{"id":2214,"date":"2024-05-20T21:00:19","date_gmt":"2024-05-20T19:00:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=2214"},"modified":"2024-05-20T21:00:19","modified_gmt":"2024-05-20T19:00:19","slug":"les-vocations","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/les-vocations\/","title":{"rendered":"Les Vocations"},"content":{"rendered":"<p>Dans un beau jardin o\u00f9 les rayons d\u2019un soleil automnal semblaient s\u2019attarder \u00e0 plaisir, sous un ciel d\u00e9j\u00e0 verd\u00e2tre o\u00f9 des nuages d\u2019or flottaient comme des continents en voyage, quatre beaux enfants, quatre gar\u00e7ons, las de jouer sans doute, causaient entre eux.<\/p>\n<p>L\u2019un disait\u00a0: \u00ab\u00a0Hier on m\u2019a men\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre. Dans des palais grands et tristes, au fond desquels on voit la mer et le ciel, des hommes et des femmes, s\u00e9rieux et tristes aussi, mais bien plus beaux et bien mieux habill\u00e9s que ceux que nous voyons partout, parlent avec une voix chantante. Ils se menacent, ils supplient, ils se d\u00e9solent, et ils appuient souvent leur main sur un poignard enfonc\u00e9 dans leur ceinture. Ah\u00a0! c\u2019est bien beau\u00a0! Les femmes sont bien plus belles et bien plus grandes que celles qui viennent nous voir \u00e0 la maison, et, quoique avec leurs grands yeux creux et leurs joues enflamm\u00e9es elles aient l\u2019air terrible, on ne peut pas s\u2019emp\u00eacher de les aimer. On a peur, on a envie de pleurer, et cependant l\u2019on est content\u2026 Et puis, ce qui est plus singulier, cela donne envie d\u2019\u00eatre habill\u00e9 <span id=\"99\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:Baudelaire - Petits po\u00e8mes en prose 1868.djvu\/107\"><\/span>de m\u00eame, de dire et de faire les m\u00eames choses, et de parler avec la m\u00eame voix\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019un des quatre enfants, qui depuis quelques secondes n\u2019\u00e9coutait plus le discours de son camarade et observait avec une fixit\u00e9 \u00e9tonnante je ne sais quel point du ciel, dit tout \u00e0 coup\u00a0: \u2014 \u00ab\u00a0Regardez, regardez l\u00e0-bas\u2026\u00a0!<i>Le<\/i> voyez-vous\u00a0? Il est assis sur ce petit nuage isol\u00e9, ce petit nuage couleur de feu, qui marche doucement. <i>Lui<\/i> aussi, on dirait qu\u2019<i>il<\/i> nous regarde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mais qui donc\u00a0?\u00a0\u00bb demand\u00e8rent les autres.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dieu\u00a0!\u00a0\u00bb r\u00e9pondit-il avec un accent parfait de conviction. \u00ab\u00a0Ah\u00a0! il est d\u00e9j\u00e0 bien loin\u00a0; tout \u00e0 l\u2019heure vous ne pourrez plus le voir. Sans doute il voyage, pour visiter tous les pays. Tenez, il va passer derri\u00e8re cette rang\u00e9e d\u2019arbres qui est presque \u00e0 l\u2019horizon\u2026 et maintenant il descend derri\u00e8re le clocher\u2026 Ah\u00a0! on ne le voit plus\u00a0!\u00a0\u00bb Et l\u2019enfant resta longtemps tourn\u00e9 du m\u00eame c\u00f4t\u00e9, fixant sur la ligne qui s\u00e9pare la terre du ciel des yeux o\u00f9 brillait une inexprimable expression d\u2019extase et de regret.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Est-il b\u00eate, celui-l\u00e0, avec son bon Dieu, que lui seul peut apercevoir\u00a0!\u00a0\u00bb dit alors le troisi\u00e8me, dont toute la petite personne \u00e9tait marqu\u00e9e d\u2019une vivacit\u00e9 et d\u2019une vitalit\u00e9 singuli\u00e8res. Moi, je vais vous raconter comment il m\u2019est arriv\u00e9 quelque chose qui ne vous est jamais arriv\u00e9, et qui est un peu plus int\u00e9ressant que votre th\u00e9\u00e2tre et vos nuages. \u2014 Il y a quelques jours, mes parents m\u2019ont emmen\u00e9 en voyage avec eux, et, comme dans l\u2019auberge o\u00f9 nous nous sommes <span id=\"100\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:Baudelaire - Petits po\u00e8mes en prose 1868.djvu\/108\"><\/span>arr\u00eat\u00e9s, il n\u2019y avait pas assez de lits pour nous tous, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 que je dormirais dans le m\u00eame lit que ma bonne.\u00a0\u00bb \u2014 Il attira ses camarades plus pr\u00e8s de lui, et parla d\u2019une voix plus basse. \u2014 \u00ab\u00a0\u00c7a fait un singulier effet, allez, de n\u2019\u00eatre pas couch\u00e9 seul et d\u2019\u00eatre dans un lit avec sa bonne, dans les t\u00e9n\u00e8bres. Comme je ne dormais pas, je me suis amus\u00e9, pendant qu\u2019elle dormait, \u00e0 passer ma main sur ses bras, sur son cou et sur ses \u00e9paules. Elle a les bras et le cou bien plus gros que toutes les autres femmes, et la peau en est si douce, si douce, qu\u2019on dirait du papier \u00e0 lettre ou du papier de soie. J\u2019y avais tant de plaisir que j\u2019aurais longtemps continu\u00e9, si je n\u2019avais pas eu peur, peur de la r\u00e9veiller d\u2019abord, et puis encore peur de je ne sais quoi. Ensuite j\u2019ai fourr\u00e9 ma t\u00eate dans ses cheveux qui pendaient dans son dos, \u00e9pais comme une crini\u00e8re, et ils sentaient aussi bon, je vous assure, que les fleurs du jardin, \u00e0 cette heure-ci. Essayez, quand vous pourrez, d\u2019en faire autant que moi, et vous verrez\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le jeune auteur de cette prodigieuse r\u00e9v\u00e9lation avait, en faisant son r\u00e9cit, les yeux \u00e9carquill\u00e9s par une sorte de stup\u00e9faction de ce qu\u2019il \u00e9prouvait encore, et les rayons du soleil couchant, en glissant \u00e0 travers les boucles rousses de sa chevelure \u00e9bouriff\u00e9e, y allumaient comme une aur\u00e9ole sulfureuse de passion. Il \u00e9tait facile de deviner que celui-l\u00e0 ne perdrait pas sa vie \u00e0 chercher la Divinit\u00e9 dans les nu\u00e9es, et qu\u2019il la trouverait fr\u00e9quemment ailleurs.<\/p>\n<p>Enfin le quatri\u00e8me dit\u00a0: \u00ab\u00a0Vous savez que je ne <span id=\"101\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:Baudelaire - Petits po\u00e8mes en prose 1868.djvu\/109\"><\/span>m\u2019amuse gu\u00e8re \u00e0 la maison\u00a0; on ne me m\u00e8ne jamais au spectacle\u00a0; mon tuteur est trop avare\u00a0; Dieu ne s\u2019occupe pas de moi et de mon ennui, et je n\u2019ai pas une belle bonne pour me dorloter. Il m\u2019a souvent sembl\u00e9 que mon plaisir serait d\u2019aller toujours droit devant moi, sans savoir o\u00f9, sans que personne s\u2019en inqui\u00e8te, et de voir toujours des pays nouveaux. Je ne suis jamais bien nulle part, et je crois toujours que je serais mieux ailleurs que l\u00e0 o\u00f9 je suis. Eh bien\u00a0! j\u2019ai vu, \u00e0 la derni\u00e8re foire du village voisin, trois hommes qui vivent comme je voudrais vivre. Vous n\u2019y avez pas fait attention, vous autres. Ils \u00e9taient grands, presque noirs et tr\u00e8s-fiers, quoique en guenilles, avec l\u2019air de n\u2019avoir besoin de personne. Leurs grands yeux sombres sont devenus tout \u00e0 fait brillants pendant qu\u2019ils faisaient de la musique\u00a0; une musique si surprenante qu\u2019elle donne envie tant\u00f4t de danser, tant\u00f4t de pleurer, ou de faire les deux \u00e0 la fois, et qu\u2019on deviendrait comme fou si on les \u00e9coutait trop longtemps. L\u2019un, en tra\u00eenant son archet sur son violon, semblait raconter un chagrin, et l\u2019autre, en faisant sautiller son petit marteau sur les cordes d\u2019un petit piano suspendu \u00e0 son cou par une courroie, avait l\u2019air de se moquer de la plainte de son voisin, tandis que le troisi\u00e8me choquait, de temps \u00e0 autre ses cymbales avec une violence extraordinaire. Ils \u00e9taient si contents d\u2019eux-m\u00eames, qu\u2019ils ont continu\u00e9 \u00e0 jouer leur musique de sauvages, m\u00eame apr\u00e8s que la foule s\u2019est dispers\u00e9e. Enfin ils ont ramass\u00e9 leurs sous, ont charg\u00e9 leur bagage sur leur <span id=\"102\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:Baudelaire - Petits po\u00e8mes en prose 1868.djvu\/110\"><\/span>dos, et sont partis. Moi, voulant savoir o\u00f9 ils demeuraient, je les ai suivis de loin, jusqu\u2019au bord de la for\u00eat, o\u00f9 j\u2019ai compris seulement alors qu\u2019ils ne demeuraient nulle part.<\/p>\n<p>Alors l\u2019un a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Faut-il d\u00e9ployer la tente\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ma foi\u00a0! non\u00a0!\u00a0\u00bb a r\u00e9pondu l\u2019autre, \u00ab\u00a0il fait une si belle nuit\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me disait en comptant la recette\u00a0: \u00ab\u00a0Ces gens-l\u00e0 ne sentent pas la musique, et leurs femmes dansent comme des ours. Heureusement, avant un mois nous serons en Autriche, o\u00f9 nous trouverons un peuple plus aimable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous ferions peut-\u00eatre mieux d\u2019aller vers l\u2019Espagne, car voici la saison qui s\u2019avance\u00a0; fuyons avant les pluies et ne mouillons que notre gosier\u00a0\u00bb, a dit un des deux autres.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019ai tout retenu, comme vous voyez. Ensuite ils ont bu chacun une tasse d\u2019eau-de-vie et se sont endormis, le front tourn\u00e9 vers les \u00e9toiles. J\u2019avais eu d\u2019abord envie de les prier de m\u2019emmener avec eux et de m\u2019apprendre \u00e0 jouer de leurs instruments\u00a0; mais je n\u2019ai pas os\u00e9, sans doute parce qu\u2019il est toujours tr\u00e8s-difficile de se d\u00e9cider \u00e0 n\u2019importe quoi, et aussi parce que j\u2019avais peur d\u2019\u00eatre rattrap\u00e9 avant d\u2019\u00eatre hors de France.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019air peu int\u00e9ress\u00e9 des trois autres camarades me donna \u00e0 penser que ce petit \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un <i>incompris.<\/i> Je le regardais attentivement\u00a0; il y avait dans son \u0153il et dans son front ce je ne sais quoi de pr\u00e9cocement <span id=\"103\" class=\"pagenum ws-pagenum\" title=\"Page:Baudelaire - Petits po\u00e8mes en prose 1868.djvu\/111\"><\/span>fatal qui \u00e9loigne g\u00e9n\u00e9ralement la sympathie, et qui, je ne sais pourquoi, excitait la mienne, au point que j\u2019eus un instant l\u2019id\u00e9e bizarre que je pouvais avoir un fr\u00e8re \u00e0 moi-m\u00eame inconnu.<\/p>\n<p>Le soleil s\u2019\u00e9tait couch\u00e9. La nuit solennelle avait pris place. Les enfants se s\u00e9par\u00e8rent, chacun allant, \u00e0 son insu, selon les circonstances et les hasards, m\u00fbrir sa destin\u00e9e, scandaliser ses proches et graviter vers la gloire ou vers le d\u00e9shonneur.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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