{"id":9281,"date":"2025-04-17T13:51:16","date_gmt":"2025-04-17T11:51:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=9281"},"modified":"2025-04-17T13:51:16","modified_gmt":"2025-04-17T11:51:16","slug":"les-malheureux","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/les-malheureux\/","title":{"rendered":"Les malheureux"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 MES ENFANTS<\/p>\n<p>Puisque d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e9preuve aux luttes vous convie,<br \/>\n\u00d4 mes enfants ! parlons un peu de cette vie.<br \/>\nJe me souviens qu\u2019un jour, marchant dans un bois noir<br \/>\nO\u00f9 des ravins creusaient un farouche entonnoir,<br \/>\nDans un de ces endroits o\u00f9 sous l\u2019herbe et la ronce<br \/>\nLe chemin dispara\u00eet et le ruisseau s\u2019enfonce,<br \/>\nJe vis, parmi les gr\u00e8s, les houx, les sauvageons,<br \/>\nFumer un toit b\u00e2ti de chaumes et de joncs.<br \/>\nLa fum\u00e9e avait peine \u00e0 monter dans les branches ;<br \/>\nLes fen\u00eatres \u00e9taient les crevasses des planches ;<br \/>\nOn e\u00fbt dit que les rocs cachaient avec ennui<br \/>\nCe logis tremblant, triste, humble ; et que c\u2019\u00e9tait lui<br \/>\nQue les petits oiseaux, sous le h\u00eatre et l\u2019\u00e9rable,<br \/>\nPlaignaient, tant il \u00e9tait ch\u00e9tif et mis\u00e9rable !<br \/>\nPensif, dans les buissons j\u2019en cherchais le sentier.<br \/>\nComme je regardais ce chaume, un muletier<br \/>\nPassa, chantant, fouettant quelques b\u00eates de somme.<br \/>\n\u2014 Qui donc demeure l\u00e0 ? demandai-je \u00e0 cet homme.<br \/>\nL\u2019homme, tout en chantant, me dit : \u2014 Un malheureux.<\/p>\n<p>J\u2019allai vers la masure au fond du ravin creux ;<br \/>\nUn arbre, de sa branche o\u00f9 brillait une goutte,<br \/>\nSembla se faire un doigt pour m\u2019en montrer la route,<br \/>\nEt le vent m\u2019en ouvrit la porte ; et j\u2019y trouvai<br \/>\nUn vieux, v\u00eatu de bure, assis sur un pav\u00e9.<br \/>\nCe vieillard, pr\u00e8s d\u2019un \u00e2tre o\u00f9 s\u00e9chaient quelques toiles,<br \/>\nDans ce bouge aux passants ouvert, comme aux \u00e9toiles,<br \/>\nVivait, seul jour et nuit, sans cl\u00f4ture, sans chien,<br \/>\nSans clef ; la pauvret\u00e9 garde ceux qui n\u2019ont rien.<\/p>\n<p>J\u2019entrai ; le vieux soupait d\u2019un peu d\u2019eau, d\u2019une pomme ;<br \/>\nSans pain ; et je me mis \u00e0 plaindre ce pauvre homme.<br \/>\n\u2014 Comment pouvait-il vivre ainsi ? Qu\u2019il \u00e9tait dur<br \/>\nDe n\u2019avoir m\u00eame pas un volet \u00e0 son mur ;<br \/>\nL\u2019hiver doit \u00eatre affreux dans ce lieu solitaire ;<br \/>\nEt pas m\u00eame un grabat ! il couchait donc \u00e0 terre ?<br \/>\nL\u00e0 ! sur ce tas de paille, et dans ce coin \u00e9troit !<br \/>\nVous devez \u00eatre mal, vous devez avoir froid,<br \/>\nBon p\u00e8re, et c\u2019est un sort bien triste que le v\u00f4tre ! \u2014<\/p>\n<p>\u2014 Fils, dit-il doucement, allez en plaindre un autre.<br \/>\nJe suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,<br \/>\nEt je n\u2019ai pas de lit, fils, mais j\u2019ai le sommeil.<br \/>\nQuand l\u2019aube luit pour moi, quand je regarde vivre<br \/>\nToute cette for\u00eat dont la senteur m\u2019enivre,<br \/>\nCes sources et ces fleurs, je n\u2019ai pas de raison<br \/>\nDe me plaindre, je suis le fils de la maison.<br \/>\nJe n\u2019ai point fait de mal. Calme, avec l\u2019indigence<br \/>\nEt les haillons je vis en bonne intelligence,<br \/>\nEt je fais bon m\u00e9nage avec Dieu mon voisin.<br \/>\nJe le sens pr\u00e8s de moi dans le nid, dans l\u2019essaim,<br \/>\nDans les arbres profonds o\u00f9 parle une voix douce,<br \/>\nDans l\u2019azur o\u00f9 la vie \u00e0 chaque instant nous pousse,<br \/>\nEt dans cette ombre vaste et sainte o\u00f9 je suis n\u00e9.<br \/>\nJe ne demande \u00e0 Dieu rien de trop, car je n\u2019ai<br \/>\nPas grande ambition, et, pourvu que j\u2019atteigne<br \/>\nJusqu\u2019\u00e0 la branche o\u00f9 pend la m\u00fbre ou la ch\u00e2taigne,<br \/>\nIl est content de moi, je suis content de lui.<br \/>\nJe suis heureux. \u2014<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais jadis, comme aujourd\u2019hui,<br \/>\nLe passant qui regarde en bas, l\u2019homme des songes.<br \/>\nMes enfants, \u00e0 travers les brumes, les mensonges,<br \/>\nLes lueurs des tombeaux, les spectres des chevets,<br \/>\nLes apparences d\u2019ombre et de clart\u00e9, je vais<br \/>\nM\u00e9ditant, et toujours un instinct me ram\u00e8ne<br \/>\n\u00c0 conna\u00eetre le fond de la souffrance humaine.<br \/>\nL\u2019ab\u00eeme des douleurs m\u2019attire. D\u2019autres sont<br \/>\nLes sondeurs fr\u00e9missants de l\u2019oc\u00e9an profond ;<br \/>\nIls fouillent, vent des cieux, l\u2019onde que tu balaies ;<br \/>\nIls plongent dans les mers ; je plonge dans les plaies.<br \/>\nLeur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien.<br \/>\nJe descends plus bas qu\u2019eux, ne leur enviant rien,<br \/>\nSachant qu\u2019\u00e0 tout chercheur Dieu garde une largesse,<br \/>\nContent s\u2019ils ont la perle et si j\u2019ai la sagesse.<\/p>\n<p>Or, il semble, \u00e0 qui voit tout ce gouffre en r\u00eavant,<br \/>\nQue les justes, parmi la nu\u00e9e et le vent,<br \/>\nSont un vol frissonnant d\u2019aigles et de colombes.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>J\u2019ai souvent, \u00e0 genoux que je suis sur les tombes,<br \/>\nLa grande vision du sort ; et par moment<br \/>\nLe destin m\u2019appara\u00eet, ainsi qu\u2019un firmament<br \/>\nO\u00f9 l\u2019on verrait, au lieu des \u00e9toiles, des \u00e2mes.<br \/>\nTout ce qu\u2019on nomme angoisse, adversit\u00e9, les flammes,<br \/>\nLes brasiers, les billots, bien souvent tout cela<br \/>\nDans mon noir cr\u00e9puscule, enfants, \u00e9tincela.<br \/>\nJ\u2019ai vu, dans cette obscure et morne transparence,<br \/>\nPasser l\u2019homme de Rome et l\u2019homme de Florence,<br \/>\nCaton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil,<br \/>\nL\u2019un ayant le poignard au flanc, l\u2019autre l\u2019exil ;<br \/>\nCaton \u00e9tait joyeux et Dante \u00e9tait tranquille.<br \/>\nJ\u2019ai vu Jeanne au poteau qu\u2019on br\u00fblait dans la ville,<br \/>\nEt j\u2019ai dit : Jeanne d\u2019Arc, ton noir b\u00fbcher fumant<br \/>\nA moins de flamboiement que de rayonnement.<br \/>\nJ\u2019ai vu Campanella songer dans la torture,<br \/>\nEt faire \u00e0 sa pens\u00e9e une \u00e2pre nourriture<br \/>\nDes chevalets, des crocs, des pinces, des r\u00e9chauds,<br \/>\nEt de l\u2019horreur qui flotte au plafond des cachots.<br \/>\nJ\u2019ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle,<br \/>\nJane Grey, bouche ouverte ainsi qu\u2019une corolle,<br \/>\nToi, Charlotte Corday, vous, madame Roland,<br \/>\nCamille Desmoulins, saignant et contemplant,<br \/>\nRobespierre \u00e0 l\u2019\u0153il froid, Danton aux cris superbes ;<br \/>\nJ\u2019ai vu Jean qui parlait au d\u00e9sert, Malesherbes,<br \/>\nEgmont, Andr\u00e9 Ch\u00e9nier, r\u00eaveur des purs sommets,<br \/>\nEt mes yeux resteront \u00e9blouis \u00e0 jamais<br \/>\nDu sourire serein de ces t\u00eates coup\u00e9es.<br \/>\nColigny, sous l\u2019\u00e9clair farouche des \u00e9p\u00e9es,<br \/>\nResplendissait devant mon regard \u00e9perdu.<br \/>\nLivide et radieux, Socrate m\u2019a tendu<br \/>\nSa coupe en me disant : As-tu soif ? bois la vie.<br \/>\nHuss, me voyant pleurer, m\u2019a dit : Est-ce d\u2019envie ?<br \/>\nEt Thras\u00e9as, s\u2019ouvrant les veines dans son bain,<br \/>\nChantait : \u2014 Rome est le fruit du vieux rameau sabin ;<br \/>\nLe soleil est le fruit de ces branches fun\u00e8bres<br \/>\nQue la nuit sur nous croise et qu\u2019on nomme t\u00e9n\u00e8bres,<br \/>\nEt la joie est le fruit du grand arbre douleur. \u2014<br \/>\nColomb, l\u2019envahisseur des vagues, l\u2019oiseleur<br \/>\nDu sombre aigle Am\u00e9rique, et l\u2019homme que Dieu m\u00e8ne,<br \/>\nCelui qui donne un monde et re\u00e7oit une cha\u00eene,<br \/>\nColomb aux fers criait : Tout est bien. En avant !<br \/>\nSaint-Just sanglant m\u2019a dit : Je suis libre et vivant.<br \/>\nPhocion m\u2019a jet\u00e9, mourant, cette parole :<br \/>\n\u2014 Je crois, et je rends gr\u00e2ce aux Dieux ! \u2014 Savonarole.<br \/>\nComme je m\u2019approchais du brasier d\u2019o\u00f9 sa main<br \/>\nSortait, br\u00fbl\u00e9e et noire et montrant le chemin,<br \/>\nM\u2019a dit, en faisant signe aux flammes de se taire :<br \/>\n\u2014 Ne crains pas de mourir. Qu\u2019est-ce que cette terre ?<br \/>\nEst-ce ton corps qui fait ta joie et qui t\u2019est cher ?<br \/>\nLa v\u00e9ritable vie est o\u00f9 n\u2019est plus la chair.<br \/>\nNe crains pas de mourir. Cr\u00e9ature plaintive,<br \/>\nNe sens-tu pas en toi comme une aile captive ?<br \/>\nSous ton cr\u00e2ne, caveau mur\u00e9, ne sens-tu pas<br \/>\nComme un ange enferm\u00e9 qui sanglote tout bas ?<br \/>\nQui meurt, grandit. Le corps, \u00e9poux impur de l\u2019\u00e2me,<br \/>\nPlein des vils app\u00e9tits d\u2019o\u00f9 na\u00eet le vice inf\u00e2me,<br \/>\nPesant, f\u00e9tide, abject, malade \u00e0 tous moments,<br \/>\nBranlant sur sa charpente affreuse d\u2019ossements,<br \/>\nGonfl\u00e9 d\u2019humeurs, couvert d\u2019une peau qui se ride,<br \/>\nSouffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride,<br \/>\nTra\u00eene un ventre hideux, s\u2019assouvit, mange et dort.<br \/>\nMais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort,<br \/>\nL\u2019\u00e2me, vers la lumi\u00e8re \u00e9clatante et dor\u00e9e,<br \/>\nS\u2019envole, de ce monstre horrible d\u00e9livr\u00e9e. \u2014<\/p>\n<p>Une nuit que j\u2019avais, devant mes yeux obscurs,<br \/>\nUn fant\u00f4me de ville et des spectres de murs,<br \/>\nJ\u2019ai, comme au fond d\u2019un r\u00eave o\u00f9 rien n\u2019a plus de forme,<br \/>\nEntendu, pr\u00e8s des tours d\u2019un temple au d\u00f4me \u00e9norme,<br \/>\nUne voix qui sortait de dessous un monceau<br \/>\nDe blocs noirs d\u2019o\u00f9 le sang coulait en long ruisseau ;<br \/>\nCette voix murmurait des chants et des pri\u00e8res.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait le lapid\u00e9 qui b\u00e9nissait les pierres ;<br \/>\n\u00c9tienne le martyr, qui disait : \u2014 \u00d4 mon front,<br \/>\nRayonne ! D\u00e9sormais les hommes s\u2019aimeront ;<br \/>\nJ\u00e9sus r\u00e8gne. \u00d4 mon Dieu, r\u00e9compensez les hommes !<br \/>\nCe sont eux qui nous font les \u00e9lus que nous sommes.<br \/>\nJoie ! amour ! pierre \u00e0 pierre, \u00f4 Dieu, je vous le dis,<br \/>\nMes fr\u00e8res m\u2019ont jet\u00e9 le seuil du paradis ! \u2014<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait l\u00e0 debout, la m\u00e8re douloureuse.<br \/>\nL\u2019obscurit\u00e9 farouche, aveugle, sourde, affreuse,<br \/>\nPleurait de toutes parts autour du Golgotha.<br \/>\nChrist, le jour devint noir quand on vous en \u00f4ta.<br \/>\nEt votre dernier souffle emporta la lumi\u00e8re.<br \/>\nElle \u00e9tait l\u00e0 debout pr\u00e8s du gibet, la m\u00e8re !<br \/>\nEt je me dis : Voil\u00e0 la douleur ! et je vins.<br \/>\n\u2014 Qu\u2019avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins ?<br \/>\nAlors, aux pieds du fils saignant du coup de lance,<br \/>\nElle leva sa droite et l\u2019ouvrit en silence,<br \/>\nEt je vis dans sa main l\u2019\u00e9toile du matin.<\/p>\n<p>Quoi ! ce deuil-l\u00e0, Seigneur, n\u2019est pas m\u00eame certain !<br \/>\nEt la m\u00e8re, qui r\u00e2le au bas de la croix sombre,<br \/>\nEst consol\u00e9e, ayant les soleils dans son ombre,<br \/>\nEt, tandis que ses yeux hagards pleurent du sang,<br \/>\nElle sent une joie immense en se disant : \u2014<br \/>\n\u2014 Mon fils est Dieu ! mon fils sauve la vie au monde ! \u2014<br \/>\nEt pourtant o\u00f9 trouver plus d\u2019\u00e9pouvante immonde,<br \/>\nPlus d\u2019effroi, plus d\u2019angoisse et plus de d\u00e9sespoir<br \/>\nQue dans ce temps lugubre o\u00f9 le genre humain noir,<br \/>\nFrissonnant du banquet autant que du martyre,<br \/>\nEntend pleurer Marie et Trimalcion rire !<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Mais la foule s\u2019\u00e9crie : \u2014 Oui, sans doute, c\u2019est beau,<br \/>\nLe martyre, la mort, quand c\u2019est un grand tombeau !<br \/>\nQuand on est un Socrate, un Jean Huss, un Messie !<br \/>\nQuand on s\u2019appelle vie, avenir, proph\u00e9tie !<br \/>\nQuand l\u2019encensoir s\u2019allume au feu qui vous br\u00fbla,<br \/>\nQuand les si\u00e8cles, les temps et les peuples sont l\u00e0<br \/>\nQui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles,<br \/>\nUn c\u00e9notaphe \u00e9norme au milieu des \u00e9toiles,<br \/>\nSi bien que la nuit semble \u00eatre le drap du deuil,<br \/>\nEt que les astres sont les cierges du cercueil !<br \/>\nLe billot tenterait m\u00eame le plus timide<br \/>\nSi sa bi\u00e8re dormait sous une pyramide.<br \/>\nQuand on marche \u00e0 la mort, recueillant en chemin<br \/>\nLa b\u00e9n\u00e9diction de tout le genre humain,<br \/>\nQuand des groupes en pleurs baisent vos traces fi\u00e8res,<br \/>\nQuand on s\u2019entend crier par les murs, par les pierres,<br \/>\nEt jusque par les gonds du seuil de sa prison :<br \/>\n\u00ab Tu vas de ta m\u00e9moire \u00e9clairer l\u2019horizon ;<br \/>\nFant\u00f4me \u00e9blouissant, tu vas dorer l\u2019histoire,<br \/>\nEt, v\u00eatu de ta mort comme d\u2019une victoire,<br \/>\nT\u2019asseoir au fronton bleu des hommes immortels ! \u00bb<br \/>\nLorsque les \u00e9chafauds ont des aspects d\u2019autels,<br \/>\nQu\u2019on se sent admir\u00e9 du bourreau qui vous tue,<br \/>\nQue le cadavre va se relever statue,<br \/>\nMourant plein de clart\u00e9, d\u2019aube, de firmament,<br \/>\nD\u2019\u00e9clat, d\u2019honneur, de gloire, on meurt facilement !<br \/>\nL\u2019homme est si vaniteux, qu\u2019il rit \u00e0 la torture<br \/>\nQuand c\u2019est une royale et tragique aventure,<br \/>\nQuand c\u2019est une tenaille immense qui le mord.<br \/>\nQuand les durs instruments d\u2019agonie et de mort<br \/>\nSortent de quelque forge inou\u00efe et g\u00e9ante,<br \/>\nNotre orgueil, oubliant la blessure b\u00e9ante,<br \/>\nSe console des clous en voyant le marteau.<br \/>\nAvoir une montagne auguste pour poteau,<br \/>\n\u00catre battu des flots ou battu des nu\u00e9es,<br \/>\nEntendre l\u2019univers plein de vagues hu\u00e9es<br \/>\nMurmurer : \u2014 Regardez ce colosse ! les n\u0153uds,<br \/>\nLes fers et les carcans le font plus lumineux !<br \/>\nC\u2019est le vaincu Rayon, le damn\u00e9 M\u00e9t\u00e9ore !<br \/>\nIl a vol\u00e9 la foudre et d\u00e9rob\u00e9 l\u2019aurore ! \u2014<br \/>\n\u00catre un supplici\u00e9 du gouffre illimit\u00e9,<br \/>\n\u00catre un titan clou\u00e9 sur une \u00e9normit\u00e9,<br \/>\nCela pla\u00eet. On veut bien des maux qui sont sublimes ;<br \/>\nEt l\u2019on se dit : Souffrons, mais souffrons sur les cimes !<\/p>\n<p>Eh bien, non ! \u2014 Le sublime est en bas. Le grand choix,<br \/>\nC\u2019est de choisir l\u2019affront. De m\u00eame que parfois<br \/>\nLa pourpre est d\u00e9shonneur, souvent la fange est lustre.<br \/>\nLa boue imm\u00e9rit\u00e9e atteignant l\u2019\u00e2me illustre,<br \/>\nL\u2019opprobre, ce cachot d\u2019o\u00f9 l\u2019aur\u00e9ole sort,<br \/>\nLe cul de basse-fosse o\u00f9 nous jette le sort,<br \/>\nLe fond noir de l\u2019\u00e9preuve o\u00f9 le malheur nous tra\u00eene,<br \/>\nSont le comble \u00e9clatant de la grandeur sereine.<br \/>\nEt quand, dans le supplice o\u00f9 nous devons lutter,<br \/>\nLe l\u00e2che destin va jusqu\u2019\u00e0 nous insulter,<br \/>\nQuand sur nous il entasse outrage, rire, bl\u00e2me,<br \/>\nEt tant de contre-sens entre le sort et l\u2019\u00e2me<br \/>\nQue notre vie arrive \u00e0 la difformit\u00e9,<br \/>\nLa laideur de l\u2019\u00e9preuve en devient la beaut\u00e9.<br \/>\nC\u2019est Samson \u00e0 Gaza, c\u2019est \u00c9pict\u00e8te \u00e0 Rome ;<br \/>\nL\u2019abjection du sort fait la gloire de l\u2019homme.<br \/>\nPlus de brume ne fait que couvrir plus d\u2019azur.<br \/>\nCe que l\u2019homme ici-bas peut avoir de plus pur,<br \/>\nDe plus beau, de plus noble en ce monde o\u00f9 l\u2019on pleure,<br \/>\nC\u2019est chute, abaissement, mis\u00e8re ext\u00e9rieure,<br \/>\nAccept\u00e9s pour garder la grandeur du dedans.<br \/>\nOui, tous les chiens de l\u2019ombre, autour de vous grondants,<br \/>\nLe bl\u00e2me ingrat, la haine aux fureurs coutumi\u00e8re,<br \/>\nOui, tomber dans la nuit quand c\u2019est pour la lumi\u00e8re,<br \/>\nFaire horreur, n\u2019\u00eatre plus qu\u2019un ulc\u00e8re, indigner<br \/>\nL\u2019homme heureux, et qu\u2019on raille en vous voyant saigner,<br \/>\nEt qu\u2019on marche sur vous, qu\u2019on vous crache au visage,<br \/>\nQuand c\u2019est pour la vertu, pour le vrai, pour le sage,<br \/>\nPour le bien, pour l\u2019honneur, il n\u2019est rien de plus doux.<br \/>\nQuelle splendeur qu\u2019un juste abandonn\u00e9 de tous,<br \/>\nN\u2019ayant plus qu\u2019un haillon dans le mal qui le mine,<br \/>\nEt jetant aux d\u00e9dains, au deuil, \u00e0 la vermine,<br \/>\n\u00c0 sa plaie, aux douleurs, de tranquilles d\u00e9fis !<br \/>\nM\u00eame quand Prom\u00e9th\u00e9e est l\u00e0, Job, tu suffis<br \/>\nPour faire le fumier plus haut que le Caucase.<\/p>\n<p>Le juste, m\u00e9pris\u00e9 comme un ver qu\u2019on \u00e9crase,<br \/>\nM\u2019\u00e9blouit d\u2019autant plus que nous le blasph\u00e9mons.<br \/>\nCe que les froids bourreaux \u00e0 faces de d\u00e9mons,<br \/>\nM\u00ealent avec leur main monstrueuse et servile<br \/>\n\u00c0 l\u2019ex\u00e9cution pour la rendre plus vile,<br \/>\nGrandit le patient au regard de l\u2019esprit.<br \/>\n\u00d4 croix ! les deux voleurs sont deux rayons du Christ !<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Ainsi, tous les souffrants m\u2019ont apparu splendides,<br \/>\nSatisfaits, radieux, doux, souverains, candides,<br \/>\nHeureux, la plaie au sein, la joie au c\u0153ur ; les uns<br \/>\nJet\u00e9s dans la fournaise et devenant parfums,<br \/>\nCeux-l\u00e0 jet\u00e9s aux nuits et devenant aurores ;<br \/>\nLes croyants, d\u00e9vor\u00e9s dans les cirques sonores,<br \/>\nR\u00e2laient un chant, aux pieds des b\u00eates \u00e9touff\u00e9s ;<br \/>\nLes penseurs souriaient aux noirs autodaf\u00e9s,<br \/>\nAux glaives, aux carcans, aux chemises de soufre ;<br \/>\nEt je me suis alors \u00e9cri\u00e9 : \u2014 Qui donc souffre ?<br \/>\nPour qui donc, si le sort, \u00f4 Dieu, n\u2019est pas moqueur,<br \/>\nToute cette piti\u00e9 que tu m\u2019as mise au c\u0153ur ?<br \/>\nQu\u2019en dois-je faire ? \u00e0 qui faut-il que je la garde ?<br \/>\nO\u00f9 sont les malheureux ? \u2014 et Dieu m\u2019a dit : Regarde.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Et j\u2019ai vu des palais, des f\u00eates, des festins,<br \/>\nDes femmes qui m\u00ealaient leurs blancheurs aux satins,<br \/>\nDes murs hautains ayant des jaspes pour \u00e9corces,<br \/>\nDes serpents d\u2019or roul\u00e9s dans des colonnes torses,<br \/>\nAvec de vastes dais pendant aux grands plafonds ;<br \/>\nEt j\u2019entendais chanter : Jouissons ! triomphons !<br \/>\nEt les lyres, les luths, les clairons dont le cuivre<br \/>\nA l\u2019air de se dissoudre en fanfare et de vivre,<br \/>\nEt l\u2019orgue, devant qui l\u2019ombre \u00e9coute et se tait,<br \/>\nTout un orchestre \u00e9norme et monstrueux chantait ;<br \/>\nEt ce triomphe \u00e9tait rempli d\u2019hommes superbes<br \/>\nQui riaient et portaient toute la terre en gerbes,<br \/>\nEt dont les fronts dor\u00e9s, brillants, audacieux,<br \/>\nFiers, semblaient s\u2019achever en astres dans les cieux.<br \/>\nEt, pendant qu\u2019autour d\u2019eux des voix criaient : \u2014 Victoire<br \/>\n\u00c0 jamais ! \u00e0 jamais force, puissance et gloire !<br \/>\nEt f\u00eate dans la ville ! et joie \u00e0 la maison ! \u2014<br \/>\nJe voyais, au-dessus du livide horizon,<br \/>\nTrembler le glaive immense et sombre de l\u2019archange.<\/p>\n<p>Ils s\u2019\u00e9panouissaient dans une aurore \u00e9trange,<br \/>\nIls vivaient dans l\u2019orgueil comme dans leur cit\u00e9,<br \/>\nEt semblaient ne sentir que leur f\u00e9licit\u00e9.<br \/>\nEt Dieu les a tous pris alors l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre,<br \/>\nLe puissant, le repu, l\u2019assouvi qui se vautre,<br \/>\nLe czar dans son Kremlin, l\u2019iman au bord du Nil,<br \/>\nComme on prend les petits d\u2019un chien dans un chenil,<br \/>\nEt, comme il fait le jour sous les vagues marines,<br \/>\nM\u2019ouvrant avec ses mains ces profondes poitrines,<br \/>\nEt fouillant de son doigt de rayons p\u00e9n\u00e9tr\u00e9<br \/>\nLeurs entrailles, leur foie et leurs reins, m\u2019a montr\u00e9<br \/>\nDes hydres qui rongeaient le dedans de ces \u00e2mes.<\/p>\n<p>Et j\u2019ai vu tressaillir ces hommes et ces femmes ;<br \/>\nLeur visage riant comme un masque est tomb\u00e9,<br \/>\nEt leur pens\u00e9e, un monstre effroyable et courb\u00e9,<br \/>\nUne naine hagarde, inqui\u00e8te, bourrue,<br \/>\nAssise sous leur cr\u00e2ne affreux, m\u2019est apparue.<br \/>\nAlors, tremblant, sentant chanceler mes genoux,<br \/>\nJe leur ai demand\u00e9 : Mais qui donc \u00eates-vous ?<br \/>\nEt ces \u00eatres n\u2019ayant presque plus face d\u2019homme<br \/>\nM\u2019ont dit : \u2014 Nous sommes ceux qui font le mal ; et, comme<br \/>\nC\u2019est nous qui le faisons, c\u2019est nous qui le souffrons.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Oh ! le nuage vain des pleurs et des affronts<br \/>\nS\u2019envole, et la douleur passe en criant : Esp\u00e8re !<br \/>\nVous me l\u2019avez fait voir et toucher, \u00f4 vous, P\u00e8re,<br \/>\nJuge, vous le grand juste et vous le grand cl\u00e9ment !<br \/>\nLe rire du succ\u00e8s et du triomphe ment ;<br \/>\nUn invisible doigt caressant se prom\u00e8ne<br \/>\nSous chacun des cha\u00eenons de la mis\u00e8re humaine ;<br \/>\nL\u2019adversit\u00e9 soutient ceux qu\u2019elle fait lutter ;<br \/>\nL\u2019indigence est un bien pour qui sait la go\u00fbter ;<br \/>\nL\u2019harmonie \u00e9ternelle autour du pauvre vibre<br \/>\nEt le berce ; l\u2019esclave, \u00e9tant une \u00e2me, est libre,<br \/>\nEt le mendiant dit : Je suis riche, ayant Dieu.<br \/>\nL\u2019innocence aux tourments jette ce cri : C\u2019est peu.<br \/>\nLa difformit\u00e9 rit dans \u00c9sope, et la fi\u00e8vre<br \/>\nDans Scarron ; l\u2019agonie ouvre aux hymnes sa l\u00e8vre ;<br \/>\nQuand je dis : La douleur est-elle un mal ? Z\u00e9non<br \/>\nSe dresse devant moi paisible, et me dit : Non.<br \/>\nOh ! le martyre est joie et transport, le supplice<br \/>\nEst volupt\u00e9, les feux du b\u00fbcher sont d\u00e9lice,<br \/>\nLa souffrance est plaisir, la torture est bonheur ;<br \/>\nIl n\u2019est qu\u2019un malheureux : c\u2019est le m\u00e9chant, Seigneur.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Aux premiers jours du monde, alors que la nu\u00e9e,<br \/>\nSurprise, contemplait chaque chose cr\u00e9\u00e9e,<br \/>\nAlors que sur le globe o\u00f9 le mal avait cr\u00fb,<br \/>\nFlottait une lueur de l\u2019\u00e9den disparu,<br \/>\nQuand tout encor semblait \u00eatre rempli d\u2019aurore,<br \/>\nQuand sur l\u2019arbre du temps les ans venaient d\u2019\u00e9clore,<br \/>\nSur la terre, o\u00f9 la chair avec l\u2019esprit se fond,<br \/>\nIl se faisait le soir un silence profond,<br \/>\nEt le d\u00e9sert, les bois, l\u2019onde aux vastes rivages,<br \/>\nEt les herbes des champs, et les b\u00eates sauvages,<br \/>\n\u00c9mus, et les rochers, ces t\u00e9n\u00e9breux cachots,<br \/>\nVoyaient, d\u2019un antre obscur couvert d\u2019arbres si hauts<br \/>\nQue nos ch\u00eanes aupr\u00e8s sembleraient des arbustes,<br \/>\nSortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.<br \/>\nC\u2019\u00e9taient \u00c8ve aux cheveux blanchis, et son mari,<br \/>\nLe p\u00e2le Adam, pensif, par le travail meurtri,<br \/>\nAyant la vision de Dieu sous sa paupi\u00e8re.<br \/>\nIls venaient tous les deux s\u2019asseoir sur une pierre,<br \/>\nEn pr\u00e9sence des monts fauves et soucieux,<br \/>\nEt de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 formidable des cieux.<br \/>\nLeur \u0153il triste rendait la nature farouche ;<br \/>\nEt l\u00e0, sans qu\u2019il sort\u00eet un souffle de leur bouche,<br \/>\nLes mains sur leurs genoux et se tournant le dos,<br \/>\nAccabl\u00e9s comme ceux qui portent des fardeaux,<br \/>\nSans autre mouvement de vie ext\u00e9rieure<br \/>\nQue de baisser plus bas la t\u00eate d\u2019heure en heure,<br \/>\nDans une stupeur morne et fatale absorb\u00e9s,<br \/>\nFroids, livides, hagards, ils regardaient, courb\u00e9s,<br \/>\nSous l\u2019\u00eatre illimit\u00e9 sans figure et sans nombre,<br \/>\nL\u2019un, d\u00e9cro\u00eetre le jour, et l\u2019autre, grandir l\u2019ombre.<br \/>\nEt, tandis que montaient les constellations,<br \/>\nEt que la premi\u00e8re onde aux premiers alcyons<br \/>\nDonnait sous l\u2019infini le long baiser nocturne,<br \/>\nEt qu\u2019ainsi que des fleurs tombant \u00e0 flots d\u2019une urne,<br \/>\nLes astres fourmillants emplissaient le ciel noir,<br \/>\nIls songeaient, et, r\u00eaveurs, sans entendre, sans voir,<br \/>\nSourds aux rumeurs des mers d\u2019o\u00f9 l\u2019ouragan s\u2019\u00e9lance,<br \/>\nToute la nuit, dans l\u2019ombre, ils pleuraient en silence ;<br \/>\nIls pleuraient tous les deux, a\u00efeux du genre humain,<br \/>\nLe p\u00e8re sur Abel, la m\u00e8re sur Ca\u00efn.<\/p>\n<p>Marine-Terrace, septembre 1855.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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