{"id":12640,"date":"2025-05-08T16:44:39","date_gmt":"2025-05-08T14:44:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=12640"},"modified":"2025-05-08T16:44:39","modified_gmt":"2025-05-08T14:44:39","slug":"le-deluge","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/le-deluge\/","title":{"rendered":"Le d\u00e9luge"},"content":{"rendered":"<p><strong>I<\/strong><\/p>\n<p>La Terre \u00e9tait riante et dans sa fleur premi\u00e8re ;<br \/>\nLe jour avait encor cette m\u00eame lumi\u00e8re<br \/>\nQui du Ciel embelli couronna les hauteurs<br \/>\nQuand Dieu la fit tomber de ses doigts cr\u00e9ateurs.<br \/>\nRien n\u2019avait dans sa forme alt\u00e9r\u00e9 la nature,<br \/>\nEt des monts r\u00e9guliers l\u2019immense architecture<br \/>\nS\u2019\u00e9levait jusqu\u2019aux Cieux par ses degr\u00e9s \u00e9gaux,<br \/>\nSans que rien de leur cha\u00eene e\u00fbt bris\u00e9 les anneaux.<br \/>\nLa for\u00eat, plus f\u00e9conde, ombrageait, sous ses d\u00f4mes,<br \/>\nDes plaines et des fleurs les gracieux royaumes<br \/>\nEt des fleuves aux mers le cours \u00e9tait r\u00e9gl\u00e9<br \/>\nDans un ordre parfait qui n\u2019\u00e9tait pas troubl\u00e9.<br \/>\nJamais un voyageur n\u2019aurait, sous le feuillage,<br \/>\nRencontr\u00e9, loin des flots, l\u2019\u00e9mail du coquillage,<br \/>\nEt la perle habitait son palais de cristal :<br \/>\nChaque tr\u00e9sor restait dans l\u2019\u00e9l\u00e9ment natal,<br \/>\nSans enfreindre jamais la c\u00e9leste d\u00e9fense ;<br \/>\nEt la beaut\u00e9 du monde attestait son enfance ;<br \/>\nTout suivait sa loi douce et son premier penchant,<br \/>\nTout \u00e9tait pur encor. Mais l\u2019homme \u00e9tait m\u00e9chant.<\/p>\n<p>Les peuples d\u00e9j\u00e0 vieux, les races d\u00e9j\u00e0 m\u00fbres,<br \/>\nAvaient vu jusqu\u2019au fond des sciences obscures ;<br \/>\nLes mortels savaient tout, et tout les affligeait ;<br \/>\nLe prince \u00e9tait sans joie ainsi que le sujet ;<br \/>\nTrente religions avaient eu leurs proph\u00e8tes,<br \/>\nLeurs martyrs, leurs combats, leurs gloires, leurs d\u00e9faites,<br \/>\nLeur temps d\u2019indiff\u00e9rence et leur si\u00e8cle d\u2019oubli ;<br \/>\nChaque peuple, \u00e0 son tour dans l\u2019ombre enseveli,<br \/>\nChantait languissamment ses grandeurs effac\u00e9es :<br \/>\nLa mort r\u00e9gnait d\u00e9j\u00e0 dans les \u00e2mes glac\u00e9es.<br \/>\nM\u00eame plus haut que l\u2019homme atteignaient ses malheurs :<br \/>\nD\u2019autres \u00eatres cherchaient ses plaisirs et ses pleurs.<br \/>\nSouvent, fruit inconnu d\u2019un orgueilleux m\u00e9lange,<br \/>\nAu sein d\u2019une mortelle on vit le fils d\u2019un Ange.<br \/>\nLe crime universel s\u2019\u00e9levait jusqu\u2019aux cieux.<br \/>\nDieu s\u2019attrista lui-m\u00eame et d\u00e9tourna les yeux.<\/p>\n<p>Et cependant, un jour, au sommet solitaire<br \/>\nDu mont sacr\u00e9 d\u2019Arar, le plus haut de la Terre,<br \/>\nApparut une vierge et pr\u00e8s d\u2019elle un pasteur :<br \/>\nTous deux n\u00e9s dans les champs, loin d\u2019un peuple imposteur,<br \/>\nLeur langage \u00e9tait doux, leurs mains \u00e9taient unies<br \/>\nComme au jour fortun\u00e9 des unions b\u00e9nies ;<br \/>\nIls semblaient, en passant sur ces monts inconnus,<br \/>\nRetourner vers le Ciel dont ils \u00e9taient venus ;<br \/>\nEt, sans l\u2019air de douleur, signe que Dieu nous laisse,<br \/>\nRien n\u2019e\u00fbt de leur nature indiqu\u00e9 la faiblesse,<br \/>\nTant les traits primitifs et leur simple beaut\u00e9<br \/>\nAvaient sur leur visage empreint de majest\u00e9.<\/p>\n<p>Quand du mont orageux ils touch\u00e8rent la cime,<br \/>\nLa campagne \u00e0 leurs pieds s\u2019ouvrit comme un ab\u00eeme.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait l\u2019heure o\u00f9 la nuit laisse le Ciel au jour :<br \/>\nLes constellations palissaient tour \u00e0 tour ;<br \/>\nEt, jetant \u00e0 la Terre un regard triste encore,<br \/>\nCouraient vers l\u2019Orient se perdre dans l\u2019aurore,<br \/>\nComme si pour toujours elles quittaient les yeux<br \/>\nQui lisaient leur destin sur elles dans les Cieux.<br \/>\nLe Soleil, d\u00e9voilant sa figure agrandie,<br \/>\nS\u2019\u00e9leva sur les bois comme un vaste incendie,<br \/>\nEt la Terre aussit\u00f4t, s\u2019agitant longuement,<br \/>\nSalua son retour par un g\u00e9missement.<br \/>\nR\u00e9unis sur les monts, d\u2019immobiles nuages<br \/>\nSemblaient y pr\u00e9parer l\u2019arsenal des orages ;<br \/>\nEt sur leurs fronts noircis qui partageaient les Cieux<br \/>\nLuisait incessamment l\u2019\u00e9clair silencieux.<br \/>\nTous les oiseaux, pouss\u00e9s par quelque instinct funeste,<br \/>\nS\u2019unissaient dans leur vol en un cercle c\u00e9leste ;<br \/>\nComme des exil\u00e9s qui se plaignent entre eux,<br \/>\nIls poussaient dans les airs de longs cris douloureux.<\/p>\n<p>La Terre cependant montrait ses lignes sombres<br \/>\nAu jour p\u00e2le et sanglant qui faisait fuir les ombres ;<br \/>\nMais, si l\u2019homme y passait, on ne pouvait le voir :<br \/>\nChaque cit\u00e9 semblait comme un point vague et noir,<br \/>\nTant le mont s\u2019\u00e9levait \u00e0 des hauteurs immenses !<br \/>\nEt des fleuves lointains les faibles apparences<br \/>\nRessemblaient au dessin par le vent effac\u00e9<br \/>\nQue le doigt d\u2019un enfant sur le sable a trac\u00e9.<\/p>\n<p>Ce fut l\u00e0 que deux voix, dans le d\u00e9sert perdues,<br \/>\nDans les hauteurs de l\u2019air avec peine entendues,<br \/>\nOs\u00e8rent un moment prononcer tour \u00e0 tour<br \/>\nCe dernier entretien d\u2019innocence et d\u2019amour :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Comme la Terre est belle en sa rondeur immense !<br \/>\nLa vois-tu qui s\u2019\u00e9tend jusqu\u2019o\u00f9 le ciel commence ?<br \/>\nLa vois-tu s\u2019embellir de toutes ses couleurs ?<br \/>\nRespire un jour encor le parfum de ses fleurs,<br \/>\nQue le vent matinal apporte \u00e0 nos montagnes.<br \/>\nOn dirait aujourd\u2019hui que les vastes campagnes<br \/>\nEl\u00e8vent leur encens, \u00e9talent leur beaut\u00e9,<br \/>\nPour toucher, s\u2019il se peut, le seigneur irrit\u00e9.<br \/>\nMais les vapeurs du ciel, comme de noirs fant\u00f4mes,<br \/>\nAm\u00e8nent tous ces bruits, ces lugubres sympt\u00f4mes<br \/>\nQui devaient, sans manquer au moment attendu,<br \/>\nAnnoncer l\u2019agonie \u00e0 l\u2019univers perdu.<br \/>\nViens, tandis que l\u2019horreur partout nous environne,<br \/>\nEt qu\u2019une vaste nuit lentement nous couronne,<br \/>\nViens, \u00f4 ma bien-aim\u00e9e ! Et, fermant tes beaux yeux,<br \/>\nQu\u2019\u00e9pouvante l\u2019aspect du d\u00e9sordre des cieux,<br \/>\nSur mon sein, sous mes bras repose encor ta t\u00eate,<br \/>\nComme l\u2019oiseau qui dort au sein de la temp\u00eate ;<br \/>\nJe te dirai l\u2019instant o\u00f9 le ciel sourira,<br \/>\nEt durant le p\u00e9ril ma voix te parlera. \u00bb<\/p>\n<p>La vierge sur son c\u0153ur pencha sa t\u00eate blonde ;<br \/>\nUn bruit r\u00e9gnait au loin, pareil au bruit de l\u2019onde :<br \/>\nMais tout \u00e9tait paisible et tout dormait dans l\u2019air ;<br \/>\nRien ne semblait vivant, rien, except\u00e9 l\u2019\u00e9clair.<br \/>\nLe pasteur poursuivit d\u2019une voix solennelle :<br \/>\n\u00ab Adieu, monde sans borne, \u00f4 terre maternelle !<br \/>\nFormes de l\u2019horizon, ombrages des for\u00eats,<br \/>\nAntres de la montagne, embaum\u00e9s et secrets ;<br \/>\nGazons verts, belles fleurs de l\u2019oasis ch\u00e9rie,<br \/>\nArbres, rochers connus, aspects de la patrie !<br \/>\nAdieu ! Tout va finir, tout doit \u00eatre effac\u00e9,<br \/>\nLe temps qu\u2019a re\u00e7u l\u2019homme est aujourd\u2019hui pass\u00e9,<br \/>\nDemain rien ne sera. Ce n\u2019est point par l\u2019\u00e9p\u00e9e,<br \/>\nPost\u00e9rit\u00e9 d\u2019Adam, que tu seras frapp\u00e9e,<br \/>\nNi par les maux du corps ou les chagrins du c\u0153ur ;<br \/>\nNon, c\u2019est un \u00e9l\u00e9ment qui sera ton vainqueur.<br \/>\nLa terre va mourir sous des eaux \u00e9ternelles,<br \/>\nEt l\u2019ange en la cherchant fatiguera ses ailes.<br \/>\nToujours succ\u00e9dera, dans l\u2019univers sans bruits,<br \/>\nAu silence des jours le silence des nuits.<br \/>\nL\u2019inutile soleil, si le matin l\u2019am\u00e8ne,<br \/>\nN\u2019entendra plus la voix et la parole humaine ;<br \/>\nEt quand sur un flot mort sa flamme aura relui,<br \/>\nLe st\u00e9rile rayon remontera vers lui.<br \/>\nOh ! pourquoi de mes yeux a-t-on lev\u00e9 les voiles ?<br \/>\nComment ai-je connu le secret des \u00e9toiles ?<br \/>\nScience du d\u00e9sert, annales des pasteurs !<br \/>\nCette nuit, parcourant vos divines hauteurs<br \/>\nDont l\u2019\u00c9gypte et Dieu seul connaissent le myst\u00e8re,<br \/>\nJe cherchais dans le ciel l\u2019avenir de la terre ;<br \/>\nMa houlette savante, orgueil de nos bergers,<br \/>\nTra\u00e7ait l\u2019ordre \u00e9ternel sur les sables l\u00e9gers,<br \/>\nComparant, pour fixer l\u2019heure o\u00f9 l\u2019\u00e9toile passe,<br \/>\nLes cailloux de la plaine aux lueurs de l\u2019espace.<\/p>\n<p>Mais un ange a paru dans la nuit sans sommeil ;<br \/>\nIl avait de son front quitt\u00e9 l\u2019\u00e9clat vermeil,<br \/>\nIl pleurait, et disait dans sa douleur am\u00e8re :<br \/>\n\u00ab Que n\u2019ai-je pu mourir lorsque mourut ta m\u00e8re !<br \/>\nJ\u2019ai failli, je l\u2019aimais, Dieu punit cet amour,<br \/>\nElle fut enlev\u00e9e en te laissant au jour.<br \/>\nLe nom d\u2019Emmanuel que la terre te donne,<br \/>\nC\u2019est mon nom. J\u2019ai pri\u00e9 pour que Dieu te pardonne ;<br \/>\nVa seul au mont Arar, prends ses rocs pour autels,<br \/>\nPrie, et seul, sans songer au destin des mortels,<br \/>\nTiens toujours tes regards plus hauts que sur la terre ;<br \/>\nLa mort de l\u2019innocence est pour l\u2019homme un myst\u00e8re ;<br \/>\nNe t\u2019en \u00e9tonne pas, n\u2019y porte pas tes yeux ;<br \/>\nLa piti\u00e9 du mortel n\u2019est point celle des cieux.<br \/>\nDieu ne fait point de pacte avec la race humaine ;<br \/>\nQui cr\u00e9a sans amour fera p\u00e9rir sans haine.<br \/>\nSois seul, si Dieu m\u2019entend, je viens. \u00bb Il m\u2019a quitt\u00e9 ;<br \/>\nAvec combien de pleurs, h\u00e9las ! l\u2019ai-je \u00e9cout\u00e9 !<br \/>\nJ\u2019ai mont\u00e9 sur l\u2019Arar, mais avec une femme. \u00bb<\/p>\n<p>Sara lui dit : \u00ab Ton \u00e2me est semblable \u00e0 mon \u00e2me,<br \/>\nCar un mortel m\u2019a dit : \u00ab Venez sur Gelbo\u00eb,<br \/>\nJe me nomme Japhet, et mon p\u00e8re est No\u00eb.<br \/>\nDevenez mon \u00e9pouse, et vous serez sa fille ;<br \/>\nTout va p\u00e9rir demain, si ce n\u2019est ma famille. \u00bb<br \/>\nEt moi je l\u2019ai quitt\u00e9 sans avoir r\u00e9pondu,<br \/>\nDe peur qu\u2019Emmanuel n\u2019e\u00fbt longtemps attendu. \u00bb<br \/>\nPuis tous deux embrass\u00e9s, ils se dirent ensemble :<br \/>\n\u00ab Ah ! louons l\u2019\u00e9ternel, il punit, mais rassemble ! \u00bb<br \/>\nLe tonnerre grondait ; et tous deux \u00e0 genoux<br \/>\nS\u2019\u00e9cri\u00e8rent alors : \u00ab O Seigneur, jugez-nous ! \u00bb<\/p>\n<p><strong>II<\/strong><\/p>\n<p>Tous les vents mugissaient, les montagnes trembl\u00e8rent,<br \/>\nDes fleuves arr\u00eat\u00e9s les vagues recul\u00e8rent,<br \/>\nEt du sombre horizon d\u00e9passant la hauteur,<br \/>\nDes vengeances de Dieu l\u2019immense ex\u00e9cuteur,<br \/>\nL\u2019oc\u00e9an apparut. Bouillonnant et superbe,<br \/>\nEntra\u00eenant les for\u00eats comme le sable et l\u2019herbe,<br \/>\nDe la plaine inond\u00e9e envahissant le fond,<br \/>\nIl se couche en vainqueur dans le d\u00e9sert profond,<br \/>\nApportant avec lui comme de grands troph\u00e9es<br \/>\nLes d\u00e9bris inconnus des villes \u00e9touff\u00e9es,<br \/>\nEt l\u00e0 bient\u00f4t plus calme en son accroissement,<br \/>\nSemble, dans ses travaux, s\u2019arr\u00eater un moment,<br \/>\nEt se plaire \u00e0 m\u00ealer, \u00e0 briser sur son onde<br \/>\nLes membres arrach\u00e9s au cadavre du Monde.<\/p>\n<p>Ce fut alors qu\u2019on vit des h\u00f4tes inconnus<br \/>\nSur des bords \u00e9trangers tout \u00e0 coup survenus ;<br \/>\nLe c\u00e8dre jusqu\u2019au nord vint \u00e9craser le saule ;<br \/>\nLes ours noy\u00e9s, flottants sur les gla\u00e7ons du p\u00f4le,<br \/>\nHeurt\u00e8rent l\u2019\u00e9l\u00e9phant pr\u00e8s du Nil endormi,<br \/>\nEt le monstre, que l\u2019eau soulevait \u00e0 demi,<br \/>\nS\u2019\u00e9tonna d\u2019\u00e9craser, dans sa lutte contre elle,<br \/>\nUne vague o\u00f9 nageaient le tigre et la gazelle.<br \/>\nEn vain des larges flots repoussant les premiers,<br \/>\nSa trompe tournoyante arracha les palmiers ;<br \/>\nIl fut roul\u00e9 comme eux dans les plaines torrides,<br \/>\nRegrettant ses roseaux et ses sables arides,<br \/>\nEt de ses hauts bambous le lit flexible et vert,<br \/>\nEt jusqu\u2019au vent de flamme exil\u00e9 du d\u00e9sert.<\/p>\n<p>Dans l\u2019effroi g\u00e9n\u00e9ral de toute cr\u00e9ature,<br \/>\nLa plus f\u00e9roce m\u00eame oubliait sa nature ;<br \/>\nLes animaux n\u2019osaient ni ramper ni courir,<br \/>\nChacun d\u2019eux r\u00e9sign\u00e9 se coucha pour mourir.<br \/>\nEn vain fuyant aux cieux l\u2019eau sur ses rocs venue,<br \/>\nL\u2019aigle tomba des airs, repouss\u00e9 par la nue.<br \/>\nLe p\u00e9ril confondit tous les \u00eatres tremblants.<br \/>\nL\u2019homme seul se livrait \u00e0 des projets sanglants.<br \/>\nQuelques rares vaisseaux qui se faisaient la guerre,<br \/>\nSe disputaient longtemps les restes de la terre :<br \/>\nMais, pendant leurs combats, les flots non ralentis<br \/>\nEffa\u00e7aient \u00e0 leurs yeux ces restes engloutis.<br \/>\nAlors un ennemi plus terrible que l\u2019onde<br \/>\nVint achever partout la d\u00e9faite du monde ;<br \/>\nLa faim de tous les c\u0153urs chassa les passions :<br \/>\nLes malheureux, vivants apr\u00e8s leurs nations,<br \/>\nN\u2019avaient qu\u2019une pens\u00e9e, effroyable torture,<br \/>\nL\u2019approche de la mort, la mort sans s\u00e9pulture.<br \/>\nOn vit sur un esquif, de mers en mers jet\u00e9,<br \/>\nL\u2019\u0153il affam\u00e9 du fort sur le faible arr\u00eat\u00e9 ;<br \/>\nDes femmes, \u00e0 grands cris insultant la nature,<br \/>\nY r\u00e9clamaient du sort leur humaine p\u00e2ture ;<br \/>\nL\u2019ath\u00e9e, \u00e9pouvant\u00e9 de voir Dieu triomphant,<br \/>\nPuisait un jour de vie aux veines d\u2019un enfant ;<br \/>\nDes derniers r\u00e9prouv\u00e9s telle fut l\u2019agonie.<br \/>\nL\u2019amour survivait seul \u00e0 la bont\u00e9 bannie ;<br \/>\nCeux qu\u2019unissaient entre eux des serments mutuels,<br \/>\nEt que pers\u00e9cutait la haine des mortels,<br \/>\nS\u2019offraient ensemble \u00e0 l\u2019onde avec un front tranquille,<br \/>\nEt contre leurs douleurs trouvaient un m\u00eame asile.<\/p>\n<p>Mais sur le mont Arar, encor loin du tr\u00e9pas,<br \/>\nPour sauver ses enfants l\u2019ange ne venait pas ;<br \/>\nEn vain le cherchaient-ils, les vents et les orages<br \/>\nN\u2019apportaient sur leurs fronts que de sombres nuages.<\/p>\n<p>Cependant sous les flots mont\u00e9s \u00e9galement<br \/>\nTout avait par degr\u00e9s disparu lentement :<br \/>\nLes cit\u00e9s n\u2019\u00e9taient plus, rien ne vivait, et l\u2019onde<br \/>\nNe donnait qu\u2019un aspect \u00e0 la face du monde.<br \/>\nSeulement quelquefois sur l\u2019\u00e9l\u00e9ment profond<br \/>\nUn palais englouti montrait l\u2019or de son front ;<br \/>\nQuelques d\u00f4mes, pareils \u00e0 de magiques \u00eeles,<br \/>\nRestaient pour attester la splendeur de leurs villes.<br \/>\nL\u00e0 parurent encore un moment deux mortels :<br \/>\nL\u2019un la honte d\u2019un tr\u00f4ne, et l\u2019autre des autels ;<br \/>\nL\u2019un se tenant au bras de sa propre statue,<br \/>\nL\u2019autre au temple \u00e9lev\u00e9 d\u2019une idole abattue.<br \/>\nTous deux jusqu\u2019\u00e0 la mort s\u2019accus\u00e8rent en vain<br \/>\nDe l\u2019avoir attir\u00e9e avec le flot divin.<br \/>\nPlus loin, et contemplant la solitude humide,<br \/>\nMourait un autre roi, seul sur sa pyramide.<br \/>\nDans l\u2019immense tombeau, s\u2019\u00e9tait d\u2019abord sauv\u00e9<br \/>\nTout son peuple ouvrier qui l\u2019avait \u00e9lev\u00e9 :<br \/>\nMais la mer implacable, en fouillant dans les tombes,<br \/>\nAvait tout arrach\u00e9 du fond des catacombes :<br \/>\nLes mourants et leurs Dieux, les spectres immortels,<br \/>\nEt la race embaum\u00e9e, et le sphinx des autels,<br \/>\nEt ce roi fut jet\u00e9 sur les sombres momies<br \/>\nQui dans leurs lits flottants se heurtaient endormies.<br \/>\nExpirant, il g\u00e9mit de voir \u00e0 son c\u00f4t\u00e9<br \/>\nPasser ces demi-dieux sans immortalit\u00e9,<br \/>\nD\u00e9rob\u00e9s \u00e0 la mort, mais reconquis par elle<br \/>\nSous les palais profonds de leur tombe \u00e9ternelle ;<br \/>\nIl eut le temps encor de penser une fois<br \/>\nQue nul ne saurait plus le nom de tant de rois,<br \/>\nQu\u2019un seul jour d\u00e9sormais comprendrait leur histoire,<br \/>\nCar la post\u00e9rit\u00e9 mourait avec leur gloire.<\/p>\n<p>L\u2019arche de Dieu passa comme un palais errant.<br \/>\nLe voyant assi\u00e9g\u00e9 par les flots du courant,<br \/>\nLe dernier des enfants de la famille \u00e9lue<br \/>\nLui tendit en secret sa main irr\u00e9solue,<br \/>\nMais d\u2019un dernier effort : \u00ab Va-t\u2019en, lui cria-t-il,<br \/>\nDe ton l\u00e2che salut je refuse l\u2019exil ;<br \/>\nVa, sur quelques rochers qu\u2019aura d\u00e9daign\u00e9s l\u2019onde,<br \/>\nConstruire tes cit\u00e9s sur le tombeau du monde ;<br \/>\nMon peuple mort est l\u00e0, sous la mer je suis roi.<br \/>\nMoins coupables que ceux qui descendront de toi,<br \/>\nPour \u00e9tonner tes fils sous ces plaines humides,<br \/>\nMes g\u00e9ants glorieux laissent les pyramides ;<br \/>\nEt sur le haut des monts leurs vastes ossements,<br \/>\nDe ces rivaux du ciel terribles monuments,<br \/>\nTrouv\u00e9s dans les d\u00e9bris de la terre inond\u00e9e,<br \/>\nViendront humilier ta race d\u00e9grad\u00e9e. \u00bb<br \/>\nIl disait, s\u2019essayant par le geste et la voix<br \/>\nA l\u2019air imp\u00e9rieux des hommes qui sont rois,<br \/>\nQuand, roul\u00e9 sur la pierre et touch\u00e9 par la foudre,<br \/>\nSur sa tombe immobile, il fut r\u00e9duit en poudre.<\/p>\n<p>Mais sur le mont Arar l\u2019Ange ne venait pas ;<br \/>\nL\u2019eau faisait sur les rocs de gigantesques pas,<br \/>\nEt ses flots rugissants vers le mont solitaire<br \/>\nApportaient avec eux tous les bruits du tonnerre.<\/p>\n<p>Enfin le fl\u00e9au lent qui frappait les humains<br \/>\nCouvrit le dernier point des \u0153uvres de leurs mains ;<br \/>\nLes montagnes, bient\u00f4t par l\u2019onde escalad\u00e9es,<br \/>\nCach\u00e8rent dans son sein leurs t\u00eates inond\u00e9es.<br \/>\nLe volcan s\u2019\u00e9teignit, et le feu p\u00e9rissant<br \/>\nVoulut en vain y rendre un combat impuissant ;<br \/>\nA l\u2019\u00e9l\u00e9ment vainqueur il c\u00e9da le crat\u00e8re,<br \/>\nEt sortit en fumant des veines de la terre.<\/p>\n<p><strong>III<\/strong><\/p>\n<p>Rien ne se voyait plus, pas m\u00eame des d\u00e9bris ;<br \/>\nL\u2019univers \u00e9cras\u00e9 ne jetait plus ses cris.<br \/>\nQuand la mer eut des monts chass\u00e9 tous les nuages,<br \/>\nOn vit se disperser l\u2019\u00e9paisseur des orages ;<br \/>\nEt les rayons du jour, d\u00e9voilant leur tr\u00e9sor,<br \/>\nLan\u00e7aient jusqu\u2019\u00e0 la mer des jets d\u2019opale et d\u2019or ;<br \/>\nLa vague \u00e9tait paisible, et molle et cadenc\u00e9e,<br \/>\nEn berceaux de cristal mollement balanc\u00e9e ;<br \/>\nLes vents, sans r\u00e9sistance, \u00e9taient silencieux ;<br \/>\nLa foudre, sans \u00e9chos, expirait dans les cieux ;<br \/>\nLes cieux devenaient purs, et, r\u00e9fl\u00e9chis dans l\u2019onde,<br \/>\nTeignaient d\u2019un azur clair l\u2019immensit\u00e9 profonde.<\/p>\n<p>Tout s\u2019\u00e9tait englouti sous les flots triomphants,<br \/>\nD\u00e9plorable spectacle ! Except\u00e9 deux enfants.<br \/>\nSur le sommet d\u2019Arar tous deux \u00e9taient encore,<br \/>\nMais par l\u2019onde et les vents battus depuis l\u2019aurore.<br \/>\nSous les lambeaux mouill\u00e9s des tuniques de lin,<br \/>\nLa vierge \u00e9tait tomb\u00e9e aux bras de l\u2019orphelin ;<br \/>\nEt lui, gardant toujours sa t\u00eate \u00e9vanouie,<br \/>\nM\u00ealait ses pleurs sur elle aux gouttes de la pluie.<br \/>\nCependant, lorsqu\u2019enfin le soleil renaissant<br \/>\nFit tomber un rayon sur son front innocent,<br \/>\nPar la beaut\u00e9 du jour un moment abus\u00e9e,<br \/>\nComme un lis abattu, secouant la ros\u00e9e,<br \/>\nElle entr\u2019ouvrit les yeux et dit : \u00ab Emmanuel !<br \/>\nAvons-nous obtenu la cl\u00e9mence du ciel ?<br \/>\nJ\u2019aper\u00e7ois dans l\u2019azur la colombe qui passe,<br \/>\nElle porte un rameau ; Dieu nous a-t-il fait gr\u00e2ce ?<br \/>\n\u2014 La colombe est pass\u00e9e et ne vient pas \u00e0 nous.<br \/>\n\u2014 Emmanuel, la mer a touch\u00e9 mes genoux.<br \/>\n\u2014 Dieu nous attend ailleurs \u00e0 l\u2019abri des temp\u00eates.<br \/>\n\u2014 Vois-tu l\u2019eau sur nos pieds ? \u2014 Vois le ciel sur nos t\u00eates.<br \/>\n\u2014 Ton p\u00e8re ne vient pas ; nous serons donc punis ?<br \/>\n\u2014 Sans doute apr\u00e8s la mort nous serons r\u00e9unis.<br \/>\n\u2014 Venez, Ange du ciel, et pr\u00eatez-lui vos ailes !<br \/>\n\u2014 Recevez-la, mon p\u00e8re, aux vo\u00fbtes \u00e9ternelles ! \u00bb<\/p>\n<p>Ce fut le dernier cri du dernier des humains.<br \/>\nLongtemps, sur l\u2019eau croissante \u00e9levant ses deux mains,<br \/>\nIl soutenait Sara par les flots poursuivie ;<br \/>\nMais, quand il eut perdu sa force avec la vie,<br \/>\nPar le ciel et la mer le monde fut rempli,<br \/>\nEt l\u2019arc-en-ciel brilla, tout \u00e9tant accompli.<\/p>\n<p>\u00c9crit \u00e0 Oloron, dans les Pyr\u00e9n\u00e9es, en 1823.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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