{"id":9322,"date":"2025-04-17T22:15:08","date_gmt":"2025-04-17T20:15:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=9322"},"modified":"2025-04-17T22:15:08","modified_gmt":"2025-04-17T20:15:08","slug":"aymerillot","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/aymerillot\/","title":{"rendered":"Aymerillot"},"content":{"rendered":"<p>Charlemagne, empereur \u00e0 la barbe fleurie,<br \/>\nRevient d\u2019Espagne ; il a le c\u0153ur triste, il s\u2019\u00e9crie :<br \/>\n\u00ab Roncevaux ! Roncevaux ! \u00f4 tra\u00eetre Ganelon ! \u00bb<br \/>\nCar son neveu Roland est mort dans ce vallon<br \/>\nAvec les douze pairs et toute son arm\u00e9e.<br \/>\nLe laboureur des monts qui vit sous la ram\u00e9e<br \/>\nEst rentr\u00e9 chez lui, grave et calme, avec son chien ;<br \/>\nIl a bais\u00e9 sa femme au front, et dit : \u00ab C\u2019est bien. \u00bb<br \/>\nIl a lav\u00e9 sa trompe et son arc aux fontaines ;<br \/>\nEt les os des h\u00e9ros blanchissent dans les plaines.<\/p>\n<p>Le bon roi Charle est plein de douleur et d\u2019ennui ;<br \/>\nSon cheval syrien est triste comme lui.<br \/>\nIl pleure ; l\u2019empereur pleure de la souffrance<br \/>\nD\u2019avoir perdu ses preux, ses douze pairs de France,<br \/>\nSes meilleurs chevaliers qui n\u2019\u00e9taient jamais las,<br \/>\nEt son neveu Roland, et la bataille, h\u00e9las !<br \/>\nEt surtout de songer, lui, vainqueur des Espagnes,<br \/>\nQu\u2019on fera des chansons dans toutes ces montagnes<br \/>\nSur ses guerriers tomb\u00e9s devant des paysans,<br \/>\nEt qu\u2019on en parlera plus de quatre cents ans !<\/p>\n<p>Cependant, il chemine ; au bout de trois journ\u00e9es<br \/>\nIl arrive au sommet des hautes Pyr\u00e9n\u00e9es.<br \/>\nL\u00e0, dans l\u2019espace immense il regarde en r\u00eavant ;<br \/>\nEt sur une montagne, au loin, et bien avant<br \/>\nDans les terres, il voit une ville tr\u00e8s forte,<br \/>\nCeinte de murs avec deux tours \u00e0 chaque porte.<br \/>\nElle offre \u00e0 qui la voit ainsi dans le lointain<br \/>\nTrente ma\u00eetresses tours avec des toits d\u2019\u00e9tain<br \/>\nEt des m\u00e2chicoulis de forme sarrasine<br \/>\nEncor tout ruisselants de poix et de r\u00e9sine.<br \/>\nAu centre est un donjon si beau, qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9,<br \/>\nOn ne le peindrait pas dans tout un jour d\u2019\u00e9t\u00e9.<br \/>\nSes cr\u00e9neaux sont scell\u00e9s de plomb ; chaque embrasure<br \/>\nCache un archer dont l\u2019\u0153il toujours guette et mesure ;<br \/>\nSes gargouilles font peur ; \u00e0 son fa\u00eete vermeil<br \/>\nRayonne un diamant gros comme le soleil,<br \/>\nQu\u2019on ne peut regarder fixement de trois lieues.<\/p>\n<p>Sur la gauche est la mer aux grandes ondes bleues<br \/>\nQui, jusqu\u2019\u00e0 cette ville, apporte ses dromons.<\/p>\n<p>Charle, en voyant ces tours, tressaille sur les monts.<\/p>\n<p>\u00ab Mon sage conseiller, Naymes, duc de Bavi\u00e8re,<br \/>\nQuelle est cette cit\u00e9 pr\u00e8s de cette rivi\u00e8re ?<br \/>\nQui la tient la peut dire unique sous les cieux.<br \/>\nOr, je suis triste, et c\u2019est le cas d\u2019\u00eatre joyeux.<br \/>\nOui, duss\u00e9-je rester quatorze ans dans ces plaines,<br \/>\n\u00d4 gens de guerre, archers, compagnons, capitaines,<br \/>\nMes enfants ! mes lions ! saint Denis m\u2019est t\u00e9moin<br \/>\nQue j\u2019aurai cette ville avant d\u2019aller plus loin ! \u00bb<\/p>\n<p>Le vieux Naymes frissonne \u00e0 ce qu\u2019il vient d\u2019entendre.<\/p>\n<p>\u00ab Alors, achetez-la, car nul ne peut la prendre.<br \/>\nElle a pour se d\u00e9fendre, outre ses b\u00e9arnais,<br \/>\nVingt mille turcs ayant chacun double harnais.<br \/>\nQuant \u00e0 nous, autrefois, c\u2019est vrai, nous triomph\u00e2mes ;<br \/>\nMais, aujourd\u2019hui, vos preux ne valent pas des femmes,<br \/>\nIls sont tous harass\u00e9s et du g\u00eete envieux,<br \/>\nEt je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux.<br \/>\nSire, je parle franc et je ne farde gu\u00e8re.<br \/>\nD\u2019ailleurs, nous n\u2019avons point de machines de guerre ;<br \/>\nLes chevaux sont rendus, les gens rassasi\u00e9s ;<br \/>\nJe trouve qu\u2019il est temps que vous vous reposiez,<br \/>\nEt je dis qu\u2019il faut \u00eatre aussi fou que vous l\u2019\u00eates<br \/>\nPour attaquer ces tours avec des arbal\u00e8tes. \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019empereur r\u00e9pondit au duc avec bont\u00e9 :<br \/>\n\u00ab Duc, tu ne m\u2019as pas dit le nom de la cit\u00e9 ?<\/p>\n<p>\u2014 On peut bien oublier quelque chose \u00e0 mon \u00e2ge.<br \/>\nMais, sire, ayez piti\u00e9 de votre baronnage ;<br \/>\nNous voulons nos foyers, nos logis, nos amours.<br \/>\nC\u2019est ne jouir jamais que conqu\u00e9rir toujours.<br \/>\nNous venons d\u2019attaquer bien des provinces, sire.<br \/>\nEt nous en avons pris de quoi doubler l\u2019empire.<br \/>\nCes assi\u00e9g\u00e9s riraient de vous du haut des tours.<br \/>\nIls ont, pour recevoir s\u00fbrement des secours<br \/>\nSi quelque insens\u00e9 vient heurter leurs citadelles,<br \/>\nTrois souterrains creus\u00e9s par les turcs infid\u00e8les,<br \/>\nEt qui vont, le premier, dans le val de Bastan,<br \/>\nLe second, \u00e0 Bordeaux, le dernier, chez Satan. \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019empereur, souriant, reprit d\u2019un air tranquille :<br \/>\n\u00ab Duc, tu ne m\u2019as pas dit le nom de cette ville ?<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est Narbonne.<\/p>\n<p>\u2014 Narbonne est belle, dit le roi,<br \/>\nEt je l\u2019aurai ; je n\u2019ai jamais vu, sur ma foi,<br \/>\nCes belles filles-l\u00e0 sans leur rire au passage,<br \/>\nEt me piquer un peu les doigts \u00e0 leur corsage. \u00bb<\/p>\n<p>Alors, voyant passer un comte de haut lieu,<br \/>\nEt qu\u2019on appelait Dreus de Montdidier : \u00ab Pardieu !<br \/>\nComte, ce bon duc Nayme expire de vieillesse !<br \/>\nMais vous, ami, prenez Narbonne, et je vous laisse<br \/>\nTout le pays d\u2019ici jusques \u00e0 Montpellier ;<br \/>\nCar vous \u00eates le fils d\u2019un gentil chevalier ;<br \/>\nVotre oncle, que j\u2019estime, \u00e9tait abb\u00e9 de Chelles ;<br \/>\nVous m\u00eame \u00eates vaillant ; donc, beau sire, aux \u00e9chelles !<br \/>\nL\u2019assaut !<\/p>\n<p>\u2014 Sire empereur, r\u00e9pondit Montdidier,<br \/>\nJe ne suis d\u00e9sormais bon qu\u2019\u00e0 cong\u00e9dier ;<br \/>\nJ\u2019ai trop port\u00e9 haubert, maillot, casque et salade ;<br \/>\nJ\u2019ai besoin de mon lit, car je suis fort malade ;<br \/>\nJ\u2019ai la fi\u00e8vre ; un ulc\u00e8re aux jambes m\u2019est venu ;<br \/>\nEt voil\u00e0 plus d\u2019un an que je n\u2019ai couch\u00e9 nu.<br \/>\nGardez tout ce pays, car je n\u2019en ai que faire. \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019empereur ne montra ni trouble ni col\u00e8re.<br \/>\nIl chercha du regard Hugo de Cotentin.<br \/>\nCe seigneur \u00e9tait brave et comte palatin.<\/p>\n<p>\u00ab Hugues, dit-il, je suis aise de vous apprendre<br \/>\nQue Narbonne est \u00e0 vous ; vous n\u2019avez qu\u2019\u00e0 la prendre. \u00bb<\/p>\n<p>Hugo de Cotentin salua l\u2019empereur.<\/p>\n<p>\u00ab Sire, c\u2019est un manant heureux qu\u2019un laboureur !<br \/>\nLe dr\u00f4le gratte un peu la terre brune ou rouge,<br \/>\nEt, quand sa t\u00e2che est faite, il rentre dans son bouge.<br \/>\nMoi, j\u2019ai vaincu Tryphon, Thessalus, Ga\u00efffer ;<br \/>\nPar le chaud, par le froid, je suis v\u00eatu de fer ;<br \/>\nAu point du jour, j\u2019entends le clairon pour antienne ;<br \/>\nJe n\u2019ai plus \u00e0 ma selle une boucle qui tienne ;<br \/>\nVoil\u00e0 longtemps que j\u2019ai pour unique destin<br \/>\nDe m\u2019endormir fort tard pour m\u2019\u00e9veiller matin,<br \/>\nDe recevoir des coups pour vous et pour les v\u00f4tres.<br \/>\nJe suis tr\u00e8s-fatigu\u00e9. Donnez Narbonne \u00e0 d\u2019autres. \u00bb<\/p>\n<p>Le roi laissa tomber sa t\u00eate sur son sein.<br \/>\nChacun songeait, poussant du coude son voisin.<br \/>\nPourtant Charle, appelant Richer de Normandie :<br \/>\n\u00ab Vous \u00eates grand seigneur et de race hardie,<br \/>\nDuc ; ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu ?<\/p>\n<p>\u2014 Empereur, je suis duc par la gr\u00e2ce de Dieu.<br \/>\nCes aventures-l\u00e0 vont aux gens de fortune.<br \/>\nQuand on a ma duch\u00e9, roi Charle, on n\u2019en veut qu\u2019une. \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019empereur se tourna vers le comte de Gand :<\/p>\n<p>\u00ab Tu mis jadis \u00e0 bas Maugiron le brigand.<br \/>\nLe jour o\u00f9 tu naquis sur la plage marine,<br \/>\nL\u2019audace avec le souffle entra dans ta poitrine :<br \/>\nBavon, ta m\u00e8re \u00e9tait de fort bonne maison ;<br \/>\nJamais on ne t\u2019a fait choir que par trahison ;<br \/>\nTon \u00e2me apr\u00e8s la chute \u00e9tait encor meilleure.<br \/>\nJe me rappellerai jusqu\u2019\u00e0 ma derni\u00e8re heure<br \/>\nL\u2019air joyeux qui parut dans ton \u0153il hasardeux,<br \/>\nUn jour que nous \u00e9tions en marche seuls tous deux,<br \/>\nEt que nous entendions dans les plaines voisines<br \/>\nLe cliquetis confus des lances sarrasines.<br \/>\nLe p\u00e9ril fut toujours de toi bien accueilli,<br \/>\nComte ; eh bien, prends Narbonne, et je t\u2019en fais bailli.<\/p>\n<p>\u2014 Sire, dit le Gantois, je voudrais \u00eatre en Flandre.<br \/>\nJ\u2019ai faim, mes gens ont faim ; nous venons d\u2019entreprendre<br \/>\nUne guerre \u00e0 travers un pays endiabl\u00e9 ;<br \/>\nNous y mangions, au lieu de farine de bl\u00e9,<br \/>\nDes rats et des souris, et, pour toutes ribotes,<br \/>\nNous avons d\u00e9vor\u00e9 beaucoup de vieilles bottes.<br \/>\nEt puis votre soleil d\u2019Espagne m\u2019a h\u00e2l\u00e9<br \/>\nTellement, que je suis tout noir et tout br\u00fbl\u00e9 ;<br \/>\nEt, quand je reviendrai de ce ciel insalubre<br \/>\nDans ma ville de Gand avec ce front lugubre,<br \/>\nMa femme, qui d\u00e9j\u00e0 peut-\u00eatre a quelque amant,<br \/>\nMe prendra pour un maure et non pour un flamand !<br \/>\nJ\u2019ai h\u00e2te d\u2019aller voir l\u00e0-bas ce qui se passe.<br \/>\nQuand vous me donneriez, pour prendre cette place,<br \/>\nTout l\u2019or de Salomon et tout l\u2019or de P\u00e9pin,<br \/>\nNon ! je m\u2019en vais en Flandre, o\u00f9 l\u2019on mange du pain.<\/p>\n<p>\u2014 Ces bons flamands, dit Charle, il faut que cela mange ! \u00bb<\/p>\n<p>Il reprit :<\/p>\n<p>\u00ab \u00c7a, je suis stupide. Il est \u00e9trange<br \/>\nQue je cherche un preneur de ville, ayant ici<br \/>\nMon vieil oiseau de proie, Eustache de Nancy.<br \/>\nEustache, \u00e0 moi ! Tu vois, cette Narbonne est rude ;<br \/>\nElle a trente ch\u00e2teaux, trois foss\u00e9s, et l\u2019air prude ;<br \/>\n\u00c0 chaque porte un camp, et, pardieu ! j\u2019oubliais,<br \/>\nL\u00e0-bas, six grosses tours en pierre de liais.<br \/>\nCes douves-l\u00e0 nous font parfois si grise mine<br \/>\nQu\u2019il faut recommencer \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019on termine,<br \/>\nEt que, la ville prise, on \u00e9choue au donjon.<br \/>\nMais qu\u2019importe ! es-tu pas le grand aigle ?<\/p>\n<p>\u2014 Un pigeon,<br \/>\nUn moineau, dit Eustache, un pinson dans la haie !<br \/>\nRoi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paye ;<br \/>\nOr, je n\u2019ai pas le sou ; sur ce, pas un gar\u00e7on<br \/>\nQui me fasse cr\u00e9dit d\u2019un coup d\u2019estrama\u00e7on ;<br \/>\nLeurs yeux me donneront \u00e0 peine une \u00e9tincelle<br \/>\nPar sequin qu\u2019ils verront sortir de l\u2019escarcelle.<br \/>\nTas de gueux ! Quant \u00e0 moi, je suis tr\u00e8s-ennuy\u00e9 ;<br \/>\nMon vieux poing tout sanglant n\u2019est jamais essuy\u00e9 ;<br \/>\nJe suis moulu. Car, sire, on s\u2019\u00e9chine \u00e0 la guerre ;<br \/>\nOn arrive \u00e0 ha\u00efr ce qu\u2019on aimait nagu\u00e8re,<br \/>\nLe danger qu\u2019on voyait tout rose, on le voit noir ;<br \/>\nOn s\u2019use, on se disloque, on finit par avoir<br \/>\nLa goutte aux reins, l\u2019entorse aux pieds, aux mains l\u2019ampoule,<br \/>\nSi bien, qu\u2019\u00e9tant parti vautour, on revient poule.<br \/>\nJe d\u00e9sire un bonnet de nuit. Foin du cimier !<br \/>\nJ\u2019ai tant de gloire, \u00f4 roi, que j\u2019aspire au fumier. \u00bb<\/p>\n<p>Le bon cheval du roi frappait du pied la terre<br \/>\nComme s\u2019il comprenait ; sur le mont solitaire<br \/>\nLes nuages passaient. G\u00e9rard de Roussillon<br \/>\n\u00c9tait \u00e0 quelques pas avec son bataillon ;<br \/>\nCharlemagne en riant vint \u00e0 lui.<\/p>\n<p> \u00ab Vaillant homme,<br \/>\nVous \u00eates dur et fort comme un Romain de Rome ;<br \/>\nVous empoignez le pieu sans regarder aux clous ;<br \/>\nGentilhomme de bien, cette ville est \u00e0 vous ! \u00bb<\/p>\n<p>G\u00e9rard de Roussillon regarda d\u2019un air sombre<br \/>\nSon vieux gilet de fer rouill\u00e9, le petit nombre<br \/>\nDe ses soldats marchant tristement devant eux,<br \/>\nSa banni\u00e8re trou\u00e9e et son cheval boiteux.<\/p>\n<p>\u00ab Tu r\u00eaves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne.<br \/>\nFaut-il donc tant songer pour accepter Narbonne ?<\/p>\n<p>\u2014 Roi, dit G\u00e9rard, merci, j\u2019ai des terres ailleurs. \u00bb<\/p>\n<p>Voil\u00e0 comme parlaient tous ces fiers batailleurs<br \/>\nPendant que les torrents mugissaient sous les ch\u00eanes.<\/p>\n<p>L\u2019empereur fit le tour de tous ses capitaines ;<br \/>\nIl appela les plus hardis, les plus fougueux,<br \/>\nEudes, roi de Bourgogne, Albert de P\u00e9rigueux,<br \/>\nSamo, que la l\u00e9gende aujourd\u2019hui divinise,<br \/>\nGarin, qui, se trouvant un beau jour \u00e0 Venise,<br \/>\nEmporta sur son dos le lion de Saint-Marc,<br \/>\nErnaut de Beaul\u00e9ande, Ogier de Danemark,<br \/>\nRoger enfin, grande \u00e2me au p\u00e9ril toujours pr\u00eate.<\/p>\n<p>Ils refus\u00e8rent tous.<\/p>\n<p> Alors, levant la t\u00eate,<br \/>\nSe dressant tout debout sur ses grands \u00e9triers,<br \/>\nTirant sa large \u00e9p\u00e9e aux \u00e9clairs meurtriers,<br \/>\nAvec un \u00e2pre accent plein de sourdes hu\u00e9es,<br \/>\nP\u00e2le, effrayant, pareil \u00e0 l\u2019aigle des nu\u00e9es,<br \/>\nTerrassant du regard son camp \u00e9pouvant\u00e9,<br \/>\nL\u2019invincible empereur s\u2019\u00e9cria : \u00ab L\u00e2chet\u00e9 !<br \/>\n\u00d4 comtes palatins tomb\u00e9s dans ces vall\u00e9es,<br \/>\n\u00d4 g\u00e9ants qu\u2019on voyait debout dans les m\u00eal\u00e9es,<br \/>\nDevant qui Satan m\u00eame aurait cri\u00e9 merci,<br \/>\nOlivier et Roland, que n\u2019\u00eates-vous ici !<br \/>\nSi vous \u00e9tiez vivants, vous prendriez Narbonne,<br \/>\nPaladins ! vous, du moins, votre \u00e9p\u00e9e \u00e9tait bonne,<br \/>\nVotre c\u0153ur \u00e9tait haut, vous ne marchandiez pas !<br \/>\nVous alliez en avant sans compter tous vos pas !<br \/>\n\u00d4 compagnons couch\u00e9s dans la tombe profonde,<br \/>\nSi vous \u00e9tiez vivants, nous prendrions le monde !<br \/>\nGrand Dieu ! que voulez-vous que je fasse \u00e0 pr\u00e9sent ?<br \/>\nMes yeux cherchent en vain un brave au c\u0153ur puissant,<br \/>\n.<br \/>\nEt vont, tout effray\u00e9s de nos immenses t\u00e2ches,<br \/>\nDe ceux-l\u00e0 qui sont morts \u00e0 ceux-ci qui sont l\u00e2ches !<br \/>\nJe ne sais point comment on porte des affronts !<br \/>\nJe les jette \u00e0 mes pieds, je n\u2019en veux pas ! \u2014 Barons,<br \/>\nVous qui m\u2019avez suivi jusqu\u2019\u00e0 cette montagne,<br \/>\nNormands, Lorrains, marquis des marches d\u2019Allemagne,<br \/>\nPoitevins, Bourguignons, gens du pays Pisan,<br \/>\nBretons, Picards, Flamands, Fran\u00e7ais, allez-vous-en !<br \/>\nGuerriers, allez-vous-en d\u2019aupr\u00e8s de ma personne,<br \/>\nDes camps o\u00f9 l\u2019on entend mon noir clairon qui sonne,<br \/>\nRentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous,<br \/>\nAllez-vous-en d\u2019ici, car je vous chasse tous !<br \/>\nJe ne veux plus de vous ! Retournez chez vos femmes !<br \/>\nAllez vivre cach\u00e9s, prudents, contents, inf\u00e2mes !<br \/>\nC\u2019est ainsi qu\u2019on arrive \u00e0 l\u2019\u00e2ge d\u2019un a\u00efeul.<br \/>\nPour moi, j\u2019assi\u00e9gerai Narbonne \u00e0 moi tout seul.<br \/>\nJe reste ici, rempli de joie et d\u2019esp\u00e9rance !<br \/>\nEt, quand vous serez tous dans notre douce France,<br \/>\n\u00d4 vainqueurs des Saxons et des Aragonais !<br \/>\nQuand vous vous chaufferez les pieds \u00e0 vos chenets,<br \/>\nTournant le dos aux jours de guerres et d\u2019alarmes,<br \/>\nSi l\u2019on vous dit, songeant \u00e0 tous vos grands faits d\u2019armes<br \/>\nQui remplirent longtemps la terre de terreur :<br \/>\n\u00ab Mais o\u00f9 donc avez-vous quitt\u00e9 votre empereur ? \u00bb<br \/>\nVous r\u00e9pondrez, baissant les yeux vers la muraille :<br \/>\n\u00ab Nous nous sommes enfuis le jour d\u2019une bataille,<br \/>\n\u00bb Si vite et si tremblants et d\u2019un pas si press\u00e9<br \/>\n\u00bb Que nous ne savons plus o\u00f9 nous l\u2019avons laiss\u00e9 ! \u00bb<br \/>\nAinsi Charles de France appel\u00e9 Charlemagne,<br \/>\nExarque de Ravenne, empereur d\u2019Allemagne,<br \/>\nParlait dans la montagne avec sa grande voix ;<br \/>\nEt les p\u00e2tres lointains, \u00e9pars au fond des bois,<br \/>\nCroyaient en l\u2019entendant que c\u2019\u00e9tait le tonnerre.<\/p>\n<p>Les barons constern\u00e9s fixaient leurs yeux \u00e0 terre.<br \/>\nSoudain, comme chacun demeurait interdit,<br \/>\nUn jeune homme bien fait sortit des rangs, et dit :<\/p>\n<p>\u00ab Que monsieur saint Denis garde le roi de France ! \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019empereur fut surpris de ce ton d\u2019assurance.<\/p>\n<p>Il regarda celui qui s\u2019avan\u00e7ait, et vit,<br \/>\nComme le roi Sa\u00fcl lorsque apparut David,<br \/>\nUne esp\u00e8ce d\u2019enfant au teint rose, aux mains blanches,<br \/>\nQue d\u2019abord les soudards dont l\u2019estoc bat les hanches<br \/>\nPrirent pour une fille habill\u00e9e en gar\u00e7on,<br \/>\nDoux, fr\u00eale, confiant, serein, sans \u00e9cusson<br \/>\nEt sans panache, ayant, sous ses habits de serge,<br \/>\nL\u2019air grave d\u2019un gendarme et l\u2019air froid d\u2019une vierge.<\/p>\n<p>\u00ab Toi, que veux-tu, dit Charle, et qu\u2019est-ce qui t\u2019\u00e9meut ?<\/p>\n<p>\u2014 Je viens vous demander ce dont pas un ne veut :<br \/>\nL\u2019honneur d\u2019\u00eatre, \u00f4 mon roi, si Dieu ne m\u2019abandonne,<br \/>\nL\u2019homme dont on dira : \u00ab C\u2019est lui qui prit Narbonne. \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019enfant parlait ainsi d\u2019un air de loyaut\u00e9,<br \/>\nRegardant tout le monde avec simplicit\u00e9.<\/p>\n<p>Le Gantois, dont le front se relevait tr\u00e8s vite,<br \/>\nSe mit \u00e0 rire et dit aux re\u00eetres de sa suite :<br \/>\n\u00ab H\u00e9 ! c\u2019est Aymerillot, le petit compagnon !<\/p>\n<p>\u2014 Aymerillot, reprit le roi, dis-nous ton nom.<\/p>\n<p>\u2014 Aymery. Je suis pauvre autant qu\u2019un pauvre moine ;<br \/>\nJ\u2019ai vingt ans, je n\u2019ai point de paille et point d\u2019avoine,<br \/>\nJe sais lire en latin, et je suis bachelier.<br \/>\nVoil\u00e0 tout, sire. Il plut au sort de m\u2019oublier<br \/>\nLorsqu\u2019il distribua les fiefs h\u00e9r\u00e9ditaires.<br \/>\nDeux liards couvriraient fort bien toutes mes terres,<br \/>\nMais tout le grand ciel bleu n\u2019emplirait pas mon c\u0153ur.<br \/>\nJ\u2019entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur.<br \/>\nApr\u00e8s, je ch\u00e2tierai les railleurs, s\u2019il en reste. \u00bb<\/p>\n<p>Charles, plus rayonnant que l\u2019archange c\u00e9leste,<br \/>\nS\u2019\u00e9cria :<\/p>\n<p>\u00ab Tu seras, pour ce propos hautain,<br \/>\nAymery de Narbonne et comte palatin,<br \/>\nEt l\u2019on te parlera d\u2019une fa\u00e7on civile.<br \/>\nVa, fils ! \u00bb<\/p>\n<p>Le lendemain Aymery prit la ville.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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