{"id":4518,"date":"2024-09-17T22:20:26","date_gmt":"2024-09-17T20:20:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=4518"},"modified":"2024-09-17T22:20:26","modified_gmt":"2024-09-17T20:20:26","slug":"la-statue","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/la-statue\/","title":{"rendered":"La statue"},"content":{"rendered":"<p>Il semblait grelotter, car la bise \u00e9tait dure.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait, sous un amas de rameaux sans verdure,<br \/>\nUne pauvre statue, au dos noir, au pied vert,<br \/>\nUn vieux faune isol\u00e9 dans le vieux parc d\u00e9sert,<br \/>\nQui, de son front pench\u00e9 touchant aux branches d\u2019arbre,<br \/>\nSe perdait \u00e0 mi-corps dans sa gaine de marbre.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait l\u00e0, pensif, \u00e0 la terre li\u00e9,<br \/>\nEt, comme toute chose immobile, \u2014 oubli\u00e9 !<\/p>\n<p>Des arbres l\u2019entouraient, fouett\u00e9s d\u2019un vent de glace,<br \/>\nEt comme lui vieillis \u00e0 cette m\u00eame place ;<br \/>\nDes marronniers g\u00e9ants, sans feuilles, sans oiseaux<br \/>\nSous leurs tailles brouill\u00e9s en t\u00e9n\u00e9breux r\u00e9seaux,<br \/>\nP\u00e2le, il apparaissait, et la terre \u00e9tait brune.<br \/>\nUne \u00e2pre nuit d\u2019hiver, sans \u00e9toile et sans lune,<br \/>\nTombait \u00e0 larges pans dans le brouillard diffus.<br \/>\nD\u2019autres arbres plus loin croisaient leurs sombres f\u00fbts ;<br \/>\nPlus loin d\u2019autres encore, estomp\u00e9s par l\u2019espace,<br \/>\nPoussaient dans le ciel gris o\u00f9 le vent du soir passe<br \/>\nMille petits rameaux noirs, tordus et m\u00eal\u00e9s,<br \/>\nEt se posaient partout, l\u2019un par l\u2019autre voil\u00e9s,<br \/>\nSur l\u2019horizon, perdu dans les vapeurs informes,<br \/>\nComme un grand troupeau roux de h\u00e9rissons \u00e9normes.<\/p>\n<p>Rien de plus. Ce vieux faune, un ciel morne, un bois noir.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre dans la brume au loin pouvait-on voir<br \/>\nQuelque longue terrasse aux verd\u00e2tres assises,<br \/>\nOu, pr\u00e8s d\u2019un grand bassin, des nymphes ind\u00e9cises,<br \/>\nHonteuses \u00e0 bon droit dans ce parc aboli,<br \/>\nAutrefois des regards, maintenant de l\u2019oubli.<\/p>\n<p>Le vieux faune riait. \u2014 Dans leurs ombres douteuses<br \/>\nLaissant le bassin triste et les nymphes honteuses,<br \/>\nLe vieux faune riait, c\u2019est \u00e0 lui que je vins ;<br \/>\n\u00c9mu, car sans piti\u00e9 tous ces sculpteurs divins<br \/>\nCondamnent pour jamais, contents qu\u2019on les admire,<br \/>\nLes nymphes \u00e0 la honte et les faunes au rire.<\/p>\n<p>Moi, j\u2019ai toujours piti\u00e9 du pauvre marbre obscur.<br \/>\nDe l\u2019homme moins souvent, parce qu\u2019il est plus dur.<\/p>\n<p>Et, sans froisser d\u2019un mot son oreille bless\u00e9e,<br \/>\nCar le marbre entend bien la voix de la pens\u00e9e,<br \/>\nJe lui dis : \u00ab Vous \u00e9tiez du beau si\u00e8cle amoureux.<br \/>\nSylvain, qu\u2019avez-vous vu quand vous \u00e9tiez heureux ?<br \/>\nVous \u00e9tiez de la cour ? Vous assistiez aux f\u00eates ?<br \/>\nC\u2019est pour vous divertir que ces nymphes sont faites.<br \/>\nC\u2019est pour vous, dans ces bois, que de savantes mains<br \/>\nOnt m\u00eal\u00e9 les dieux grecs et les c\u00e9sars romains,<br \/>\nEt, dans les claires eaux mirant les vases rares,<br \/>\nTordu tout ce jardin en d\u00e9dales bizarres.<br \/>\nQuand vous \u00e9tiez heureux, qu\u2019avez-vous vu, Sylvain ?<br \/>\nContez-moi les secrets de ce pass\u00e9 trop vain,<br \/>\nDe ce pass\u00e9 charmant, plein de flammes discr\u00e8tes,<br \/>\nO\u00f9 parmi les grands rois croissaient les grands po\u00e8tes.<br \/>\nQue de frais souvenirs dont encor vous riez !<br \/>\nParlez-moi, beau Sylvain, comme vous parleriez<br \/>\n\u00c0 l\u2019arbre, au vent qui souffle, \u00e0 l\u2019herbe non foul\u00e9e.<br \/>\nD\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre bout de cette \u00e9paisse all\u00e9e,<br \/>\nAvez-vous quelquefois, moqueur antique et grec,<br \/>\nQuand pr\u00e8s de vous passait avec le beau Lautrec<br \/>\nMarguerite aux yeux doux, la reine b\u00e9arnaise,<br \/>\nLanc\u00e9 votre \u0153il oblique \u00e0 l\u2019Hercule Farn\u00e8se ?<br \/>\nSeul sous votre antre vert de feuillage mouill\u00e9,<br \/>\n\u00d4 Sylvain complaisant, avez-vous conseill\u00e9,<br \/>\nVous tournant vers chacun du c\u00f4t\u00e9 qui l\u2019attire,<\/p>\n<p>Racan comme berger, Regnier comme satyre ?<br \/>\nAvez-vous vu parfois, sur ce banc, vers midi,<br \/>\nSuer Vincent de Paul \u00e0 fa\u00e7onner Gondi ?<br \/>\nFaune ! avez-vous suivi de ce regard \u00e9trange<br \/>\nAnne avec Buckingham, Louis avec Fontange,<br \/>\nEt se retournaient-ils, la rougeur sur le front,<br \/>\nEn vous entendant rire au coin du bois profond ?<br \/>\n\u00c9tiez-vous consult\u00e9 sur le thyrse ou le lierre,<br \/>\nLorsqu\u2019en un grand ballet de forme singuli\u00e8re<br \/>\nLa cour du dieu Phoebus ou la cour du dieu Pan<br \/>\nDu nom d\u2019Amaryllis enivraient Montespan ?<br \/>\nFuyant des courtisans les oreilles de pierre,<br \/>\nLa Fontaine vint-il, les pleurs dans la paupi\u00e8re,<br \/>\nDe ses nymphes de Vaux vous conter les regrets ?<br \/>\nQue vous disait Boileau, que vous disait Segrais,<br \/>\n\u00c0 vous, faune lettr\u00e9 qui jadis dans l\u2019\u00e9glogue<br \/>\nAviez avec Virgile un charmant dialogue,<br \/>\nEt qui faisiez sauter, sur le gazon naissant,<br \/>\nLe lourd spond\u00e9e au pas du dactyle dansant ?<br \/>\nAvez-vous vu jouer les beaut\u00e9s dans les herbes,<br \/>\nChevreuse aux yeux noy\u00e9s, Thiange aux airs superbes ?<br \/>\nVous ont-elles parfois de leur groupe vermeil<br \/>\nEntour\u00e9 follement, si bien que le soleil<br \/>\nD\u00e9coupait tout \u00e0 coup, en per\u00e7ant quelque nue,<br \/>\nVotre profil lascif sur leur gorge ing\u00e9nue ?<br \/>\nVotre arbre a-t-il re\u00e7u sous son abri serein<br \/>\nL\u2019\u00e9carlate linceul du p\u00e2le Mazarin ?<br \/>\nAvez-vous eu l\u2019honneur de voir r\u00eaver Moli\u00e8re ?<br \/>\nVous a-t-il quelquefois, d\u2019une voix famili\u00e8re,<br \/>\nVous jetant brusquement un vers m\u00e9lodieux,<br \/>\nTutoy\u00e9, comme on fait entre les demi-dieux ?<br \/>\nEn revenant un soir du fond des avenues,<br \/>\nCe penseur, qui, voyant les \u00e2mes toutes nues,<br \/>\nNe pouvait avoir peur de votre nudit\u00e9,<br \/>\n\u00c0 l\u2019homme en son esprit vous a-t-il confront\u00e9 ?<br \/>\nEt vous a-t-il trouv\u00e9, vous le spectre cynique,<br \/>\nMoins triste, moins m\u00e9chant, moins froid, moins ironique,<\/p>\n<p>Alors qu\u2019il comparait, s\u2019arr\u00eatant en chemin,<br \/>\nVotre rire de marbre \u00e0 notre rire humain ? \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ainsi je lui parlais sous l\u2019\u00e9paisse ramure.<br \/>\nIl ne r\u00e9pondit pas m\u00eame par un murmure.<br \/>\nJ\u2019\u00e9coutais, inclin\u00e9 sur le marbre glac\u00e9,<br \/>\nMais je n\u2019entendis rien remuer du pass\u00e9.<br \/>\nLa blafarde lueur du jour qui se retire<br \/>\nBlanchissait vaguement l\u2019immobile satyre,<br \/>\nMuet \u00e0 ma parole et sourd \u00e0 ma piti\u00e9.<br \/>\n\u00c0 le voir l\u00e0, sinistre, et sortant \u00e0 moiti\u00e9<br \/>\nDe son fourreau noirci par l\u2019humide feuill\u00e9e,<br \/>\nOn e\u00fbt dit la poign\u00e9e en torse cisel\u00e9e<br \/>\nD\u2019un vieux glaive rouill\u00e9 qu\u2019on laisse dans l\u2019\u00e9tui.<\/p>\n<p>Je secouai la t\u00eate et m\u2019\u00e9loignai de lui.<br \/>\nAlors des buissons noirs, des branches dess\u00e9ch\u00e9es<br \/>\nComme des s\u0153urs en deuil sur sa t\u00eate pench\u00e9es,<br \/>\nEt des antres secrets dispers\u00e9s dans les bois,<br \/>\nIl me sembla soudain qu\u2019il sortait une voix,<br \/>\nQui dans mon \u00e2me obscure et vaguement sonore<br \/>\n\u00c9veillait un \u00e9cho comme au fond d\u2019une amphore.<\/p>\n<p>\u2014 \u00a0\u00bb \u00d4 po\u00e8te imprudent, que fais-tu ? laisse en paix<br \/>\nLes faunes d\u00e9laiss\u00e9s sous les arbres \u00e9pais !<br \/>\nPo\u00e8te ! ignores-tu qu\u2019il est toujours impie<br \/>\nD\u2019aller, aux lieux d\u00e9serts o\u00f9 dort l\u2019ombre assoupie,<br \/>\nSecouer, par l\u2019amour fussiez-vous entra\u00een\u00e9s,<br \/>\nCette mousse qui pend aux si\u00e8cles ruin\u00e9s,<br \/>\nEt troubler, du vain bruit de vos voix indiscr\u00e8tes,<br \/>\nLe souvenir des morts dans ses sombres retraites ! \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Alors dans les jardins sous la brume enfouis<br \/>\nJe m\u2019enfon\u00e7ai, r\u00eavant aux jours \u00e9vanouis,<br \/>\nTandis que les rameaux s\u2019emplissaient de myst\u00e8re,<br \/>\nEt que derri\u00e8re moi le faune solitaire,<\/p>\n<p>Hi\u00e9roglyphe obscur d\u2019un antique alphabet,<br \/>\nContinuait de rire \u00e0 la nuit qui tombait.<\/p>\n<p>J\u2019allais, et contemplant d\u2019un regard triste encore<br \/>\nTous ces doux souvenirs, beaut\u00e9, printemps, aurore,<br \/>\nDans l\u2019air et sous mes pieds \u00e9pars, m\u00eal\u00e9s, flottants,<br \/>\nFeuilles de l\u2019autre \u00e9t\u00e9, femmes de l\u2019autre temps,<br \/>\nJ\u2019entrevoyais au loin, sous les branchages sombres,<br \/>\nDes marbres dans le bois, dans le pass\u00e9 des ombres !<\/p>\n<p>19 mars 1837.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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