{"id":15269,"date":"2025-05-13T10:49:14","date_gmt":"2025-05-13T08:49:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=15269"},"modified":"2025-05-13T10:49:14","modified_gmt":"2025-05-13T08:49:14","slug":"jan-snul","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/jan-snul\/","title":{"rendered":"Jan Snul"},"content":{"rendered":"<p>La croix de paille est l\u00e0, barrant la porte,<br \/>\nSigne de deuil : Jan Snul est mort.<br \/>\nSes chiens hurlent ; le vent du Nord<br \/>\nRafle leur plainte, et vers les bois l\u2019emporte.<\/p>\n<p>Jan Snul ? Tant de saisons avaient tann\u00e9<br \/>\nSon front rugueux et ravin\u00e9,<br \/>\nQu\u2019on donnait l\u2019\u00e2ge<br \/>\nDes vieux chemins \u00e0 son visage.<\/p>\n<p>Bougon et fruste, \u00e2pre et balourd,<br \/>\nTalons pesants et menton gourd,<br \/>\nBoudant les champs, boudant les f\u00eates,<br \/>\nSon c\u0153ur n\u2019\u00e9tait profond que pour les b\u00eates.<\/p>\n<p>Mais celles-l\u00e0, comme il les aimait !<br \/>\nEt comme il les accoutumait<br \/>\n\u00c0 son amour tenace,<br \/>\nAvec des gestes doux qui longuement assistent,<br \/>\nAvec des mots na\u00effs qui vivement insistent ;<br \/>\nL\u2019hiver, les jours de pluie et de vent fou,<br \/>\nQuand le soleil, comme un paquet de haillons roux,<br \/>\nEst balay\u00e9, dans un coin de l\u2019espace,<br \/>\nSon pauvre et vieux logis servait de rendez-vous<br \/>\nPendant les chasses,<br \/>\nAux daims, blaireaux, putois, renards et m\u00eame aux loups.<\/p>\n<p>\u00c0 vivre ainsi d\u2019une existence famili\u00e8re,<br \/>\nAvec tous ceux des trous et des tani\u00e8res,<br \/>\nAvec tous ceux des champs et des for\u00eats,<br \/>\nJan Snul apparaissait,<br \/>\nComme un antique et boucan\u00e9 satyre.<br \/>\nRien n\u2019\u00e9clatait qu\u2019il ne compr\u00eet,<br \/>\nDans leurs abois, ni dans leurs cris.<br \/>\nIl devinait ce qu\u2019il fallait leur dire<br \/>\nAvant que la col\u00e8re ou bien la peur<br \/>\nNe provoqu\u00e2t leur fuite ou leur fureur,<br \/>\nComme un brusque ouragan, \u00e0 travers les broussailles.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait le berger de ces fauves ouailles ;<br \/>\nIl agissait, loin du village, en tapinois,<br \/>\nEt les odeurs violentes des bois,<br \/>\nEt les senteurs sexuelles et chaudes<br \/>\nHantaient et saturaient ses blaudes.<br \/>\nParfois, une tribu, la nuit,<br \/>\nDe loups et de renards, venait \u00e0 lui.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9. La lune immense et p\u00e2le<br \/>\nLaissait tomber sa lumi\u00e8re lustrale ;<br \/>\nIl s\u2019asseyait alors dans la clart\u00e9<br \/>\nTranslucide de la plaine diamant\u00e9e,<br \/>\nLes animaux frottaient leur front \u00e0 ses genoux,<br \/>\nEt le vieux Snul prenait en ses deux mains leur t\u00eate,<br \/>\nFixait ses yeux mouill\u00e9s sur leurs beaux yeux de b\u00eates,<br \/>\nEt d\u00e9vorait, comme un amant, leurs regards doux.<\/p>\n<p>Au mois des ruts, il s\u2019enfermait seul avec elles,<br \/>\n\u00c0 volets clos. C\u2019\u00e9taient des f\u00eates solennelles<br \/>\nDe violence et de bont\u00e9. L\u2019homme br\u00fblait<br \/>\nDu fruste et primitif instinct. Il se roulait<br \/>\nParmi des l\u00e8chements et des caresses telles<br \/>\nQu\u2019il se croyait au temps des fables immortelles,<br \/>\nO\u00f9 tout ce qui se tord de joie ou de douleur,<br \/>\nSous les cieux nus, s\u2019aimait d\u2019une \u00e9norme ferveur.<\/p>\n<p>Et maintenant, voici qu\u2019il est parti<br \/>\nOn ne sait o\u00f9, vers l\u2019infini.<\/p>\n<p>Or, depuis l\u2019aube, \u00e0 coups d\u2019abois,<br \/>\nSes chiens hurlent vers les grands bois<br \/>\nEt leur douleur augmente et se propage<br \/>\nLe soir, \u00e0 travers champs, jusqu\u2019aux derniers villages.<\/p>\n<p>Renards et loups, daims et blaireaux, rats et putois<br \/>\nL\u2019ont reconnue et l\u2019ont enfin comprise.<br \/>\nEt tous partent, sous l\u2019ouragan, dans la nuit grise,<br \/>\nPattes folles, regards luisants, museau lev\u00e9,<br \/>\nOngles courbes, comme des becs,<br \/>\nFaisant un bruit de noyaux secs,<br \/>\nJet\u00e9s en tas, sur le pav\u00e9.<\/p>\n<p>Et sur le seuil de la maison, le deuil<br \/>\nToujours hurlant des chiens gardiens s\u2019\u00e9plore encore,<br \/>\nLeur parle et les accueille.<br \/>\n\u00ab Il s\u2019en alla subitement,<br \/>\nSans rien dire, sait-on comment\u2026<br \/>\nVoici la cendre encor ti\u00e8de de l\u2019\u00e2tre ;<br \/>\nVoici sa pipe et son b\u00e2ton de p\u00e2tre,<br \/>\nEt l\u2019\u00e9cuelle commune \u00e0 tous, et son manteau.<br \/>\nAu jour levant, deux lourds corbeaux,<br \/>\nAiles grandes, ainsi que des cisailles,<br \/>\nOnt obscurci l\u2019espace et appel\u00e9 les gens :<br \/>\nOn a roul\u00e9 le mort dans un drap blanc<br \/>\nEt dispos\u00e9 sur le chemin la croix de paille. \u00bb<\/p>\n<p>Et les b\u00eates se sont mises \u00e0 longuement<br \/>\nFlairer le mort et ses loques de v\u00eatements<br \/>\nEt son b\u00e2ton et son \u00e9cuelle et la survie<br \/>\nChaude encore de sa tendresse inassouvie<br \/>\nPour leurs ardeurs et leurs instincts.<br \/>\nLeurs cris et leurs sanglots se sont \u00e9teints<br \/>\nEn d\u00e9sespoir plus morne et n\u2019ont repris leur force<br \/>\nQu\u2019\u00e0 l\u2019heure, o\u00f9 sont venus les fossoyeurs.<\/p>\n<p>En un cercueil rugueux comme une \u00e9corce,<br \/>\nOn a port\u00e9 le mort<br \/>\nDans la luisante herb\u00e9e et le d\u00e9cor<br \/>\nSilencieux et vert des arbres fun\u00e9raires.<\/p>\n<p>Les b\u00eates voulurent veiller la nuit enti\u00e8re ;<br \/>\nIl en \u00e9tait venu d\u2019autres \u00e0 leur appel,<br \/>\nDes pays d\u2019or et de fum\u00e9e, o\u00f9 le Rupel<br \/>\nSinue et des marais de la Durme flamande.<br \/>\nLe vieil Escaut avait fourni des bandes<br \/>\nDe rats et de loutres, et les renards<br \/>\n\u00c9taient sortis du ch\u00e2teau de C\u00e9sar,<br \/>\nDont la ruine illustre Rupelmonde.<\/p>\n<p>Leur plainte et leur douleur sifflaient, comme des frondes ;<br \/>\nLeurs hurlements frappaient, comme des coups, l\u2019\u00e9cho ;<br \/>\nIls d\u00e9rangeaient, dans leur sommeil, les gens des eaux<br \/>\nEt s\u2019exaltaient si forts, si t\u00eatus, et si loin,<br \/>\nQue les p\u00eacheurs d\u2019aval, la hache au poing,<br \/>\nAttaqu\u00e8rent ce deuil montant jusqu\u2019aux \u00e9toiles.<\/p>\n<p>L\u2019ombre jetant, sur la lutte, ses voiles,<br \/>\nB\u00eates et gens se d\u00e9chiraient, sans voir<br \/>\nLe sang faire de la fange sur le sol noir<br \/>\nEt la haine brandir aux cieux ses flammes rousses.<br \/>\nTous ceux du Bornhemsgat vinrent \u00e0 la rescousse ;<br \/>\nIls apportaient des socs et des marteaux,<br \/>\nIls se ruaient, par blocs brutaux,<br \/>\nQuatre \u00e0 quatre, dans la bataille.<br \/>\nLeur passage compact y laissait une entaille<br \/>\n\u00c9norme : ils tailladaient et les b\u00eates mordaient.<br \/>\nUn molosse, le poil debout, les dents sauvages,<br \/>\nSaisit l\u2019un d\u2019eux et resserra sa rage,<br \/>\nSur la nuque, comme un \u00e9tau ;<br \/>\nUne loutre broyait la main du passeur d\u2019eau ;<br \/>\nLes daims trouaient et renversaient, \u00e0 coups de corne,<br \/>\nLes jarrets droits et durs, comme des bornes ;<br \/>\nUn marinier, le torse ouvert, mourut<br \/>\nEt les hommes c\u00e9daient, quand apparut<br \/>\nDans le tumulte fou des col\u00e8res scand\u00e9es,<br \/>\nAu flux et au reflux des chocs et des bord\u00e9es,<br \/>\nCe monument de rouge et formidable ardeur,<br \/>\nNel Frankenlap, sonneur de trompe et d\u00e9bardeur.<\/p>\n<p>Il balaya, d\u2019un seul \u00e9lan, toute la troupe<br \/>\nDes renards roux, brisa leurs dents, broya leurs croupes<br \/>\nEt projeta leurs corps bris\u00e9s et mous,<br \/>\nComme un d\u00e9fi, vers la fureur des loups.<\/p>\n<p>Alors, tel un trousseau de d\u00e9sespoir f\u00e9roce,<br \/>\nSe tordirent, dans le combat, loups et colosse :<br \/>\nSur ses jambes, ses bras, son dos,<br \/>\nLes animaux montaient : on entendait des os<br \/>\nCraquer et des cris noirs trouer l\u2019espace.<br \/>\nNel Frankenlap, avec sa masse<br \/>\nEt son couteau, frappait, comme un perdu,<br \/>\nDans cet amas de haine et de hargne pendu<br \/>\nAutour de sa col\u00e8re et de sa hargne.<br \/>\nIl amassait la force en lui, comme une \u00e9pargne,<br \/>\nEt, brusquement, la d\u00e9pensait, en de tels coups,<br \/>\nQu\u2019\u00e0 chaque effort, il assommait un loup.<br \/>\nParfois, pour s\u2019exalter ou varier ses crimes,<br \/>\nSes doigts g\u00e9ants se refermaient sur sa victime<br \/>\nEt, d\u2019un geste d\u2019orgueil, il la lan\u00e7ait en l\u2019air.<br \/>\nLes morsures semblaient \u00e0 peine ouvrir sa chair ;<br \/>\nOn l\u2019aurait cru b\u00e2ti, pour d\u00e9placer les arches<br \/>\nD\u2019un pont sonore, o\u00f9 grouillerait la Flandre en marche<br \/>\nEt contenir les cris, les rafales, les bonds<br \/>\nDu Nord entier, dans les poches de ses poumons.<\/p>\n<p>Il d\u00e9cida du sort du combat rouge,<br \/>\nAvec un tel emportement,<br \/>\nQue les b\u00eates, honteusement,<br \/>\nPar les sentiers des pr\u00e9s, par le chemin des bouges,<br \/>\nRecul\u00e8rent devant son large acharnement.<\/p>\n<p>Toutes prirent la fuite, et leur d\u00e9faite<br \/>\nSe d\u00e9robait d\u00e9j\u00e0, sous les taillis du bois,<br \/>\nQu\u2019au petit jour levant, le patron des Trois Rois<br \/>\nH\u00e9la le d\u00e9bardeur sanglant et lui fit f\u00eate.<\/p>\n<p>La bi\u00e8re \u00e9tincela dans les verres profonds ;<br \/>\nOn but, comme aux temps d\u2019or des sauvages kermesses,<br \/>\nBenedictus le sacristain, l\u00e0-bas, sonnait la messe<br \/>\nEt l\u2019on trinqua, d\u2019apr\u00e8s le rythme du bourdon.<\/p>\n<p>Et depuis lors, sous l\u2019herbe et les crucianelles,<br \/>\nJan Snul \u00e9coute autour de lui, le temps couler,<br \/>\nEt, vers l\u2019oubli, toujours plus loin se reculer<br \/>\nLe montueux aboi des b\u00eates fraternelles.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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