{"id":9112,"date":"2025-04-17T11:35:07","date_gmt":"2025-04-17T09:35:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=9112"},"modified":"2025-04-17T11:35:07","modified_gmt":"2025-04-17T09:35:07","slug":"lexpiation","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/lexpiation\/","title":{"rendered":"L\u2019expiation"},"content":{"rendered":"<p>I<\/p>\n<p>Il neigeait. On \u00e9tait vaincu par sa conqu\u00eate.<br \/>\nPour la premi\u00e8re fois l\u2019aigle baissait la t\u00eate.<br \/>\nSombres jours ! l\u2019empereur revenait lentement,<br \/>\nLaissant derri\u00e8re lui br\u00fbler Moscou fumant.<br \/>\nIl neigeait. L\u2019\u00e2pre hiver fondait en avalanche.<br \/>\nApr\u00e8s la plaine blanche une autre plaine blanche.<br \/>\nOn ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.<br \/>\nHier la grande arm\u00e9e, et maintenant troupeau.<br \/>\nOn ne distinguait plus les ailes ni le centre.<br \/>\nIl neigeait. Les bless\u00e9s s\u2019abritaient dans le ventre<br \/>\nDes chevaux morts ; au seuil des bivouacs d\u00e9sol\u00e9s<br \/>\nOn voyait des clairons \u00e0 leur poste gel\u00e9s,<br \/>\nRest\u00e9s debout, en selle et muets, blancs de givre,<br \/>\nCollant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.<br \/>\nBoulets, mitraille, obus, m\u00eal\u00e9s aux flocons blancs,<br \/>\nPleuvaient ; les grenadiers, surpris d\u2019\u00eatre tremblants,<br \/>\nMarchaient pensifs, la glace \u00e0 leur moustache grise.<br \/>\nIl neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise<br \/>\nSifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,<br \/>\nOn n\u2019avait pas de pain et l\u2019on allait pieds nus.<br \/>\nCe n\u2019\u00e9taient plus des c\u0153urs vivants, des gens de guerre<br \/>\nC\u2019\u00e9tait un r\u00eave errant dans la brume, un myst\u00e8re,<br \/>\nUne procession d\u2019ombres sous le ciel noir.<br \/>\nLa solitude vaste, \u00e9pouvantable \u00e0 voir,<br \/>\nPartout apparaissait, muette vengeresse.<br \/>\nLe ciel faisait sans bruit avec la neige \u00e9paisse<br \/>\nPour cette immense arm\u00e9e un immense linceul ;<br \/>\nEt chacun se sentant mourir, on \u00e9tait seul.<br \/>\n\u2014 Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?<br \/>\nDeux ennemis ! le czar, le nord. Le nord est pire.<br \/>\nOn jetait les canons pour br\u00fbler les aff\u00fbts.<br \/>\nQui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,<br \/>\nIls fuyaient ; le d\u00e9sert d\u00e9vorait le cort\u00e8ge.<br \/>\nOn pouvait, \u00e0 des plis qui soulevaient la neige,<br \/>\nVoir que des r\u00e9giments s\u2019\u00e9taient endormis l\u00e0.<br \/>\n\u00d4 chutes d\u2019Annibal ! lendemains d\u2019Attila !<br \/>\nFuyards, bless\u00e9s, mourants, caissons, brancards, civi\u00e8res,<br \/>\nOn s\u2019\u00e9crasait aux ponts pour passer les rivi\u00e8res,<br \/>\nOn s\u2019endormait dix mille, on se r\u00e9veillait cent.<br \/>\nNey, que suivait nagu\u00e8re une arm\u00e9e, \u00e0 pr\u00e9sent<br \/>\nS\u2019\u00e9vadait, disputant sa montre \u00e0 trois cosaques.<br \/>\nToutes les nuits, qui vive ! alerte ! assauts ! attaques !<br \/>\nCes fant\u00f4mes prenaient leur fusil, et sur eux<br \/>\nIls voyaient se ruer, effrayants, t\u00e9n\u00e9breux,<br \/>\nAvec des cris pareils aux voix des vautours chauves,<br \/>\nD\u2019horribles escadrons, tourbillons d\u2019hommes fauves.<br \/>\nToute une arm\u00e9e ainsi dans la nuit se perdait.<br \/>\nL\u2019empereur \u00e9tait l\u00e0, debout, qui regardait.<br \/>\nIl \u00e9tait comme un arbre en proie \u00e0 la cogn\u00e9e.<br \/>\nSur ce g\u00e9ant, grandeur jusqu\u2019alors \u00e9pargn\u00e9e,<br \/>\nLe malheur, b\u00fbcheron sinistre, \u00e9tait mont\u00e9 ;<br \/>\nEt lui, ch\u00eane vivant, par la hache insult\u00e9,<br \/>\nTressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,<br \/>\nIl regardait tomber autour de lui ses branches.<br \/>\nChefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.<br \/>\nTandis qu\u2019environnant sa tente avec amour,<br \/>\nVoyant son ombre aller et venir sur la toile,<br \/>\nCeux qui restaient, croyant toujours \u00e0 son \u00e9toile,<br \/>\nAccusaient le destin de l\u00e8se-majest\u00e9,<br \/>\nLui se sentit soudain dans l\u2019\u00e2me \u00e9pouvant\u00e9.<br \/>\nStup\u00e9fait du d\u00e9sastre et ne sachant que croire,<br \/>\nL\u2019empereur se tourna vers Dieu ; l\u2019homme de gloire<br \/>\nTrembla ; Napol\u00e9on comprit qu\u2019il expiait<br \/>\nQuelque chose peut-\u00eatre, et, livide, inquiet,<br \/>\nDevant ses l\u00e9gions sur la neige sem\u00e9es :<br \/>\n \u00ab Est-ce le ch\u00e2timent, dit-il, Dieu des arm\u00e9es ? \u00bb<br \/>\nAlors il s\u2019entendit appeler par son nom<br \/>\nEt quelqu\u2019un qui parlait dans l\u2019ombre lui dit : Non.<\/p>\n<p>II<\/p>\n<p>Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !<br \/>\nComme une onde qui bout dans une urne trop pleine,<br \/>\nDans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,<br \/>\nLa p\u00e2le mort m\u00ealait les sombres bataillons.<br \/>\nD\u2019un c\u00f4t\u00e9 c\u2019est l\u2019Europe et de l\u2019autre la France.<br \/>\nChoc sanglant ! des h\u00e9ros Dieu trompait l\u2019esp\u00e9rance ;<br \/>\nTu d\u00e9sertais, victoire, et le sort \u00e9tait las.<br \/>\n\u00d4 Waterloo ! je pleure et je m\u2019arr\u00eate, h\u00e9las !<br \/>\nCar ces derniers soldats de la derni\u00e8re guerre<br \/>\nFurent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,<br \/>\nChass\u00e9 vingt rois, pass\u00e9 les Alpes et le Rhin,<br \/>\nEt leur \u00e2me chantait dans les clairons d\u2019airain !<\/p>\n<p>Le soir tombait ; la lutte \u00e9tait ardente et noire.<br \/>\nIl avait l\u2019offensive et presque la victoire ;<br \/>\nIl tenait Wellington accul\u00e9 sur un bois.<br \/>\nSa lunette \u00e0 la main, il observait parfois<br \/>\nLe centre du combat, point obscur o\u00f9 tressaille<br \/>\nLa m\u00eal\u00e9e, effroyable et vivante broussaille,<br \/>\nEt parfois l\u2019horizon, sombre comme la mer.<br \/>\nSoudain, joyeux, il dit : Grouchy ! \u2014 C\u2019\u00e9tait Bl\u00fccher !<br \/>\nL\u2019espoir changea de camp, le combat changea d\u2019\u00e2me,<br \/>\nLa m\u00eal\u00e9e en hurlant grandit comme une flamme.<br \/>\nLa batterie anglaise \u00e9crasa nos carr\u00e9s.<br \/>\nLa plaine o\u00f9 frissonnaient les drapeaux d\u00e9chir\u00e9s<br \/>\nNe fut plus, dans les cris des mourants qu\u2019on \u00e9gorge,<br \/>\nQu\u2019un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ;<br \/>\nGouffre o\u00f9 les r\u00e9giments, comme des pans de murs,<br \/>\nTombaient, o\u00f9 se couchaient comme des \u00e9pis m\u00fbrs<br \/>\nLes hauts tambours-majors aux panaches \u00e9normes,<br \/>\nO\u00f9 l\u2019on entrevoyait des blessures difformes !<br \/>\nCarnage affreux ! moment fatal ! L\u2019homme inquiet<br \/>\nSentit que la bataille entre ses mains pliait.<br \/>\nDerri\u00e8re un mamelon la garde \u00e9tait mass\u00e9e,<br \/>\nLa garde, espoir supr\u00eame et supr\u00eame pens\u00e9e !<br \/>\n\u2014 Allons ! faites donner la garde, \u2014 cria-t-il, \u2014<br \/>\nEt lanciers, grenadiers aux gu\u00eatres de coutil,<br \/>\nDragons que Rome e\u00fbt pris pour des l\u00e9gionnaires,<br \/>\nCuirassiers, canonniers qui tra\u00eenaient des tonnerres,<br \/>\nPortant le noir colback ou le casque poli,<br \/>\nTous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli,<br \/>\nComprenant qu\u2019ils allaient mourir dans cette f\u00eate,<br \/>\nSalu\u00e8rent leur dieu, debout dans la temp\u00eate.<br \/>\nLeur bouche, d\u2019un seul cri, dit : vive l\u2019empereur !<br \/>\nPuis, \u00e0 pas lents, musique en t\u00eate, sans fureur,<br \/>\nTranquille, souriant \u00e0 la mitraille anglaise,<br \/>\nLa garde imp\u00e9riale entra dans la fournaise.<br \/>\nH\u00e9las ! Napol\u00e9on, sur sa garde pench\u00e9,<br \/>\nRegardait, et, sit\u00f4t qu\u2019ils avaient d\u00e9bouch\u00e9<br \/>\nSous les sombres canons crachant des jets de soufre,<br \/>\nVoyait, l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, en cet horrible gouffre,<br \/>\nFondre ces r\u00e9giments de granit et d\u2019acier,<br \/>\nComme fond une cire au souffle d\u2019un brasier.<br \/>\nIls allaient, l\u2019arme au bras, front haut, graves, sto\u00efques.<br \/>\nPas un ne recula. Dormez, morts h\u00e9ro\u00efques !<br \/>\nLe reste de l\u2019arm\u00e9e h\u00e9sitait sur leurs corps<br \/>\nEt regardait mourir la garde. \u2014 C\u2019est alors<br \/>\nQu\u2019\u00e9levant tout \u00e0 coup sa voix d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e,<br \/>\nLa D\u00e9route, g\u00e9ante \u00e0 la face effar\u00e9e,<br \/>\nQui, p\u00e2le, \u00e9pouvantant les plus fiers bataillons,<br \/>\nChangeant subitement les drapeaux en haillons,<br \/>\n\u00c0 de certains moments, spectre fait de fum\u00e9es,<br \/>\nSe l\u00e8ve grandissante au milieu des arm\u00e9es,<br \/>\nLa D\u00e9route apparut au soldat qui s\u2019\u00e9meut,<br \/>\nEt, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !<br \/>\nSauve qui peut ! \u2014 affront ! horreur ! \u2014 toutes les bouches<br \/>\nCriaient ; \u00e0 travers champs, fous, \u00e9perdus, farouches,<br \/>\nComme si quelque souffle avait pass\u00e9 sur eux,<br \/>\nParmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,<br \/>\nRoulant dans les foss\u00e9s, se cachant dans les seigles,<br \/>\nJetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles,<br \/>\nSous les sabres prussiens, ces v\u00e9t\u00e9rans, \u00f4 deuil !<br \/>\nTremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! \u2014 En un clin d\u2019\u0153il,<br \/>\nComme s\u2019envole au vent une paille enflamm\u00e9e,<br \/>\nS\u2019\u00e9vanouit ce bruit qui fut la grande arm\u00e9e,<br \/>\nEt cette plaine, h\u00e9las, o\u00f9 l\u2019on r\u00eave aujourd\u2019hui,<br \/>\nVit fuir ceux devant qui l\u2019univers avait fui !<br \/>\nQuarante ans sont pass\u00e9s, et ce coin de la terre,<br \/>\nWaterloo, ce plateau fun\u00e8bre et solitaire,<br \/>\nCe champ sinistre o\u00f9 Dieu m\u00eala tant de n\u00e9ants,<br \/>\nTremble encor d\u2019avoir vu la fuite des g\u00e9ants !<\/p>\n<p>Napol\u00e9on les vit s\u2019\u00e9couler comme un fleuve ;<br \/>\nHommes, chevaux, tambours, drapeaux ; \u2014 et dans l\u2019\u00e9preuve<br \/>\nSentant confus\u00e9ment revenir son remords,<br \/>\nLevant les mains au ciel, il dit : \u2014 Mes soldats morts,<br \/>\nMoi vaincu ! mon empire est bris\u00e9 comme verre.<br \/>\nEst-ce le ch\u00e2timent cette fois, Dieu s\u00e9v\u00e8re ? \u2014<br \/>\nAlors parmi les cris, les rumeurs, le canon,<br \/>\nIl entendit la voix qui lui r\u00e9pondait : Non !<\/p>\n<p>III<\/p>\n<p>Il croula. Dieu changea la cha\u00eene de l\u2019Europe.<\/p>\n<p>Il est, au fond des mers que la brume enveloppe,<br \/>\nUn roc hideux, d\u00e9bris des antiques volcans.<br \/>\nLe Destin prit des clous, un marteau, des carcans,<br \/>\nSaisit, p\u00e2le et vivant, ce voleur du tonnerre,<br \/>\nEt, joyeux, s\u2019en alla sur le pic centenaire<br \/>\nLe clouer, excitant par son rire moqueur<br \/>\nLe vautour Angleterre \u00e0 lui ronger le c\u0153ur.<\/p>\n<p>\u00c9vanouissement d\u2019une splendeur immense !<br \/>\nDu soleil qui se l\u00e8ve \u00e0 la nuit qui commence,<br \/>\nToujours l\u2019isolement, l\u2019abandon, la prison ;<br \/>\nUn soldat rouge au seuil, la mer \u00e0 l\u2019horizon.<br \/>\nDes rochers nus, des bois affreux, l\u2019ennui, l\u2019espace,<br \/>\nDes voiles s\u2019enfuyant comme l\u2019espoir qui passe,<br \/>\nToujours le bruit des flots, toujours le bruit des vents !<br \/>\nAdieu, tente de pourpre aux panaches mouvants,<br \/>\nAdieu, le cheval blanc que C\u00e9sar \u00e9peronne !<br \/>\nPlus de tambours battant aux champs, plus de couronne,<br \/>\nPlus de rois prostern\u00e9s dans l\u2019ombre avec terreur,<br \/>\nPlus de manteau tra\u00eenant sur eux, plus d\u2019empereur !<br \/>\nNapol\u00e9on \u00e9tait retomb\u00e9 Bonaparte.<br \/>\nComme un romain bless\u00e9 par la fl\u00e8che du parthe,<br \/>\nSaignant, morne, il songeait \u00e0 Moscou qui br\u00fbla.<br \/>\nUn caporal anglais lui disait : halte-l\u00e0 !<br \/>\nSon fils aux mains des rois, sa femme aux bras d\u2019un autre !<br \/>\nPlus vil que le pourceau qui dans l\u2019\u00e9gout se vautre,<br \/>\nSon s\u00e9nat, qui l\u2019avait ador\u00e9, l\u2019insultait.<br \/>\nAu bord des mers, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la bise se tait,<br \/>\nSur les escarpements croulant en noirs d\u00e9combres,<br \/>\nIl marchait, seul, r\u00eaveur, captif des vagues sombres.<br \/>\nSur les monts, sur les flots, sur les cieux, triste et fier,<br \/>\nL\u2019\u0153il encore \u00e9bloui des batailles d\u2019hier,<br \/>\nIl laissait sa pens\u00e9e errer \u00e0 l\u2019aventure.<br \/>\nGrandeur, gloire, \u00f4 n\u00e9ant ! calme de la nature !<br \/>\nLes aigles qui passaient ne le connaissaient pas.<br \/>\nLes rois, ses guichetiers, avaient pris un compas<br \/>\nEt l\u2019avaient enferm\u00e9 dans un cercle inflexible.<br \/>\nIl expirait. La mort de plus en plus visible<br \/>\nSe levait dans sa nuit et croissait \u00e0 ses yeux<br \/>\nComme le froid matin d\u2019un jour myst\u00e9rieux.<br \/>\nSon \u00e2me palpitait, d\u00e9j\u00e0 presque \u00e9chapp\u00e9e.<br \/>\nUn jour enfin il mit sur son lit son \u00e9p\u00e9e,<br \/>\nEt se coucha pr\u00e8s d\u2019elle, et dit : c\u2019est aujourd\u2019hui !<br \/>\nOn jeta le manteau de Marengo sur lui.<br \/>\nSes batailles du Nil, du Danube, du Tibre,<br \/>\nSe penchaient sur son front ; il dit : Me voici libre !<br \/>\nJe suis vainqueur ! je vois mes aigles accourir ! \u2014<br \/>\nEt, comme il retournait sa t\u00eate pour mourir,<br \/>\nIl aper\u00e7ut, un pied dans la maison d\u00e9serte,<br \/>\nHudson Lowe guettant par la porte entr\u2019ouverte.<br \/>\nAlors, g\u00e9ant broy\u00e9 sous le talon des rois,<br \/>\nIl cria : La mesure est comble cette fois !<br \/>\nSeigneur ! c\u2019est maintenant fini ! Dieu que j\u2019implore,<br \/>\nVous m\u2019avez ch\u00e2ti\u00e9 ! \u2014 La voix dit : \u2014 Pas encore !<\/p>\n<p>IV<\/p>\n<p>\u00d4 noirs \u00e9v\u00e9nements, vous fuyez dans la nuit !<br \/>\nL\u2019empereur mort tomba sur l\u2019empire d\u00e9truit.<br \/>\nNapol\u00e9on alla s\u2019endormir sous le saule.<br \/>\nEt les peuples alors, de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre p\u00f4le,<br \/>\nOubliant le tyran, s\u2019\u00e9prirent du h\u00e9ros.<br \/>\nLes po\u00ebtes, marquant au front les rois bourreaux,<br \/>\nConsol\u00e8rent, pensifs, cette gloire abattue.<br \/>\n\u00c0 la colonne veuve on rendit sa statue.<br \/>\nQuand on levait les yeux, on le voyait debout<br \/>\nAu-dessus de Paris, serein, dominant tout,<br \/>\nSeul, le jour dans l\u2019azur et la nuit dans les astres.<br \/>\nPanth\u00e9ons, on grava son nom sur vos pilastres !<br \/>\nOn ne regarda plus qu\u2019un seul c\u00f4t\u00e9 des temps ;<br \/>\nOn ne se souvint plus que des jours \u00e9clatants ;<br \/>\nCet homme \u00e9trange avait comme enivr\u00e9 l\u2019histoire ;<br \/>\nLa justice \u00e0 l\u2019\u0153il froid disparut sous sa gloire,<br \/>\nOn ne vit plus qu\u2019Essling, Ulm, Arcole, Austerlitz ;<br \/>\nComme dans les tombeaux des romains abolis,<br \/>\nOn se mit \u00e0 fouiller dans ces grandes ann\u00e9es ;<br \/>\nEt vous applaudissiez, nations inclin\u00e9es,<br \/>\nChaque fois qu\u2019on tirait de ce sol souverain<br \/>\nOu le consul de marbre ou l\u2019empereur d\u2019airain !<\/p>\n<p>V<\/p>\n<p>Le nom grandit quand l\u2019homme tombe ;<br \/>\nJamais rien de tel n\u2019avait lui.<br \/>\nCalme, il \u00e9coutait dans sa tombe<br \/>\nLa terre qui parlait de lui.<\/p>\n<p>La terre disait : \u00ab La victoire<br \/>\nA suivi cet homme en tous lieux.<br \/>\nJamais tu n\u2019as vu, sombre histoire,<br \/>\nUn passant plus prodigieux !<\/p>\n<p>\u00bb Gloire au ma\u00eetre qui dort sous l\u2019herbe !<br \/>\nGloire \u00e0 ce grand audacieux !<br \/>\nNous l\u2019avons vu gravir, superbe,<br \/>\nLes premiers \u00e9chelons des cieux !<\/p>\n<p>\u00bb Il envoyait, \u00e2me acharn\u00e9e,<br \/>\nPrenant Moscou, prenant Madrid,<br \/>\nLutter contre la destin\u00e9e<br \/>\nTous les r\u00eaves de son esprit.<\/p>\n<p>\u00bb \u00c0 chaque instant, rentrant en lice,<br \/>\nCet homme aux gigantesques pas<br \/>\nProposait quelque grand caprice<br \/>\n\u00c0 Dieu, qui n\u2019y consentait pas.<\/p>\n<p>\u00bb Il n\u2019\u00e9tait presque plus un homme.<br \/>\nIl disait grave et rayonnant,<br \/>\nEn regardant fixement Rome :<br \/>\nC\u2019est moi qui r\u00e8gne maintenant !<\/p>\n<p>\u00bb Il voulait, h\u00e9ros et symbole,<br \/>\nPontife et roi, phare et volcan,<br \/>\nFaire du Louvre un Capitole<br \/>\nEt de Saint-Cloud un Vatican.<\/p>\n<p>\u00bb C\u00e9sar, il e\u00fbt dit \u00e0 Pomp\u00e9e :<br \/>\nSois fier d\u2019\u00eatre mon lieutenant !<br \/>\nOn voyait luire son \u00e9p\u00e9e<br \/>\nAu fond d\u2019un nuage tonnant.<\/p>\n<p>\u00bb Il voulait, dans les fr\u00e9n\u00e9sies<br \/>\nDe ses vastes ambitions,<br \/>\nFaire devant ses fantaisies<br \/>\nAgenouiller les nations,<\/p>\n<p>\u00bb Ainsi qu\u2019en une urne profonde,<br \/>\nM\u00ealer races, langues, esprits,<br \/>\nR\u00e9pandre Paris sur le monde,<br \/>\nEnfermer le monde en Paris !<\/p>\n<p>\u00bb Comme Cyrus dans Babylone,<br \/>\nIl voulait, sous sa large main,<br \/>\nNe faire du monde qu\u2019un tr\u00f4ne<br \/>\nEt qu\u2019un peuple du genre humain,<\/p>\n<p>\u00bb Et b\u00e2tir, malgr\u00e9 les hu\u00e9es,<br \/>\nUn tel empire sous son nom,<br \/>\nQue J\u00e9hovah dans les nu\u00e9es<br \/>\nF\u00fbt jaloux de Napol\u00e9on ! \u00bb<\/p>\n<p>VI<\/p>\n<p>Enfin, mort triomphant, il vit sa d\u00e9livrance<br \/>\nEt l\u2019oc\u00e9an rendit son cercueil \u00e0 la France.<\/p>\n<p>L\u2019homme, depuis douze ans, sous le d\u00f4me dor\u00e9<br \/>\nReposait, par l\u2019exil et par la mort sacr\u00e9,<br \/>\nEn paix ! \u2014 Quand on passait pr\u00e8s du monument sombre,<br \/>\nOn se le figurait, couronne au front, dans l\u2019ombre,<br \/>\nDans son manteau sem\u00e9 d\u2019abeilles d\u2019or, muet,<br \/>\nCouch\u00e9 sous cette vo\u00fbte o\u00f9 rien ne remuait,<br \/>\nLui, l\u2019homme qui trouvait la terre trop \u00e9troite,<br \/>\nLe sceptre en sa main gauche, et l\u2019\u00e9p\u00e9e en sa droite,<br \/>\n\u00c0 ses pieds son grand aigle ouvrant l\u2019\u0153il \u00e0 demi,<br \/>\nEt l\u2019on disait : C\u2019est l\u00e0 qu\u2019est C\u00e9sar endormi !<\/p>\n<p>Laissant dans la clart\u00e9 marcher l\u2019immense ville,<br \/>\nIl dormait ; il dormait confiant et tranquille.<\/p>\n<p>VII<\/p>\n<p>Une nuit, \u2014 c\u2019est toujours la nuit dans le tombeau, \u2014<br \/>\nIl s\u2019\u00e9veilla. Luisant comme un hideux flambeau,<br \/>\nD\u2019\u00e9tranges visions emplissaient sa paupi\u00e8re ;<br \/>\nDes rires \u00e9clataient sous son plafond de pierre ;<br \/>\nLivide, il se dressa ; la vision grandit ;<br \/>\n\u00d4 terreur ! une voix qu\u2019il reconnut lui dit :<\/p>\n<p>\u2014 R\u00e9veille-toi. Moscou, Waterloo, Sainte-H\u00e9l\u00e8ne,<br \/>\nL\u2019exil, les rois ge\u00f4liers, l\u2019Angleterre hautaine<br \/>\nSur ton lit accoud\u00e9e \u00e0 ton dernier moment,<br \/>\nSire, cela n\u2019est rien. Voici le ch\u00e2timent !<\/p>\n<p>La voix alors devint \u00e2pre, am\u00e8re, stridente,<br \/>\nComme le noir sarcasme et l\u2019ironie ardente ;<br \/>\nC\u2019\u00e9tait le rire amer mordant un demi-dieu.<\/p>\n<p>\u2014 Sire ! on t\u2019a retir\u00e9 de ton Panth\u00e9on bleu !<br \/>\nSire ! on t\u2019a descendu de ta haute colonne !<br \/>\nRegarde. Des brigands, dont l\u2019essaim tourbillonne,<br \/>\nD\u2019affreux boh\u00e9miens, des vainqueurs de charnier<br \/>\nTe tiennent dans leurs mains et t\u2019ont fait prisonnier.<br \/>\n\u00c0 ton orteil d\u2019airain leur patte inf\u00e2me touche.<br \/>\nIls t\u2019ont pris. Tu mourus, comme un astre se couche,<br \/>\nNapol\u00e9on le Grand, empereur ; tu renais<br \/>\nBonaparte, \u00e9cuyer du cirque Beauharnais.<br \/>\nTe voil\u00e0 dans leurs rangs, on t\u2019a, l\u2019on te harnache.<br \/>\nIls t\u2019appellent tout haut grand homme, entre eux, ganache.<br \/>\nIls tra\u00eenent, sur Paris qui les voit s\u2019\u00e9taler,<br \/>\nDes sabres qu\u2019au besoin ils sauraient avaler.<br \/>\nAux passants attroup\u00e9s devant leur habitacle,<br \/>\nIls disent, entends-les : \u2014 Empire \u00e0 grand spectacle !<br \/>\nLe pape est engag\u00e9 dans la troupe ; c\u2019est bien,<br \/>\nNous avons mieux ; le czar en est ; mais ce n\u2019est rien,<br \/>\nLe czar n\u2019est qu\u2019un sergent, le pape n\u2019est qu\u2019un bonze ;<br \/>\nNous avons avec nous le bonhomme de bronze !<br \/>\nNous sommes les neveux du grand Napol\u00e9on ! \u2014<br \/>\nEt Fould, Magnan, Rouher, Parieu cam\u00e9l\u00e9on,<br \/>\nFont rage. Ils vont montrant un s\u00e9nat d\u2019automates.<br \/>\nIls ont pris de la paille au fond des casemates<br \/>\nPour empailler ton aigle, \u00f4 vainqueur d\u2019I\u00e9na !<br \/>\nIl est l\u00e0, mort, gisant, lui qui si haut plana,<br \/>\nEt du champ de bataille il tombe au champ de foire.<br \/>\nSire, de ton vieux tr\u00f4ne ils recousent la moire.<br \/>\nAyant d\u00e9valis\u00e9 la France au coin d\u2019un bois,<br \/>\nIls ont \u00e0 leurs haillons du sang, comme tu vois,<br \/>\nEt dans son b\u00e9nitier Sibour lave leur linge.<br \/>\nToi, lion, tu les suis ; leur ma\u00eetre, c\u2019est le singe.<br \/>\nTon nom leur sert de lit, Napol\u00e9on premier.<br \/>\nOn voit sur Austerlitz un peu de leur fumier.<br \/>\nTa gloire est un gros vin dont leur honte se grise.<br \/>\nCartouche essaie et met ta redingote grise ;<br \/>\nOn qu\u00eate des liards dans le petit chapeau ;<br \/>\nPour tapis sur la table ils ont mis ton drapeau ;<br \/>\n\u00c0 cette table immonde o\u00f9 le grec devient riche,<br \/>\nAvec le paysan on boit, on joue, on triche.<br \/>\nTu te m\u00eales, comp\u00e8re, \u00e0 ce tripot hardi,<br \/>\nEt ta main qui tenait l\u2019\u00e9tendard de Lodi,<br \/>\nCette main qui portait la foudre, \u00f4 Bonaparte,<br \/>\nAide \u00e0 piper les d\u00e9s et fait sauter la carte.<br \/>\nIls te forcent \u00e0 boire avec eux, et Carlier<br \/>\nPousse amicalement d\u2019un coude familier<br \/>\nVotre majest\u00e9, sire, et Pi\u00e9tri dans son antre<br \/>\nVous tutoie, et Maupas vous tape sur le ventre.<br \/>\nFaussaires, meurtriers, escrocs, forbans, voleurs,<br \/>\nIls savent qu\u2019ils auront, comme toi, des malheurs ;<br \/>\nLeur soif en attendant vide la coupe pleine<br \/>\n\u00c0 ta sant\u00e9 ; Poissy trinque avec Sainte-H\u00e9l\u00e8ne.<br \/>\nRegarde ! bals, sabbats, f\u00eates matin et soir.<br \/>\nLa foule au bruit qu\u2019ils font se culbute pour voir ;<br \/>\nDebout sur le tr\u00e9teau qu\u2019assi\u00e8ge une cohue<br \/>\nQui rit, b\u00e2ille, applaudit, temp\u00eate, siffle, hue,<br \/>\nEntour\u00e9 de pasquins agitant leur grelot,<br \/>\n\u2014 Commencer par Hom\u00e8re et finir par Callot !<br \/>\n\u00c9pop\u00e9e ! \u00e9pop\u00e9e ! oh ! quel dernier chapitre ! \u2014<br \/>\nEntre Troplong paillasse et Chaix-d\u2019Est-Ange pitre,<br \/>\nDevant cette baraque, abject et vil bazar<br \/>\nO\u00f9 Mandrin mal lav\u00e9 se d\u00e9guise en C\u00e9sar,<br \/>\nRiant, l\u2019affreux bandit, dans sa moustache \u00e9paisse,<br \/>\nToi, spectre imp\u00e9rial, tu bats la grosse caisse ! \u2014<\/p>\n<p>L\u2019horrible vision s\u2019\u00e9teignit. \u2014 L\u2019empereur,<br \/>\nD\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, poussa dans l\u2019ombre un cri d\u2019horreur,<br \/>\nBaissant les yeux, dressant ses mains \u00e9pouvant\u00e9es<br \/>\nLes Victoires de marbre \u00e0 la porte sculpt\u00e9es,<br \/>\nFant\u00f4mes blancs debout hors du s\u00e9pulcre obscur,<br \/>\nSe faisaient du doigt signe et, s\u2019appuyant au mur,<br \/>\n\u00c9coutaient le titan pleurer dans les t\u00e9n\u00e8bres.<br \/>\nEt lui, cria : D\u00e9mon aux visions fun\u00e8bres,<br \/>\nToi qui me suis partout, que jamais je ne vois,<br \/>\nQui donc es-tu ? \u2014 Je suis ton crime, dit la voix. \u2014<br \/>\nLa tombe alors s\u2019emplit d\u2019une lumi\u00e8re \u00e9trange<br \/>\nSemblable \u00e0 la clart\u00e9 de Dieu quand il se venge ;<br \/>\nPareils aux mots que vit resplendir Balthazar,<br \/>\nDeux mots dans l\u2019ombre \u00e9crits flamboyaient sur C\u00e9sar ;<br \/>\nBonaparte, tremblant comme un enfant sans m\u00e8re,<br \/>\nLeva sa face p\u00e2le et lut : \u2014 Dix-huit Brumaire !<\/p>\n<p>Jersey, 25-30 novembre 1852.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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