{"id":4469,"date":"2024-09-17T21:53:29","date_gmt":"2024-09-17T19:53:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=4469"},"modified":"2024-09-17T21:53:29","modified_gmt":"2024-09-17T19:53:29","slug":"a-un-riche","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/a-un-riche\/","title":{"rendered":"\u00c0 un riche"},"content":{"rendered":"<p>Jeune homme ! je te plains ; et cependant j\u2019admire<br \/>\nTon grand parc enchant\u00e9 qui semble nous sourire,<br \/>\nQui fait, vu de ton seuil, le tour de l\u2019horizon,<br \/>\nGrave ou joyeux suivant le jour et la saison,<br \/>\nCoup\u00e9 d\u2019herbe et d\u2019eau vive, et remplissant huit lieues<br \/>\nDe ses vagues massifs et de ses ombres bleues.<br \/>\nJ\u2019admire ton domaine, et pourtant je te plains !<br \/>\nCar dans ces bois touffus de tant de grandeur pleins,<br \/>\nO\u00f9 le printemps \u00e9panche un faste sans mesure,<br \/>\nQuelle plus mis\u00e9rable et plus pauvre masure<br \/>\nQu\u2019un homme us\u00e9, fl\u00e9tri, mort pour l\u2019illusion,<br \/>\nRiche et sans volupt\u00e9, jeune et sans passion,<br \/>\nDont le c\u0153ur d\u00e9labr\u00e9, dans ses recoins livides,<br \/>\nN\u2019a plus qu\u2019un triste amas d\u2019anciennes coupes vides,<br \/>\nVases bris\u00e9s qui n\u2019ont rien gard\u00e9 que l\u2019ennui,<br \/>\nEt d\u2019o\u00f9 l\u2019amour, la joie et la candeur ont fui !<\/p>\n<p>Oui, tu me fais piti\u00e9, toi qui crois faire envie !<br \/>\nCe splendide s\u00e9jour sur ton c\u0153ur, sur ta vie,<br \/>\nJette une ombre ironique, et rit en \u00e9crasant<br \/>\nTon front terne et ch\u00e9tif d\u2019un cadre \u00e9blouissant.<\/p>\n<p>Dis-moi, crois-tu, vraiment poss\u00e9der ce royaume<br \/>\nD\u2019ombre et de fleurs, o\u00f9 l\u2019arbre arrondi comme un d\u00f4me,<br \/>\nL\u2019\u00e9tang, lame d\u2019argent que le couchant fait d\u2019or,<br \/>\nL\u2019all\u00e9e entrant au bois comme un noir corridor,<br \/>\nEt l\u00e0, sur la for\u00eat, ce mont qu\u2019une tour garde,<br \/>\nFont un groupe si beau pour l\u2019\u00e2me qui regarde !<br \/>\nLieu sacr\u00e9 pour qui sait dans l\u2019immense univers,<br \/>\nDans les pr\u00e9s, dans les eaux et dans les vallons verts,<br \/>\nRetrouver les profils de la face \u00e9ternelle<br \/>\nDont le visage humain n\u2019est qu\u2019une ombre charnelle !<\/p>\n<p>Que fais-tu donc ici ? Jamais on ne te voit,<br \/>\nQuand le matin blanchit l\u2019angle ardois\u00e9 du toit,<br \/>\nsortir, songer, cueillir la fleur, coupe iris\u00e9e<br \/>\nQue la plante \u00e0 l\u2019oiseau tend pleine de ros\u00e9e,<br \/>\nEt parfois t\u2019arr\u00eater, laissant pendre \u00e0 ta main<br \/>\nUn livre interrompu, debout sur le chemin,<br \/>\nQuand le bruit du vent coupe en strophes incertaines<br \/>\nCette longue chanson qui coule des fontaines.<\/p>\n<p>Jamais tu n\u2019as suivi de sommets en sommets<br \/>\nLa ligne des coteaux qui fait r\u00eave ; jamais<br \/>\nTu n\u2019as joui de voir, sur l\u2019eau qui refl\u00e8te,<br \/>\nQuelque saule noueux tordu comme un athl\u00e8te.<br \/>\nJamais, s\u00e9v\u00e8re esprit au myst\u00e8re attach\u00e9,<br \/>\nTu n\u2019as questionn\u00e9 le vieux orme pench\u00e9<br \/>\nQui regarde \u00e0 ses pieds toute la pleine vivre<br \/>\nComme un sage qui r\u00eave attentif \u00e0 son livre.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9t\u00e9, lorsque le jour est par midi frapp\u00e9,<br \/>\nLorsque la lassitude a tout envelopp\u00e9,<br \/>\nA l\u2019heure o\u00f9 l\u2019andalouse et l\u2019oiseau font la sieste,<br \/>\nJamais le faon peureux, tapi dans l\u2019antre agreste,<br \/>\nNe te vois, \u00e0 pas lents, loin de l\u2019homme importun,<br \/>\nGrave, et comme ayant peur de r\u00e9veiller quelqu\u2019un,<br \/>\nErrer dans les for\u00eats t\u00e9n\u00e9breuses et douces<br \/>\nO\u00f9 le silence dort sur le velours des mousses.<\/p>\n<p>Que te fais tout cela ? Les nuages des cieux,<br \/>\nLa verdure et l\u2019azur sont l\u2019ennui de tes yeux.<br \/>\nTu n\u2019est pas de ces fous qui vont, et qui s\u2019en vantent,<br \/>\nTendant partout l\u2019oreille aux voix qui partout chantent,<br \/>\nRendant au Seigneur d\u2019avoir fait le printemps,<br \/>\nQui ramasse un nid, ou contemple longtemps<br \/>\nQuelque noir champignon, monstre \u00e9trange de l\u2019herbe.<br \/>\nToi, comme un sac d\u2019argent, tu vois passer la gerbe.<br \/>\nTa futaie, en avril, sous ses bras plus nombreux<br \/>\nA l\u2019air de r\u00e9clamer bien des pas amoureux,<br \/>\nBien des c\u0153urs soupirants, bien des t\u00eates pensives ;<\/p>\n<p>Toi qui jouis aussi sous ses branches massives,<br \/>\nTu songes, calculant le taillis qui s\u2019accro\u00eet,<br \/>\nQue Paris, ce vieillard qui, l\u2019hiver, a si froid,<br \/>\nAttend, sous ses vieux quais perc\u00e9s de rampes neuves,<br \/>\nCes longs serpents de bois qui descendent les fleuves !<br \/>\nTon regard voit, tandis que ton \u0153il flotte au loin,<br \/>\nLes bl\u00e9s d\u2019or en farine et la prairie en foin ;<br \/>\nPour toi le laboureur est un rustre qu\u2019on paie ;<br \/>\nPour toi toute fum\u00e9e ondulant, noire ou gaie,<br \/>\nSur le clair paysage, est un foyer impur<br \/>\nO\u00f9 l\u2019on cuit quelque viande \u00e0 l\u2019angle d\u2019un vieux mur.<br \/>\nQuand le soir tend le ciel de ses moires ardentes<br \/>\nAu dos d\u2019un fort cheval assis, jambes pendantes,<br \/>\nQuand les bouviers h\u00e2l\u00e9s, de leur bras vigoureux<br \/>\nPique tes b\u0153ufs g\u00e9ants qui par le chemin creux<br \/>\nSe h\u00e2tent p\u00eale-m\u00eale et s\u2019en vont \u00e0 la cr\u00e8che,<br \/>\nToi, devant ce tableau tu r\u00eaves \u00e0 la br\u00e8che<br \/>\nQu\u2019il faudra r\u00e9parer, en vendant tes silos,<br \/>\nDans ta rente qui tremble aux pas de don Carlos !<\/p>\n<p>Au cr\u00e9puscule, apr\u00e8s un long jour monotone,<br \/>\nTu t\u2019enferme chez toi. Les ti\u00e8des nuits d\u2019automne<br \/>\nVersent leur chaste haleine aux coteaux velout\u00e9s.<br \/>\nTu n\u2019en sais rien. D\u2019ailleurs, qu\u2019importe ! A tes c\u00f4t\u00e9s,<br \/>\nBelles, leur bruns cheveux appliqu\u00e9s sur les tempes,<br \/>\nFronts roses empourpr\u00e9s par le reflet des lampes,<br \/>\nDes femmes aux yeux purs sont assises, formant<br \/>\nUn cercle frais qui borde et cause doucement ;<br \/>\nToutes, dans leurs discours o\u00f9 rien n\u2019ose appara\u00eetre,<br \/>\nCachant leurs voeux, leur \u00e2mes et leur c\u0153ur que peut-\u00eatre<br \/>\nEmbaume un vague amour, fleur qu\u2019on ne cueille pas,<br \/>\nParfum qu\u2019on sentirait en se baissant tout bas.<br \/>\nTu n\u2019en sais rien. Tu fais, parmi ces \u00e9l\u00e9gies,<br \/>\nTomber ton froid sourire, o\u00f9, sous quatre bougies,<br \/>\nD\u2019autres hommes et toi, dans un coin attabl\u00e9s<br \/>\nAutour d\u2019un tapis vert, bruyants, vous querellez<br \/>\nLes caprices du whist, du brelan ou de l\u2019hombre.<br \/>\nLa fen\u00eatre est pourtant pleine de lune et d\u2019ombre !<\/p>\n<p>O risible insens\u00e9 ! vraiment, je te le dis,<br \/>\nCette terre, ces pr\u00e9s, ces vallons arrondis,<br \/>\nNids de feuilles et d\u2019herbe o\u00f9 jasent les villages,<br \/>\nCes bl\u00e9s o\u00f9 les moineaux ont leurs joyeux pillages,<br \/>\nCes champs qui, l\u2019hiver m\u00eame, ont d\u2019aust\u00e8res appas,<br \/>\nNe t\u2019appartiennent point : tu ne les comprends pas.<\/p>\n<p>Vois-tu, tous les passants, les enfants, les po\u00e8tes,<br \/>\nSur qui ton bois r\u00e9pand ses ombres inqui\u00e8tes,<br \/>\nLe pauvre jeune peintre \u00e9pris de ciel et d\u2019air,<br \/>\nL\u2019amant plein d\u2019un seul nom, le sage au c\u0153ur amer,<br \/>\nQui viennent rafra\u00eechir dans cette solitude,<br \/>\nH\u00e9las ! l\u2019un son amour et l\u2019autre son \u00e9tude,<br \/>\nTous ceux qui, savourant la beaut\u00e9 de ce lieu,<br \/>\nAiment, en quittant l\u2019homme, \u00e0 s\u2019approcher de Dieu,<br \/>\nEt qui, laissant ici le bruit vague et morose<br \/>\nDes troubles de leur \u00e2me, y prennent quelque chose<br \/>\nDe l\u2019immense repos de la cr\u00e9ation,<br \/>\nTous ces hommes, sans or et sans ambition,<br \/>\nEt dont le pied poudreux ou tout mouill\u00e9 par l\u2019herbe<br \/>\nTe fait rire emport\u00e9 par ton landau superbe,<br \/>\nSont dans ce parc touffu, que tu crois sous ta loi,<br \/>\nPlus riches, plus chez eux, plus les ma\u00eetres que toi,<br \/>\nQuoique de leur for\u00eat que ta main grille et mure<br \/>\nTu puisses couper l\u2019ombre et vendre le murmure !<\/p>\n<p>Pour eux rien n\u2019est st\u00e9rile en ces asiles frais.<br \/>\nPour qui les sait cueillir tout a des dons secrets.<br \/>\nDe partout sort un flot de sagesse abondante.<br \/>\nL\u2019esprit qu\u2019a d\u00e9sert\u00e9 la passion grondante,<br \/>\nM\u00e9dite \u00e0 l\u2019arbre mort, aux d\u00e9bris du vieux pont.<br \/>\nTout objet dont le bois se compose r\u00e9pond<br \/>\nA quelque objet pareil dans la for\u00eat de l\u2019\u00e2me.<br \/>\nUn feu de p\u00e2tre \u00e9teint parle \u00e0 l\u2019amour en flamme.<br \/>\nTout donne des conseils au penseur, jeune ou vieux.<br \/>\nOn se pique aux chardons ainsi qu\u2019aux envieux ;<br \/>\nLa feuille invite \u00e0 cro\u00eetre ; et l\u2019onde, en coulant vite,<br \/>\nAvertit qu\u2019on se h\u00e2te et que l\u2019heure nous quitte.<br \/>\nPour eux rien n\u2019est muet, rien n\u2019est froid, rien n\u2019est mort.<br \/>\nUn peu de plume en sang leur \u00e9veille un remord ;<br \/>\nLes sources sont des pleurs ; la fleur qui boit aux fleuves,<br \/>\nLeur dit : Souvenez-vous, \u00f4 pauvres \u00e2mes veuves !<\/p>\n<p>Pour eux l\u2019antre profond cache un songe \u00e9toil\u00e9 ;<br \/>\nEt la nuit, sous l\u2019azur d\u2019un beau ciel constell\u00e9,<br \/>\nL\u2019arbre sur ses rameaux, comme \u00e0 travers ses branches,<br \/>\nLeur montre l\u2019astre d\u2019or et les colombes blanches,<br \/>\nChoses douces aux c\u0153urs par le malheur ploy\u00e9s,<br \/>\nCar l\u2019oiseau dit : Aimez ! et l\u2019\u00e9toile : Croyez !<\/p>\n<p>Voil\u00e0 ce que chez toi verse aux \u00e2mes souffrantes<br \/>\nLa chaste obscurit\u00e9 des branches murmurantes !<br \/>\nMais toi, qu\u2019en fais tu ? dis. \u2014 Tous les ans, en flots d\u2019or,<br \/>\nCe murmure, cette ombre, ineffable tr\u00e9sor,<br \/>\nCes bruits de vent qui joue et d\u2019arbre qui tressaille,<br \/>\nVont s\u2019enfouir au fond de ton coffre qui b\u00e2ille ;<br \/>\nEt tu changes ces bois o\u00f9 l\u2019amour s\u2019enivra,<br \/>\nToute cette nature, en loge \u00e0 l\u2019op\u00e9ra !<\/p>\n<p>Encor si la musique arrivait \u00e0 ton \u00e2me !<br \/>\nMais entre l\u2019art et toi l\u2019or met son mur inf\u00e2me.<br \/>\nL\u2019esprit qui comprend l\u2019art comprend le reste aussi.<br \/>\nTu vas donc dormir l\u00e0 ! sans te douter qu\u2019ainsi<br \/>\nQue tous ces verts tr\u00e9sors que d\u00e9vore ta bourse,<br \/>\nGluck est une for\u00eat et Mozart une source.<\/p>\n<p>Tu dors ; et quand parfois la mode, en souriant,<br \/>\nTe dit : Admire, riche ! alors, joyeux, criant,<br \/>\nTu surgis, demandant comment l\u2019auteur se nomme,<br \/>\nPourvu que toutefois la muse soit un homme !<br \/>\nCar tu te roidiras dans ton \u00e9trange orgueil<br \/>\nSi l\u2019on t\u2019apporte, un soir, quelque musique en deuil,<br \/>\nUrne que la pens\u00e9e a chauff\u00e9e \u00e0 sa flamme,<br \/>\nBeau vase o\u00f9 s\u2019est vers\u00e9 tout le c\u0153ur d\u2019une femme.<\/p>\n<p>O seigneur malvenu de ce superbe lieu !<br \/>\nCaillou vil incrust\u00e9 dans ces rubis en feu !<br \/>\nMa\u00eetre pour qui ces champs sont pleins de sourdes haines !<br \/>\nGui parasite enfl\u00e9 de la s\u00e8ve des ch\u00eanes !<br \/>\nPauvre riche ! \u2014 Vis donc, puisque cela pour toi<br \/>\nC\u2019est vivre. Vis sans c\u0153ur, sans pens\u00e9e et sans foi.<br \/>\nVis pour l\u2019or, chose vile, et l\u2019orgueil, chose vaine.<br \/>\nV\u00e9g\u00e8te, toi qui n\u2019as que du sang dans la veine,<\/p>\n<p>Toi qui ne sens pas Dieu fr\u00e9mir dans le roseau,<br \/>\nRegarder dans l\u2019aurore et chanter dans l\u2019oiseau !<\/p>\n<p>Car, \u2014 et bien que tu sois celui qui rit aux belles<br \/>\nEt, le soir, se r\u00e9crie aux romances nouvelles, \u2014<br \/>\nDans les coteaux penchants o\u00f9 fument les hameaux,<br \/>\nPr\u00e8s des lacs, pr\u00e8s des fleurs, sous les larges rameaux,<br \/>\nDans tes propres jardins, tu vas aussi stupide,<br \/>\nAussi peu clairvoyant dans ton instinct cupide,<br \/>\nAussi sourd \u00e0 la vie, \u00e0 l\u2019harmonie, aux voix,<br \/>\nQu\u2019un loup sauvage errant au milieu des grands bois !<\/p>\n<p>22 mai 1837<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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