{"id":13995,"date":"2025-05-09T23:28:47","date_gmt":"2025-05-09T21:28:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=13995"},"modified":"2025-05-09T23:28:47","modified_gmt":"2025-05-09T21:28:47","slug":"le-thermodon","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/le-thermodon\/","title":{"rendered":"Le Thermodon"},"content":{"rendered":"<p>I.<\/p>\n<p>J\u2019ai, dans mon cabinet, une bataille \u00e9norme<br \/>\nQui s\u2019agite et se tord comme un serpent difforme,<br \/>\nEt dont l\u2019\u00e9trange aspect arr\u00eate l\u2019\u0153il surpris ;<br \/>\nOn dirait qu\u2019on entend, avec un sourd murmure,<br \/>\nLa gravure sonner comme une vieille armure,<br \/>\nEt le papier muet semble jeter des cris.<\/p>\n<p>Un pont, par o\u00f9 se rue une foule en d\u00e9mence,<br \/>\nArc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,<br \/>\nEt, d\u2019un cadre de pierre, entoure le tableau ;<br \/>\n\u00c0 travers l\u2019arche, on voit une ville enflamm\u00e9e,<br \/>\nD\u2019o\u00f9 montent, en tournant, de longs flots de fum\u00e9e,<br \/>\nDont le rouge reflet brille et tremble sur l\u2019eau.<\/p>\n<p>Une barque, pareille \u00e0 la barque des ombres,<br \/>\nGlisse sinistrement au dos des vagues sombres,<br \/>\nPortant, triste fardeau, des vaincus et des morts ;<br \/>\nUne averse de sang pleut des t\u00eates coup\u00e9es ;<br \/>\nDes mains, par l\u2019agonie, \u00e9perdument crisp\u00e9es,<br \/>\nAvec leurs doigts noueux s\u2019accrochent \u00e0 ses bords.<\/p>\n<p>Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,<br \/>\nLe grand fleuve a toujours toute pr\u00eate une tombe ;<br \/>\nIl le berce un moment, et puis il l\u2019engloutit ;<br \/>\nLes flots toujours b\u00e9ants, de leurs gueules voraces,<br \/>\nD\u00e9vorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,<br \/>\nTout ce que le combat jette \u00e0 leur app\u00e9tit.<\/p>\n<p>Ici c\u2019est un cheval qui s\u2019effare et se cabre,<br \/>\nEt se fait, dans sa chute, une blessure au sabre<br \/>\nQu\u2019un mourant tient encor dans son poing fracass\u00e9 ;<br \/>\nPlus loin, c\u2019est un carquois plein de fl\u00e8ches, qui verse<br \/>\nSes dards en pluie aigu\u00eb, et dont chaque trait perce<br \/>\nUn cadavre d\u00e9j\u00e0 de cent coups travers\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est un rude combat ! chevelures, crini\u00e8res,<br \/>\nPanaches et cimiers, enseignes et banni\u00e8res,<br \/>\nAu souffle des clairons volent \u00e9chevel\u00e9s ;<br \/>\nLes lances, ces \u00e9pis de la moisson sanglante,<br \/>\nS\u2019inclinent \u00e0 leur vent en tranche \u00e9tincelante,<br \/>\nComme sous une pluie on voit pencher des bl\u00e9s.<\/p>\n<p>Les glaives dentel\u00e9s font d\u2019affreuses morsures ;<br \/>\nLe poignard alt\u00e9r\u00e9, plongeant dans les blessures,<br \/>\nComme dans une coupe, y boit \u00e0 flots le sang ;<br \/>\nEt les \u00e9pieux, rompant les armes les plus fortes,<br \/>\nPour le ciel ou l\u2019enfer, ouvrent de larges portes<br \/>\nAux \u00e2mes qui des corps sortent en rugissant.<\/p>\n<p>Quelle f\u00e9rocit\u00e9 de dessin et de touche,<br \/>\nQuelle sauvagerie et quelle ardeur farouche !<br \/>\nQui signa ce po\u00ebme \u00e9trange et v\u00e9h\u00e9ment ?<br \/>\nC\u2019est toi, ma\u00eetre supr\u00eame, \u00e0 la main turbulente,<br \/>\nPeintre au nom rouge, roi de la couleur br\u00fblante,<br \/>\nDivin N\u00e9erlandais, Michel-Ange flamand !<\/p>\n<p>C\u2019est toi, Rubens, c\u2019est toi, dont la rage sublime,<br \/>\nPencha cette bataille au bord de cet ab\u00eeme,<br \/>\nQui joignis ses deux bouts comme un bracelet d\u2019or,<br \/>\nEt lui mis pour cam\u00e9e un beau groupe de femmes,<br \/>\nSi blanches, que le fleuve aux triomphantes lames,<br \/>\nS\u2019apaise et n\u2019ose pas les submerger encor !<\/p>\n<p>II.<\/p>\n<p>Car ce sont, \u00f4 piti\u00e9 ! des femmes, des guerri\u00e8res<br \/>\nQue la m\u00eal\u00e9e \u00e9treint de ses mains meurtri\u00e8res.<br \/>\n\ufeffSous l\u2019armure une gorge bat ;<br \/>\nLes \u00e9cailles d\u2019airain couvrent des seins d\u2019ivoire,<br \/>\nO\u00f9, nourrisson cruel, la mort p\u00e2le vient boire<br \/>\n\ufeffLe lait empourpr\u00e9 du combat.<\/p>\n<p>Regardez ! regardez ! les chevelures blondes<br \/>\nCoulent en ruisseaux d\u2019or se m\u00ealer sous les ondes,<br \/>\n\ufeffAux cheveux glauques des roseaux.<br \/>\nVoyez ces belles chairs, plus pures que l\u2019alb\u00e2tre,<br \/>\nO\u00f9, dans la blancheur mate, une veine bleu\u00e2tre<br \/>\n\ufeffCircule en transparents r\u00e9seaux.<\/p>\n<p>H\u00e9las ! sur tous ces corps \u00e0 la teinte nacr\u00e9e,<br \/>\nLa mort a d\u00e9j\u00e0 mis sa p\u00e2leur azur\u00e9e ;<br \/>\n\ufeffIls n\u2019ont de rose que le sang.<br \/>\nLeurs bras abandonn\u00e9s trempent, les mains ouvertes,<br \/>\nDans la vase du fleuve, entre les algues vertes,<br \/>\n\ufeffO\u00f9 l\u2019eau les soul\u00e8ve en passant.<\/p>\n<p>Le cheval de bataille \u00e0 la croupe tigr\u00e9e,<br \/>\nSecouant dans les cieux sa crini\u00e8re effar\u00e9e,<br \/>\n\ufeffLes foule avec ses durs sabots.<br \/>\nEt le l\u00e2che vainqueur, dans sa rage brutale,<br \/>\nSur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,<br \/>\n\ufeffTire \u00e0 lui leurs derniers lambeaux.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t, du haut des monts, les vautours au col chauve,<br \/>\nLes corbeaux verniss\u00e9s, les aigles \u00e0 l\u2019\u0153il fauve,<br \/>\n\ufeffL\u2019orfraie au regard clandestin ;<br \/>\nLes loups se balan\u00e7ant sur leurs \u00e9chines maigres,<br \/>\nLes renards, les chakals, accourront tout all\u00e8gres,<br \/>\n\ufeffPrendre leur part au grand festin ;<\/p>\n<p>Ce splendide banquet r\u00e9parera leurs je\u00fbnes ;<br \/>\n\u00d4 mis\u00e8re ! \u00f4 douleur ! tous ces corps frais et jeunes,<br \/>\n\ufeffCes beaux seins, d\u2019un si pur contour,<br \/>\nFaits pour les chauds baisers d\u2019une amoureuse bouche,<br \/>\nFouill\u00e9s par le museau de l\u2019hy\u00e8ne farouche,<br \/>\n\ufeffPiqu\u00e9s par le bec du vautour !<\/p>\n<p>Cessez de vains efforts, \u00f4 braves amazones !<br \/>\n\u00c0 quoi vous sert d\u2019avoir, ainsi que des Bellones,<br \/>\n\ufeffLe casque grec empanach\u00e9,<br \/>\nLa cuirasse de fer, de clous d\u2019or \u00e9toil\u00e9e,<br \/>\nSi votre main trop faible, au fort de la m\u00eal\u00e9e,<br \/>\n\ufeffL\u00e2che votre glaive \u00e9br\u00e9ch\u00e9 !<\/p>\n<p>Votre armure fauss\u00e9e, entre ces bras robustes,<br \/>\nComme un mince carton s\u2019aplatit sur ces bustes,<br \/>\n\ufeffO\u00f9 le poil pousse en plein terrain ;<br \/>\nAvec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,<br \/>\n\u00d4 guerri\u00e8res ! seraient les appas et les charmes<br \/>\n\ufeffCach\u00e9s sous vos corsets d\u2019airain.<\/p>\n<p>S\u2019ils n\u2019\u00e9taient repouss\u00e9s par les rudes \u00e9cailles,<br \/>\nPar les mailles d\u2019acier qui h\u00e9rissent vos tailles,<br \/>\n\ufeffLes bras se suspendraient autour ;<br \/>\nSi vous aviez voulu, douce et modeste gloire,<br \/>\nVous auriez, sans combat, remport\u00e9 la victoire,<br \/>\n\ufeffCar la force c\u00e8de \u00e0 l\u2019amour.<\/p>\n<p>Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales<br \/>\nQui volent, de la brise et de l\u2019\u00e9clair rivales.<br \/>\n\ufeffFuyez sans vous tourner pour voir,<br \/>\nEt ne vous arr\u00eatez qu\u2019en des retraites s\u00fbres,<br \/>\nO\u00f9 se trouve un flot clair pour laver vos blessures<br \/>\n\ufeffEt du gazon pour vous asseoir !<\/p>\n<p>III.<\/p>\n<p>C\u2019est la n\u00e9cessit\u00e9 ! c\u2019est la r\u00e8gle fatale !<br \/>\nToujours l\u2019esprit le c\u00e8de \u00e0 la force brutale ;<br \/>\nEt quand la passion, aux beaux \u00e9lans divins,<br \/>\nAvec le positif veut en venir aux mains,<br \/>\nArdente, et n\u2019\u00e9coutant que le feu qui l\u2019anime,<br \/>\nEngage le combat sur le pont de l\u2019ab\u00eeme ;<br \/>\nElle ne peut tenir, avec ses mains d\u2019enfant,<br \/>\nContre ces grands chevaux \u00e0 forme d\u2019\u00e9l\u00e9phant,<br \/>\nCabr\u00e9s et renvers\u00e9s sur leurs \u00e9normes croupes,<br \/>\nContre ces forts guerriers et ces robustes troupes<br \/>\nAux bras durs et noueux comme des ch\u00eanes verts,<br \/>\nAux musculeux poitrails, de buffle recouverts ;<br \/>\nToujours le pied lui manque, et de fl\u00e8ches cribl\u00e9e,<br \/>\nElle tombe en hurlant dans l\u2019onde flagell\u00e9e,<br \/>\nO\u00f9 son corps va trouver les ca\u00efmans du fond.<br \/>\nCependant, les vainqueurs, sur la cr\u00eate du pont,<br \/>\nSans donner une plainte aux victimes noy\u00e9es,<br \/>\nPassent, tambours battants, enseignes d\u00e9ploy\u00e9es.<br \/>\nCette planche, grav\u00e9e en six cartons divers,<br \/>\nPar Lucas Vostermann, d\u2019apr\u00e8s Rubens, d\u2019Anvers,<br \/>\nFemmes, au c\u0153ur hautain, p\u00e2les cariatides,<br \/>\nQui ployez \u00e0 regret des t\u00eates moins timides<br \/>\nSous le fronton pesant des devoirs et des lois,<br \/>\nEt qui vous refusez \u00e0 porter votre croix,<br \/>\nDe votre destin\u00e9e est l\u2019effrayant symbole<br \/>\nEt je l\u2019y vois \u00e9crite en sombre parabole :<br \/>\nComme vous, autrefois, folles de libert\u00e9,<br \/>\nDes femmes au grand c\u0153ur, \u00e0 la m\u00e2le beaut\u00e9,<br \/>\nSe br\u00fbl\u00e8rent un sein, et mirent \u00e0 la place<br \/>\nLa M\u00e9duse sculpt\u00e9e au c\u0153ur de la cuirasse ;<br \/>\nElles laiss\u00e8rent l\u00e0 l\u2019aiguille et les fuseaux,<br \/>\nLa navette qui court \u00e0 travers les r\u00e9seaux,<br \/>\nLes travaux de la femme et les soins du m\u00e9nage,<br \/>\nPour la lance et l\u2019\u00e9p\u00e9e, instruments de carnage ;<br \/>\nN\u00e9gligeant la parure, et n\u2019ayant pour se voir<br \/>\nQu\u2019un bouclier d\u2019airain, fauve et louche miroir ;<br \/>\nAu Thermodon, qu\u2019enjambe un pont d\u2019une seule arche,<br \/>\nLeur troupe rencontra la grande arm\u00e9e en marche ;<br \/>\nCe fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps<br \/>\nIncertaine mar\u00e9e, on vit les combattants,<br \/>\nLes chevelures d\u2019or ou bien les t\u00eates brunes,<br \/>\nFemmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,<br \/>\nPousser et repousser leur flux et leur reflux,<br \/>\nEt longtemps la victoire, aux pieds irr\u00e9solus,<br \/>\nMesurant le terrain et supputant les pertes,<br \/>\nErra d\u2019un camp \u00e0 l\u2019autre avec ses palmes vertes.<br \/>\nDe fatigue \u00e0 la fin, les bras fr\u00eales et blancs<br \/>\nLaiss\u00e8rent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants<br \/>\nTrop faibles ouvriers pour de si fortes \u00e2mes ;<br \/>\nEt, dans l\u2019eau, jusqu\u2019au soir, il plut des corps de femmes !<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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