{"id":15546,"date":"2025-05-16T19:43:12","date_gmt":"2025-05-16T17:43:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=15546"},"modified":"2025-05-16T19:43:12","modified_gmt":"2025-05-16T17:43:12","slug":"le-paradis","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/le-paradis\/","title":{"rendered":"Le paradis"},"content":{"rendered":"<p>I<\/p>\n<p>Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes ;<br \/>\nMille insectes, tels des prismes, vibraient dans l\u2019air ;<br \/>\nLe vent jouait avec l\u2019ombre des lilas clairs,<br \/>\nSur le tissu des eaux et les nappes de l\u2019herbe.<br \/>\nUn lion se couchait sous des branches en fleurs ;<br \/>\nLe daim flexible errait l\u00e0-bas, pr\u00e8s des panth\u00e8res ;<br \/>\nEt les paons d\u00e9ployaient des faisceaux de lueurs<br \/>\nParmi les phlox en feu et les lys de lumi\u00e8re.<br \/>\nDieu seul r\u00e9gnait sur terre et seul r\u00e9gnait aux cieux.<br \/>\nAdam vivait, captif en des cha\u00eenes divines ;<br \/>\n\u00c8ve \u00e9coutait le chant menu des sources fines,<br \/>\nLe sourire du monde habitait ses beaux yeux ;<br \/>\nUn archange tranquille et pur veillait sur elle<br \/>\nEt, chaque soir, quand se dardaient, l\u00e0-haut, les ors,<br \/>\nPour que la nuit f\u00fbt douce au repos de son corps,<br \/>\nL\u2019archange endormait \u00c8ve au creux de sa grande aile.<\/p>\n<p>Avec de la ros\u00e9e au vallon de ses seins,<br \/>\nElle se r\u00e9veillait, candidement, dans l\u2019aube ;<br \/>\nEt l\u2019archange s\u00e9chait aux clart\u00e9s de sa robe<br \/>\nLes longs cheveux dont \u00c8ve avait empli sa main.<br \/>\nL\u2019ombre se d\u00e9liait de l\u2019\u00e9treinte des roses<br \/>\nQui sommeillaient encore et s\u2019inclinaient l\u00e0-bas ;<br \/>\nEt le couple montait vers les apoth\u00e9oses<br \/>\nQue le jardin sacr\u00e9 dressait devant ses pas.<br \/>\nComme hier, comme toujours, les b\u00eates famili\u00e8res<br \/>\nAvec le frais soleil dormaient sur les gazons ;<br \/>\nLes insectes brillaient \u00e0 la pointe des pierres<br \/>\nEt les paons lumineux rouaient aux horizons ;<br \/>\nLes tigres clairs, aupr\u00e8s des fleurs simples et douces,<br \/>\nSans les blesser jamais, posaient leurs mufles roux ;<br \/>\nEt les bonds des chevreuils, dans l\u2019herbe et sur la mousse,<br \/>\nS\u2019entrem\u00ealaient sous le regard des lions doux ;<br \/>\nRien n\u2019avait d\u00e9rang\u00e9 les splendeurs de la veille :<br \/>\nC\u2019\u00e9tait le m\u00eame rythme unique et glorieux,<br \/>\nLe m\u00eame ordre lucide et la m\u00eame merveille<br \/>\nEt la m\u00eame pr\u00e9sence immuable de Dieu.<\/p>\n<p>II<\/p>\n<p>Pourtant, apr\u00e8s des ans et puis des ans, un jour,<br \/>\n\u00c8ve sentit son \u00e2me impatiente et lasse<br \/>\nD\u2019\u00eatre \u00e0 jamais la fleur sans s\u00e8ve et sans amour<br \/>\nD\u2019un torride bonheur, monotone et tenace ;<br \/>\nAux cieux, planait encor l\u2019orageuse menace<br \/>\nQuand le d\u00e9sir lui vint d\u2019en \u00e9prouver l\u2019\u00e9clair.<br \/>\nUn large et doux frisson glissa d\u00e8s lors sur elle<br \/>\nEt, pour le ressentir jusqu\u2019au fond de sa chair,<br \/>\n\u00c8ve, contre son c\u0153ur, serrait ses deux mains fr\u00eales.<br \/>\nL\u2019archange, avec angoisse, interrogeait, la nuit,<br \/>\nLe brusque et violent r\u00e9veil de la dormeuse<br \/>\nEt les gestes \u00e9pars de son \u00e9trange ennui,<br \/>\nMais \u00c8ve demeurait close et silencieuse.<br \/>\nIl consultait en vain les fleurs et les oiseaux<br \/>\nQui vivaient avec elle au bord des sources nues,<br \/>\nEt le miroir fid\u00e8le et souterrain des eaux<br \/>\nD\u2019o\u00f9 peut-\u00eatre sourdait sa pens\u00e9e inconnue.<br \/>\nUn soir, qu\u2019il se penchait, avec des doigts pieux,<br \/>\nDoucement, lentement, pour lui fermer les yeux,<br \/>\n\u00c8ve bondit soudain hors de son aile immense.<br \/>\nOh ! l\u2019heureuse, subite et f\u00e9conde d\u00e9mence,<br \/>\nQue l\u2019ange, avec son c\u0153ur trop pur, ne comprit pas.<br \/>\nElle \u00e9tait loin qu\u2019il lui tendait encor les bras<br \/>\nTandis qu\u2019elle levait d\u00e9j\u00e0 son corps sans voiles<br \/>\n\u00c9perd\u00fbment, l\u00e0-bas, vers des brasiers d\u2019\u00e9toiles.<\/p>\n<p>Adam la vit ainsi et tout son c\u0153ur trembla.<\/p>\n<p>\ufeffJadis, quand, au soir descendant, ses courses<br \/>\n\ufeffDe marcheur solitaire erraient par l\u00e0,<br \/>\n\ufeffJoueuse, il l\u2019avait vue au bord des sources<br \/>\n\ufeffVouloir, en ses deux mains, saisir<br \/>\n\ufeffLes bulles d\u2019eau fugaces<br \/>\nQue les sables du fond lan\u00e7aient vers la surface ;<br \/>\nIl l\u2019avait vue encor ardente au seul plaisir<br \/>\nDe ployer vers le sol, avec des doigts agiles,<br \/>\n\ufeffLes brins d\u2019herbe l\u00e9gers<br \/>\nEt d\u2019y regarder luire et tout \u00e0 coup bouger<br \/>\n\ufeffLes insectes fragiles ;<br \/>\n\u00c8ve n\u2019\u00e9tait alors qu\u2019un bel enfant distrait<br \/>\nQuand lui, l\u2019homme, cherchait d\u00e9j\u00e0 quelqu\u2019autre vie<br \/>\n\ufeffNon asservie<br \/>\nL\u00e0-bas, au loin, parmi les monts et les for\u00eats.<\/p>\n<p>\u00c8ve voulait aimer, Adam voulait conna\u00eetre ;<br \/>\nEt de la voir ainsi, vers l\u2019ombre et la splendeur,<br \/>\nTendue, il devina soudain quel nouvel \u00eatre<br \/>\n\u00c8ve, \u00e0 son tour, sentait na\u00eetre et battre en son c\u0153ur.<\/p>\n<p>Il s\u2019approcha, ardent et gauche, avec la crainte<br \/>\nD\u2019effaroucher ces yeux dans leur songe perdus ;<br \/>\nDes grappes de parfums tombaient des t\u00e9r\u00e9binthes<br \/>\nEt le sol \u00e9tait chaud de parfums r\u00e9pandus.<br \/>\nIl h\u00e9sitait et s\u2019attardait quand la belle \u00c8ve,<br \/>\nAvec un geste fier, s\u2019empara de ses mains,<br \/>\nLes baisa longuement, lentement, comme en r\u00eave,<br \/>\nEt doucement glissa leur douceur sur ses seins.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019au fond de sa chair s\u2019\u00e9tendit leur br\u00fblure.<br \/>\nSa bouche avait trouv\u00e9 la bouche o\u00f9 s\u2019embraser,<br \/>\nEt ses doigts \u00e9pandaient sa grande chevelure<br \/>\nSur la nombreuse ardeur de leurs premiers baisers.<\/p>\n<p>Ils s\u2019\u00e9taient tous les deux couch\u00e9s pr\u00e8s des fontaines<br \/>\nO\u00f9 comme seuls t\u00e9moins ne luisaient que leurs yeux.<br \/>\nAdam sentait sa force inconnue et soudaine<br \/>\nCro\u00eetre, sous un \u00e9moi brusque et d\u00e9licieux.<\/p>\n<p>Le corps d\u2019\u00c8ve cachait de profondes retraites<br \/>\nDouces comme la mousse au vent ti\u00e8de du jour ;<br \/>\nEt les gazons foul\u00e9s et les gerbes d\u00e9faites<br \/>\nSe laissaient \u00e9craser sous leur mouvant amour.<br \/>\nEt quand le spasme enfin sauta de leur poitrine<br \/>\nEt les retint broy\u00e9s entre leurs bras raidis,<br \/>\nToute la grande nuit amoureuse et f\u00e9line<br \/>\nFit plus douce sa brise au c\u0153ur du paradis.<\/p>\n<p>\ufeffSoudain<br \/>\n\ufeffUn nuage d\u2019abord lointain,<br \/>\nMais dont se d\u00e9cha\u00eenait le tournoyant vertige<br \/>\nAu point de n\u2019\u00eatre plus que terreur et prodige,<br \/>\nBondit de l\u2019horizon au travers de la nuit.<br \/>\nAdam releva \u00c8ve et serra contre lui<br \/>\nLe p\u00e2le et doux effroi de sa chair frissonnante.<br \/>\nLe nuage approchait, livide et sulfureux,<br \/>\nIl \u00e9tait d\u00e9bordant de menaces tonnantes<br \/>\nEt tout \u00e0 coup, au ras du sol, devant leurs yeux,<br \/>\n\ufeff\u00c0 l\u2019endroit m\u00eame o\u00f9 les herbes sauvages<br \/>\n\ufeff\u00c9taient chaudes encor<br \/>\nD\u2019avoir \u00e9t\u00e9 la couche o\u00f9 s\u2019aim\u00e8rent leurs corps,<br \/>\n\ufeffToute la rage<br \/>\n\ufeffDu formidable et t\u00e9n\u00e9breux nuage<br \/>\n\ufeffMordit.<\/p>\n<p>Et dans l\u2019ombre la voix du Seigneur s\u2019entendit.<br \/>\nDes feux sortaient des fleurs et des buissons nocturnes ;<br \/>\nAu d\u00e9tour des sentiers profonds et taciturnes,<br \/>\nL\u2019\u00e9p\u00e9e entre leurs mains, les anges flamboyaient ;<br \/>\nOn entendait rugir des lions vers les astres ;<br \/>\nDes cris d\u2019aigle h\u00e9laient la mort et ses d\u00e9sastres ;<br \/>\nTous les palmiers g\u00e9ants, au bord des lacs, ployaient<br \/>\nSous le m\u00eame vent dur de col\u00e8re et de haine,<br \/>\nQui s\u2019acharnait sur \u00c8ve et sur Adam, l\u00e0-bas,<br \/>\nEt dans l\u2019immense nuit pr\u00e9cipitait leurs pas<br \/>\nVers les mondes nouveaux de la ferveur humaine.<\/p>\n<p>L\u2019ordre divin et primitif n\u2019existait plus.<br \/>\nTout un autre univers se d\u00e9gageait de l\u2019ombre<br \/>\nO\u00f9 des rythmes nouveaux encore irr\u00e9solus<br \/>\nEntrem\u00ealaient leur force et leurs ondes sans nombre.<br \/>\nVous les sentiez courir en vous, grands bois vermeils,<br \/>\nTumultueux de vent ou calmes de ros\u00e9e,<br \/>\nEt toi, montagne, et vous, neiges cristallis\u00e9es,<br \/>\nL\u00e0-haut, en des palais de gel et de soleil<br \/>\nEt toi, sol bienveillant aux fruits, aux fleurs, aux graines,<br \/>\nEt toi, clart\u00e9 chantante et douce des fontaines,<br \/>\nEt vous, min\u00e9raux froids, subtils et t\u00e9n\u00e9breux,<br \/>\nEt vous, astres m\u00eal\u00e9s au tournoiement des cieux,<br \/>\nEt toi, fleuve jet\u00e9 aux flots oc\u00e9aniques,<br \/>\nEt toi, le temps, et vous, l\u2019espace et l\u2019infini,<br \/>\nEt vous enfin, cerveaux d\u2019\u00c8ve et d\u2019Adam, unis<br \/>\nPour la vie innombrable et pour la mort unique.<\/p>\n<p>L\u2019homme sentit bient\u00f4t comme un multiple aimant<br \/>\nSolliciter sa force et la m\u00ealer aux choses ;<br \/>\nIl devinait les buts, il soup\u00e7onnait les causes<br \/>\nEt les mots s\u2019exaltaient sur ses l\u00e8vres d\u2019amant ;<br \/>\nSon c\u0153ur na\u00eff, sans le vouloir, aima la terre<br \/>\nEt l\u2019eau ob\u00e9issante et l\u2019arbre autoritaire<br \/>\nEt les feux jaillissants des cailloux fracass\u00e9s.<br \/>\nLes fruits tentaient sa bouche avec leurs ors placides<br \/>\nEt les raisins broy\u00e9s des grappes translucides<br \/>\nIlluminaient sa soif avant de l\u2019apaiser.<br \/>\nEt la chasse et la lutte et les b\u00eates hurlantes<br \/>\n\u00c9veill\u00e8rent l\u2019adresse endormie en ses mains,<br \/>\nEt l\u2019orgueil le dota de forces violentes<br \/>\nPour que lui-m\u00eame, un jour, b\u00e2tit seul son destin.<\/p>\n<p>Et la femme, plus belle encor depuis que l\u2019homme<br \/>\nAvait \u00e9mu sa chair du frisson merveilleux,<br \/>\nVivait dans les bois d\u2019or baign\u00e9s d\u2019aube et d\u2019aromes<br \/>\nAvec tout l\u2019avenir dans les pleurs de ses yeux.<br \/>\nC\u2019est en elle que s\u2019\u00e9veilla la premi\u00e8re \u00e2me<br \/>\nFaite de force douce et de trouble inconnu,<br \/>\n\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 tout son c\u0153ur se r\u00e9pandait en flammes<br \/>\nSur le germe d\u2019enfant que serrait son flanc nu.<br \/>\nLe soir, lorsque le jour dans la gloire s\u2019ach\u00e8ve<br \/>\nEt que luisent les pieds des troncs dans les for\u00eats,<br \/>\nElle \u00e9tendait son corps d\u00e9j\u00e0 plein de son r\u00eave<br \/>\nSur les pentes des rocs que le couchant dorait ;<br \/>\nSes beaux seins soulev\u00e9s faisaient deux ombres rondes<br \/>\nSur sa peau fr\u00e9missante et claire ainsi que l\u2019eau,<br \/>\nEt le soleil fr\u00f4lant toute sa chair f\u00e9conde<br \/>\nSemblait m\u00fbrir ainsi tout le monde nouveau.<br \/>\nElle songeait, vaillante et grave, ardente et lente,<br \/>\nAu sort humain multipli\u00e9 par son amour,<br \/>\n\u00c0 la volont\u00e9 belle, \u00e9norme et violente<br \/>\nQui dompterait la terre et ses forces un jour.<br \/>\nVous lui apparaissiez, vous, les douleurs sacr\u00e9es,<br \/>\nEt vous, les d\u00e9sespoirs, et vous, les maux profonds,<br \/>\nEt d\u2019avance la grande \u00c8ve transfigur\u00e9e<br \/>\nPrit vos mains en ses mains et vous baisa le front ;<br \/>\nMais vous aussi, grandeur, folie, audace humaines,<br \/>\nVous exaltiez son c\u0153ur pour en chasser le deuil,<br \/>\nEt vos transports naissants et vos ardeurs soudaines<br \/>\nLui pr\u00e9dirent quels bonds soul\u00e8veraient l\u2019orgueil ;<br \/>\nElle esp\u00e9rait en vous, recherches et pens\u00e9es,<br \/>\nAcharnement de vivre et de vouloir le mieux<br \/>\nDans la peine vaillante et la joie angoiss\u00e9e,<br \/>\nSi bien que, s\u2019en allant un soir sous le ciel bleu,<br \/>\nLibre et belle, par un chemin de mousses vertes,<br \/>\nElle aper\u00e7ut le seuil du paradis, l\u00e0-bas :<br \/>\nL\u2019ange \u00e9tait accueillant, la porte \u00e9tait ouverte ;<br \/>\nMais, d\u00e9tournant la t\u00eate, elle n\u2019y rentra pas.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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