{"id":4502,"date":"2024-09-17T22:20:58","date_gmt":"2024-09-17T20:20:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=4502"},"modified":"2024-09-17T22:20:58","modified_gmt":"2024-09-17T20:20:58","slug":"au-statuaire-david","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/au-statuaire-david\/","title":{"rendered":"Au statuaire David"},"content":{"rendered":"<p>I<\/p>\n<p>David ! comme un grand roi qui partage \u00e0 des princes Les \u00e9tats paternels provinces par provinces, Dieu donne \u00e0 chaque artiste un empire divers ; Au po\u00e8te, le souffle \u00e9pars dans l\u2019univers, La vie et la pens\u00e9e et les foudres tonnantes, Et le splendide essaim des strophes frissonnantes Volant de l\u2019homme \u00e0 l\u2019ange et du monstre \u00e0 la fleur ; La forme au statuaire ; au peintre la couleur ; Au doux musicien, r\u00eaveur limpide et sombre, Le monde obscur des sons qui murmure dans l\u2019ombre.<\/p>\n<p>La forme au statuaire ! \u2014 Oui, mais, tu le sais bien, La forme, \u00f4 grand sculpteur, c\u2019est tout et ce n\u2019est rien. Ce n\u2019est rien sans l\u2019esprit, c\u2019est tout avec l\u2019id\u00e9e ! Il faut que, sous le ciel, de soleil inond\u00e9e, Debout sous les flambeaux d\u2019un grand temple dor\u00e9, Ou seule avec la nuit dans un antre sacr\u00e9, Au fond des bois dormants comme au seuil d\u2019un th\u00e9\u00e2tre, La figure de pierre, ou de cuivre, ou d\u2019alb\u00e2tre, Porte divinement sur son front calme et fier La beaut\u00e9, ce rayon, la gloire, cet \u00e9clair ! Il faut qu\u2019un souffle ardent lui gonfle la narine, Que la force puissante emplisse sa poitrine, Que la gr\u00e2ce en riant ait arrondi ses doigts, Que sa bouche muette ait pourtant une voix ! Il faut qu\u2019elle soit grave et pour les mains glac\u00e9e, Mais pour les yeux vivante, et, devant la pens\u00e9e, Devant le pur regard de l\u2019\u00e2me et du ciel bleu,<\/p>\n<p>Nue avec majest\u00e9 comme Adam devant Dieu ! Il faut que, V\u00e9nus chaste, elle sorte de l\u2019onde, Semant au loin la vie et l\u2019amour sur le monde, Et faisant autour d\u2019elle, en son superbe essor, Partout o\u00f9 s\u2019\u00e9parpille et tombe en gouttes d\u2019or, L\u2019eau de ses longs cheveux, humide et sacr\u00e9 voile, De toute herbe une fleur, de tout \u0153il une \u00e9toile ! Il faut, si l\u2019art chr\u00e9tien anime le sculpteur, Qu\u2019avec le m\u00eame charme elle ait plus de hauteur ; Qu\u2019\u00e2me ail\u00e9e, elle rie et de Satan se joue ; Que, martyre, elle chante \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la roue ; Ou que, Vierge divine, astre du gouffre amer, Son regard soit si doux qu\u2019il apaise la mer !<\/p>\n<p>II<\/p>\n<p>Voil\u00e0 ce que tu sais, \u00f4 noble statuaire ! Toi qui dans l\u2019art profond, comme en un sanctuaire, Entras bien jeune encor pour n\u2019en sortir jamais ! Esprit, qui, te posant sur les plus purs sommets, Pour cr\u00e9er ta grande \u0153uvre, o\u00f9 sont tant d\u2019harmonies, Pris de la flamme au front de tous les fiers g\u00e9nies ! Voil\u00e0 ce que tu sais, toi qui sens, toi qui vois ! Ma\u00eetre s\u00e9v\u00e8re et doux qu\u2019\u00e9clairent \u00e0 la fois, Comme un double rayon qui jette un jour \u00e9trange, Le jeune Rapha\u00ebl et le vieux Michel-Ange ! Et tu sais bien aussi quel souffle inspirateur Parfois, comme un vent sombre, emporte le sculpteur, \u00c2me dans Isa\u00efe et Phidias tremp\u00e9e, De l\u2019ode \u00e9troite et haute \u00e0 l\u2019immense \u00e9pop\u00e9e !<\/p>\n<p>III<\/p>\n<p>Les grands hommes, h\u00e9ros ou penseurs, \u2014 demi-dieux ! Tour \u00e0 tour sur le peuple ont pass\u00e9 radieux,<\/p>\n<p>Les uns arm\u00e9s d\u2019un glaive et les autres d\u2019un livre, Ceux-ci montrant du doigt la route qu\u2019il faut suivre, Ceux-l\u00e0 for\u00e7ant la cause \u00e0 sortir de l\u2019effet ; L\u2019artiste ayant un r\u00eave et le savant un fait ; L\u2019un a trouv\u00e9 l\u2019aimant, la presse, la boussole, L\u2019autre un monde o\u00f9 l\u2019on va, l\u2019autre un vers qui console. Ce roi, juste et profond, pour l\u2019aider en chemin, A pris la libert\u00e9 franchement par la main ; Ces tribuns ont forg\u00e9 des freins aux r\u00e9publiques ; Ce pr\u00eatre, fondateur d\u2019hospices ang\u00e9liques, Sous son toit, que r\u00e9chauffe une haleine de Dieu, A pris l\u2019enfant sans m\u00e8re et le vieillard sans feu, Ce mage, dont l\u2019esprit r\u00e9fl\u00e9chit les \u00e9toiles, D\u2019Isis l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre a lev\u00e9 tous les voiles ; Ce juge, abolissant l\u2019inf\u00e2me tombereau, A ratur\u00e9 le code \u00e0 l\u2019endroit du bourreau ; Ensemen\u00e7ant, malgr\u00e9 les clameurs insens\u00e9es, D\u2019\u00e9coles les hameaux et les c\u0153urs de pens\u00e9es, Pour nous rendre meilleurs ce vrai sage est venu ; En de graves instant cet autre a contenu, Sous ses puissantes mains \u00e0 la foule impos\u00e9es, Le peuple, grand faiseur de couronnes bris\u00e9es ; D\u2019autres ont travers\u00e9 sur un pont chancelant, Sur la mine qu\u2019un fort rec\u00e9lait en son flanc, Sur la br\u00e8che par o\u00f9 s\u2019\u00e9croule une muraille, Un horrible ouragan de flamme et de mitraille ; Dans un si\u00e8cle de haine, \u00e2ge impie et moqueur, Ceux-l\u00e0, po\u00e8tes saints, ont fait entendre en ch\u0153ur, Aux sombres nations que la discorde pousse, Des champs et des for\u00eats la voix auguste et douce ; Car l\u2019hymne universel \u00e9teint les passions ; Car c\u2019est surtout aux jours des r\u00e9volutions, Morne et br\u00fblant d\u00e9sert o\u00f9 l\u2019homme s\u2019aventure, Que l\u2019art se d\u00e9salt\u00e8re \u00e0 ta source, \u00f4 nature ! Tous ces hommes, c\u0153urs purs, esprits de v\u00e9rit\u00e9, Fronts o\u00f9 se r\u00e9suma toute l\u2019humanit\u00e9, R\u00eaveurs ou rayonnants, sont debout dans l\u2019histoire,<\/p>\n<p>Et tous ont leur martyre aupr\u00e8s de leur victoire. La vertu, c\u2019est un livre aust\u00e8re et triomphant O\u00f9 tout p\u00e8re doit faire \u00e9peler son enfant ; Chaque homme illustre, ayant quelque divine empreinte, De ce grand alphabet est une lettre sainte. Sous leurs pieds sont group\u00e9s leurs symboles sacr\u00e9s, Astres, lyres, compas, lions d\u00e9mesur\u00e9s, Aigles \u00e0 l\u2019\u0153il de flamme, aux vastes envergures. \u2014 Le sculpteur \u00e9bloui contemple ces figures ! \u2014 Il songe \u00e0 la patrie, aux tombeaux solennels, Aux cit\u00e9s \u00e0 remplir d\u2019exemples \u00e9ternels ; Et voici que d\u00e9j\u00e0, vision magnifique ! Mollement \u00e9clair\u00e9s d\u2019un reflet pacifique, Grandissant hors du sol de moment en moment, De vagues bas-reliefs charg\u00e9s confus\u00e9ment, Au fond de son esprit, que la pens\u00e9e encombre, Les \u00e9normes frontons apparaissent dans l\u2019ombre !<\/p>\n<p>IV<\/p>\n<p>N\u2019est-ce pas ? c\u2019est ainsi qu\u2019en ton cerveau, sans bruit, L\u2019\u00e9difice s\u2019\u00e9bauche et l\u2019\u0153uvre se construit ? C\u2019est l\u00e0 ce qui se passe en ta grande \u00e2me \u00e9mue Quand tout un panth\u00e9on t\u00e9n\u00e9breux s\u2019y remue ? C\u2019est ainsi, n\u2019est-ce pas, \u00f4 ma\u00eetre ? que s\u2019unit L\u2019homme \u00e0 l\u2019architecture et l\u2019id\u00e9e au granit ? Oh ! qu\u2019en ces instants-l\u00e0 ta fonction est haute ! Au seuil de ton fronton tu re\u00e7ois comme un h\u00f4te Ces hommes plus qu\u2019humains. Sur un bloc de Paros Tu t\u2019assieds face \u00e0 face avec tous ces h\u00e9ros. Et l\u00e0, devant tes yeux qui jamais ne d\u00e9faillent, Ces ombres, qui seront bronze et marbre, tressaillent. L\u2019avenir est \u00e0 toi, ce but de tous leurs v\u0153ux, Et tu peux le donner, \u00f4 ma\u00eetre, \u00e0 qui tu veux ! Toi, r\u00e9pandant sur tous ton \u00e9quit\u00e9 compl\u00e8te,<\/p>\n<p>Pr\u00eatre autant que sculpteur, juge autant que po\u00e8te, Accueillant celui-ci, rejetant celui-l\u00e0, Louant Napol\u00e9on, gourmandant Attila, Parfois grandissant l\u2019un par le contact de l\u2019autre, D\u00e9rangeant le guerrier pour mieux placer l\u2019ap\u00f4tre, Tu fais des dieux ! \u2014 tu dis, abaissant ta hauteur, Au pauvre vieux soldat, \u00e0 l\u2019humble vieux pasteur : \u2014 Entrez ; je vous connais. Vos couronnes sont pr\u00eates. Et tu dis \u00e0 des rois : \u2014 Je ne sais qui vous \u00eates.<\/p>\n<p>V<\/p>\n<p>Car il ne suffit point d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 des rois, D\u2019avoir port\u00e9 le sceptre, et le globe, et la croix, Pour que le fier po\u00e8te et l\u2019altier statuaire \u00c9toilent dans sa nuit votre drap mortuaire, Et des hauts panth\u00e9ons vous ouvrent les chemins.<\/p>\n<p>C\u2019est vous-m\u00eames, \u00f4 rois, qui de vos propres mains B\u00e2tissez sur vos noms ou la gloire ou la honte ! Ce que nous avons fait t\u00f4t ou tard nous raconte. On peut vaincre le monde, avoir un peuple, agir Sur un si\u00e8cle, gu\u00e9rir sa plaie ou l\u2019\u00e9largir, \u2014 Lorsque vos missions seront enfin remplies, Des choses qu\u2019ici-bas vous aurez accomplies Une voix sortira, voix de haine ou d\u2019amour, Sombre comme le bruit du verrou dans la tour Ou douce comme un chant dans le nid des colombes, Qui fera remuer la pierre de vos tombes. Cette voix, l\u2019avenir, grave et fatal t\u00e9moin, Est d\u2019avance pench\u00e9 qui l\u2019\u00e9coute de loin ! Et l\u00e0, point de caresse et point de flatterie, Point de bouche \u00e0 mentir fa\u00e7onn\u00e9e et nourrie, Pas d\u2019hosanna pay\u00e9, pas d\u2019\u00e9cho complaisant Changeant la plainte am\u00e8re en cri reconnaissant.<\/p>\n<p>Non, les vices hideux, les trahisons, les crimes, Comme les d\u00e9vouements et les vertus sublimes, Portent un t\u00e9moignage int\u00e8gre et souverain. Les actions qu\u2019on fait ont des l\u00e8vres d\u2019airain.<\/p>\n<p>VI<\/p>\n<p>Que sur ton atelier, ma\u00eetre, un rayon demeure ! L\u00e0, le silence, l\u2019art, l\u2019\u00e9tude oubliant l\u2019heure, Dans l\u2019ombre les essais que tu r\u00e9pudias, D\u2019un c\u00f4t\u00e9 Jean Goujon, de l\u2019autre Phidias, Des pierres, de pens\u00e9e \u00e0 demi rev\u00eatues, Un tumulte muet d\u2019immobiles statues, Les bustes m\u00e9ditant dans les coins assombris, Je ne sais quelle paix qui tombe des lambris, Tout est grand, tout est beau, tout charme et tout domine. Toi qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur l\u2019art divin illumine, Tu regardes passer, grave et sans dire un mot, Dans ton \u00e2me tranquille o\u00f9 le jour vient d\u2019en haut, Tous les nobles aspects de la figure humaine. Comme dans une \u00e9glise \u00e0 pas lents se prom\u00e8ne Un grand peuple pensif auquel un dieu sourit, Ces fant\u00f4mes sereins marchent dans ton esprit. Ils errent \u00e0 travers tes r\u00eaves po\u00e9tiques Faits d\u2019ombres et de lueurs et de vagues portiques, Parfois palais vermeil, parfois tombeau dormant, Secr\u00e8te architecture, immense entassement, Qui, jetant des rumeurs joyeuses ou plaintives, De ta grande pens\u00e9e emplit les perspectives. Car l\u2019antique Babel n\u2019est pas morte, et revit Sous le front des songeurs. Dans ta t\u00eate, \u00f4 David ! La spirale se tord, le pilier se projette ; Et dans l\u2019obscurit\u00e9 de ton cerveau v\u00e9g\u00e8te La profonde for\u00eat, qu\u2019on ne voit point ailleurs, Des chapiteaux touffus pleins d\u2019oiseaux et de fleurs.<\/p>\n<p>VII<\/p>\n<p>Maintenant, toi qui vas hors des routes trac\u00e9es, \u00d4 p\u00e9trisseur de bronze, \u00f4 mouleur de pens\u00e9es, Consid\u00e8re combien les hommes sont petits, Et maintiens-toi superbe au-dessus des partis. Garde la dignit\u00e9 de ton ciseau sublime. Ne laisse pas toucher ton marbre par la lime Des sombres passions qui rongent tant d\u2019esprits. Michel-Ange avait Rome et David a Paris. Donne donc \u00e0 ta ville, ami, ce grand exemple Que, si les marchands vils n\u2019entrent pas dans le temple, Les fureurs des tribuns et leur songe abhorr\u00e9 N\u2019entrent pas dans le c\u0153ur de l\u2019artiste sacr\u00e9 ! Refuse aux cours ton art, donne aux peuples tes veilles, C\u2019est bien, \u00f4 mon sculpteur ! mais loin de tes oreilles Chasse ceux qui s\u2019en vont flattant les carrefours. Toi, dans ton atelier tu dois r\u00eaver toujours, Et, de tout vice humain \u00e9crasant la couleuvre, Toi-m\u00eame par degr\u00e9s t\u2019\u00e9blouir de ton \u0153uvre ! Ce que ces hommes-l\u00e0 font dans l\u2019ombre ou d\u00e9font Ne vaut pas ton regard lev\u00e9 vers le plafond Cherchant la beaut\u00e9 pure et le grand et le juste. Leur mission est basse et la tienne est auguste. Et qui donc oserait m\u00ealer un seul moment Aux m\u00eames visions, au m\u00eame aveuglement, Aux m\u00eames v\u0153ux haineux, insens\u00e9s ou f\u00e9roces, Eux, esclaves des nains, toi, p\u00e8re des colosses !<\/p>\n<p>Avril 1840.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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