme au temps de Japhet,<br \/>\n\u00ab Des \u00e2mes des vivants j&rsquo;avais fait ton domaine,<br \/>\n\u00ab Je t&rsquo;avais confi\u00e9 la conscience humaine.<br \/>\n\u00ab R\u00e9ponds, qu&rsquo;en as-tu fait ? \u00bb<\/p>\n<p>XVII<\/p>\n<p>L&rsquo;homme resta b\u00e9ant, et, sans cri, sans pri\u00e8re<br \/>\nEt sans souffle, il tomba les deux mains en arri\u00e8re,<br \/>\nComme s&rsquo;il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9 par la clart\u00e9<br \/>\nJe sentis tressaillir l&rsquo;obscure \u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Et, comme je fuyais, dans la nu\u00e9e ardente<br \/>\nUne face apparut et me cria : Mon Dante,<br \/>\nPrends ce pape qui fit le mal et non le bien,<br \/>\nMets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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