{"id":4360,"date":"2024-09-17T19:57:28","date_gmt":"2024-09-17T17:57:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=4360"},"modified":"2024-09-17T19:57:28","modified_gmt":"2024-09-17T17:57:28","slug":"fantomes","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/fantomes\/","title":{"rendered":"Fant\u00f4mes"},"content":{"rendered":"<p>I<\/p>\n<p>H\u00e9las ! que j\u2019en ai vu mourir de jeunes filles !<br \/>\nC\u2019est le destin. Il faut une proie au tr\u00e9pas.<br \/>\nIl faut que l\u2019herbe tombe au tranchant des faucilles ;<br \/>\nIl faut que dans le bal les fol\u00e2tres quadrilles<br \/>\nFoulent des roses sous leurs pas.<\/p>\n<p>Il faut que l\u2019eau s\u2019\u00e9puise \u00e0 courir les vall\u00e9es ;<br \/>\nIl faut que l\u2019\u00e9clair brille, et brille peu d\u2019instants,<br \/>\nIl faut qu\u2019avril jaloux br\u00fble de ses gel\u00e9es<br \/>\nLe beau pommier, trop fier de ses fleurs \u00e9toil\u00e9es,<br \/>\nNeige odorante du printemps.<\/p>\n<p>Oui, c\u2019est la vie. Apr\u00e8s le jour, la nuit livide.<br \/>\nApr\u00e8s tout, le r\u00e9veil, infernal ou divin.<br \/>\nAutour du grand banquet si\u00e8ge une foule avide ;<br \/>\nMais bien des convi\u00e9s laissent leur place vide,<br \/>\nEt se l\u00e8vent avant la fin.<\/p>\n<p>II<\/p>\n<p>Que j\u2019en ai vu mourir ! \u2014 L\u2019une \u00e9tait rose et blanche ;<br \/>\nL\u2019autre semblait ou\u00efr de c\u00e9lestes accords ;<br \/>\nL\u2019autre, faible, appuyait d\u2019un bras son front qui penche,<br \/>\nEt, comme en s\u2019envolant l\u2019oiseau courbe la branche,<br \/>\nSon \u00e2me avait bris\u00e9 son corps.<\/p>\n<p>Une, p\u00e2le, \u00e9gar\u00e9e, en proie au noir d\u00e9lire,<br \/>\nDisait tout bas un nom dont nul ne se souvient ;<br \/>\nUne s\u2019\u00e9vanouit, comme un chant sur la lyre ;<br \/>\nUne autre en expirant avait le doux sourire<br \/>\nD\u2019un jeune ange qui s\u2019en revient.<\/p>\n<p>Toutes fragiles fleurs, sit\u00f4t mortes que n\u00e9es !<br \/>\nAlcyons engloutis avec leurs nids flottants !<br \/>\nColombes, que le ciel au monde avait donn\u00e9es !<br \/>\nQui, de gr\u00e2ce, et d\u2019enfance, et d\u2019amour couronn\u00e9es,<br \/>\nComptaient leurs ans par les printemps !<\/p>\n<p>Quoi, mortes ! quoi, d\u00e9j\u00e0, sous la pierre couch\u00e9es !<br \/>\nQuoi ! tant d\u2019\u00eatres charmants sans regard et sans voix !<br \/>\nTant de flambeaux \u00e9teints ! tant de fleurs arrach\u00e9es !\u2026<br \/>\nOh ! laissez-moi fouler les feuilles dess\u00e9ch\u00e9es,<br \/>\nEt m\u2019\u00e9garer au fond des bois !<\/p>\n<p>Doux fant\u00f4mes ! c\u2019est l\u00e0, quand je r\u00eave dans l\u2019ombre,<br \/>\nQu\u2019ils viennent tour \u00e0 tour m\u2019entendre et me parler.<br \/>\nUn jour douteux me montre et me cache leur nombre.<br \/>\n\u00c0 travers les rameaux et le feuillage sombre<br \/>\nJe vois leurs yeux \u00e9tinceler.<\/p>\n<p>Mon \u00e2me est une s\u0153ur pour ces ombres si belles.<br \/>\nLa vie et le tombeau pour nous n\u2019ont plus de loi.<br \/>\nTant\u00f4t j\u2019aide leurs pas, tant\u00f4t je prends leurs ailes.<br \/>\nVision ineffable o\u00f9 je suis mort comme elles,<br \/>\nElles, vivantes comme moi !<\/p>\n<p>Elles pr\u00eatent leur forme \u00e0 toutes mes pens\u00e9es.<br \/>\nJe les vois ! je les vois ! Elles me disent : Viens !<br \/>\nPuis autour d\u2019un tombeau dansent entrelac\u00e9es ;<br \/>\nPuis s\u2019en vont lentement, par degr\u00e9s \u00e9clips\u00e9es.<br \/>\nAlors je songe et me souviens\u2026<\/p>\n<p>III<\/p>\n<p>Une surtout. \u2014 Un ange, une jeune espagnole !<br \/>\nBlanches mains, sein gonfl\u00e9 de soupirs innocents,<br \/>\nUn \u0153il noir, o\u00f9 luisaient des regards de cr\u00e9ole,<br \/>\nEt ce charme inconnu, cette fra\u00eeche aur\u00e9ole<br \/>\nQui couronne un front de quinze ans !<\/p>\n<p>Non, ce n\u2019est point d\u2019amour qu\u2019elle est morte : pour elle,<br \/>\nL\u2019amour n\u2019avait encor ni plaisirs ni combats ;<br \/>\nRien ne faisait encor battre son c\u0153ur rebelle ;<br \/>\nQuand tous en la voyant s\u2019\u00e9criaient : Qu\u2019elle est belle !<br \/>\nNul ne le lui disait tout bas.<\/p>\n<p>Elle aimait trop le bal, c\u2019est ce qui l\u2019a tu\u00e9e.<br \/>\nLe bal \u00e9blouissant ! le bal d\u00e9licieux !<br \/>\nSa cendre encor fr\u00e9mit, doucement remu\u00e9e,<br \/>\nQuand, dans la nuit sereine, une blanche nu\u00e9e<br \/>\nDanse autour du croissant des cieux.<\/p>\n<p>Elle aimait trop le bal. \u2014 Quand venait une f\u00eate,<br \/>\nElle y pensait trois jours, trois nuits elle en r\u00eavait,<br \/>\nEt femmes, musiciens, danseurs que rien n\u2019arr\u00eate,<br \/>\nVenaient, dans son sommeil, troublant sa jeune t\u00eate,<br \/>\nRire et bruire \u00e0 son chevet.<\/p>\n<p>Puis c\u2019\u00e9taient des bijoux, des colliers, des merveilles !<br \/>\nDes ceintures de moire aux ondoyants reflets ;<br \/>\nDes tissus plus l\u00e9gers que des ailes d\u2019abeilles ;<br \/>\nDes festons, des rubans, \u00e0 remplir des corbeilles ;<br \/>\nDes fleurs, \u00e0 payer un palais !<\/p>\n<p>La f\u00eate commenc\u00e9e, avec ses s\u0153urs rieuses<br \/>\nElle accourait, froissant l\u2019\u00e9ventail sous ses doigts,<br \/>\nPuis s\u2019asseyait parmi les \u00e9charpes soyeuses,<br \/>\nEt son c\u0153ur \u00e9clatait en fanfares joyeuses,<br \/>\nAvec l\u2019orchestre aux mille voix.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait plaisir de voir danser la jeune fille !<br \/>\nSa basquine agitait ses paillettes d\u2019azur ;<br \/>\nSes grands yeux noirs brillaient sous la noire mantille.<br \/>\nTelle une double \u00e9toile au front des nuits scintille<br \/>\nSous les plis d\u2019un nuage obscur.<\/p>\n<p>Tout en elle \u00e9tait danse, et rire, et folle joie.<br \/>\nEnfant ! \u2014 Nous l\u2019admirions dans nos tristes loisirs ;<br \/>\nCar ce n\u2019est point au bal que le c\u0153ur se d\u00e9ploie,<br \/>\nLa cendre y vole autour des tuniques de soie,<br \/>\nL\u2019ennui sombre autour des plaisirs.<\/p>\n<p>Mais elle, par la valse ou la ronde emport\u00e9e,<br \/>\nVolait, et revenait, et ne respirait pas,<br \/>\nEt s\u2019enivrait des sons de la fl\u00fbte vant\u00e9e,<br \/>\nDes fleurs, des lustres d\u2019or, de la f\u00eate enchant\u00e9e,<br \/>\nDu bruit des voix, du bruit des pas.<\/p>\n<p>Quel bonheur de bondir, \u00e9perdue, en la foule,<br \/>\nDe sentir par le bal ses sens multipli\u00e9s,<br \/>\nEt de ne pas savoir si dans la nue on roule,<br \/>\nSi l\u2019on chasse en fuyant la terre, ou si l\u2019on foule<br \/>\nUn flot tournoyant sous ses pieds !<\/p>\n<p>Mais h\u00e9las ! il fallait, quand l\u2019aube \u00e9tait venue,<br \/>\nPartir, attendre au seuil le manteau de satin.<br \/>\nC\u2019est alors que souvent la danseuse ing\u00e9nue<br \/>\nSentit en frissonnant sur son \u00e9paule nue<br \/>\nGlisser le souffle du matin.<\/p>\n<p>Quels tristes lendemains laisse le bal fol\u00e2tre !<br \/>\nAdieu parure, et danse, et rires enfantins !<br \/>\nAux chansons succ\u00e9dait la toux opini\u00e2tre,<br \/>\nAu plaisir rose et frais la fi\u00e8vre au teint bleu\u00e2tre,<br \/>\nAux yeux brillants les yeux \u00e9teints.<\/p>\n<p>IV<\/p>\n<p>Elle est morte. \u2014 \u00c0 quinze ans, belle, heureuse, ador\u00e9e !<br \/>\nMorte au sortir d\u2019un bal qui nous mit tous en deuil.<br \/>\nMorte, h\u00e9las ! et des bras d\u2019une m\u00e8re \u00e9gar\u00e9e<br \/>\nLa mort aux froides mains la prit toute par\u00e9e,<br \/>\nPour l\u2019endormir dans le cercueil.<\/p>\n<p>Pour danser d\u2019autres bals elle \u00e9tait encor pr\u00eate,<br \/>\nTant la mort fut press\u00e9e \u00e0 prendre un corps si beau !<br \/>\nEt ces roses d\u2019un jour qui couronnaient sa t\u00eate,<br \/>\nQui s\u2019\u00e9panouissaient la veille en une f\u00eate,<br \/>\nSe fan\u00e8rent dans un tombeau.<\/p>\n<p>V<\/p>\n<p>Sa pauvre m\u00e8re ! \u2014 h\u00e9las ! de son sort ignorante,<br \/>\nAvoir mis tant d\u2019amour sur ce fr\u00eale roseau,<br \/>\nEt si longtemps veill\u00e9 son enfance souffrante,<br \/>\nEt pass\u00e9 tant de nuits \u00e0 l\u2019endormir pleurante<br \/>\nToute petite en son berceau !<\/p>\n<p>\u00c0 quoi bon ? \u2014 Maintenant la jeune tr\u00e9pass\u00e9e,<br \/>\nSous le plomb du cercueil, livide, en proie au ver,<br \/>\nDort ; et si, dans la tombe o\u00f9 nous l\u2019avons laiss\u00e9e,<br \/>\nQuelque f\u00eate des morts la r\u00e9veille glac\u00e9e,<br \/>\nPar une belle nuit d\u2019hiver,<\/p>\n<p>Un spectre au rire affreux \u00e0 sa morne toilette<br \/>\nPr\u00e9side au lieu de m\u00e8re, et lui dit : Il est temps !<br \/>\nEt, gla\u00e7ant d\u2019un baiser sa l\u00e8vre violette,<br \/>\nPasse les doigts noueux de sa main de squelette<br \/>\nSous ses cheveux longs et flottants.<\/p>\n<p>Puis, tremblante, il la m\u00e8ne \u00e0 la danse fatale,<br \/>\nAu ch\u0153ur a\u00e9rien dans l\u2019ombre voltigeant ;<br \/>\nEt sur l\u2019horizon gris la lune est large et p\u00e2le,<br \/>\nEt l\u2019arc-en-ciel des nuits teint d\u2019un reflet d\u2019opale<br \/>\nLe nuage aux franges d\u2019argent.<\/p>\n<p>VI<\/p>\n<p>Vous toutes qu\u2019\u00e0 ses jeux le bal riant convie,<br \/>\nPensez \u00e0 l\u2019espagnole \u00e9teinte sans retour,<br \/>\nJeunes filles ! Joyeuse, et d\u2019une main ravie,<br \/>\nElle allait moissonnant les roses de la vie,<br \/>\nBeaut\u00e9, plaisir, jeunesse, amour !<\/p>\n<p>La pauvre enfant, de f\u00eate en f\u00eate promen\u00e9e,<br \/>\nDe ce bouquet charmant arrangeait les couleurs ;<br \/>\nMais qu\u2019elle a pass\u00e9 vite, h\u00e9las ! l\u2019infortun\u00e9e !<br \/>\nAinsi qu\u2019Oph\u00e9lia par le fleuve entra\u00een\u00e9e,<br \/>\nElle est morte en cueillant des fleurs !<\/p>\n<p>Avril 1828.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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