{"id":10764,"date":"2025-04-22T20:21:19","date_gmt":"2025-04-22T18:21:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=10764"},"modified":"2025-04-22T20:21:19","modified_gmt":"2025-04-22T18:21:19","slug":"les-preludes","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/les-preludes\/","title":{"rendered":"Les pr\u00e9ludes"},"content":{"rendered":"<p>\u00c0 M. VICTOR HUGO<\/p>\n<p>La nuit, pour rafra\u00eechir la nature embras\u00e9e,<br \/>\nDe ses cheveux d\u2019\u00e9b\u00e8ne exprimant la ros\u00e9e,<br \/>\nPose au sommet des monts ses pieds silencieux,<br \/>\nEt l\u2019ombre et le sommeil descendent sur mes yeux :<br \/>\nC\u2019\u00e9tait l\u2019heure o\u00f9 jadis\u2026 Mais aujourd\u2019hui mon \u00e2me,<br \/>\nComme un feu dont le vent n\u2019excite plus la flamme,<br \/>\nFait pour se ranimer un inutile effort,<br \/>\nRetombe sur soi-m\u00eame, et languit et s\u2019endort.<br \/>\nQue ce calme lui p\u00e8se ! \u00d4 lyre ! \u00f4 mon g\u00e9nie !<br \/>\nMusique int\u00e9rieure, ineffable harmonie,<br \/>\nHarpe que j\u2019entendais r\u00e9sonner dans les airs<br \/>\nComme un \u00e9cho lointain des c\u00e9lestes concerts,<br \/>\nPendant qu\u2019il en est temps, pendant qu\u2019il vibre encore,<br \/>\nVenez, venez bercer ce c\u0153ur qui vous implore !<br \/>\nEt toi qui donnes l\u2019\u00e2me \u00e0 mon luth inspir\u00e9,<br \/>\nEsprit capricieux, viens, pr\u00e9lude \u00e0 ton gr\u00e9 !<\/p>\n<p>Il descend ! il descend ! La harpe ob\u00e9issante<br \/>\nA fr\u00e9mi mollement sous son vol cadenc\u00e9,<br \/>\nEt de la corde fr\u00e9missante<br \/>\nLe souffle harmonieux dans mon \u00e2me a pass\u00e9.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>L\u2019onde qui baise ce rivage,<br \/>\nDe quoi se plaint-elle \u00e0 ses bords ?<br \/>\nPourquoi le roseau sur la plage,<br \/>\nPourquoi le ruisseau sous l\u2019ombrage,<br \/>\nRendent-ils de tristes accords ?<\/p>\n<p>De quoi g\u00e9mit la tourterelle<br \/>\nQuand, dans le silence des bois,<br \/>\nSeule aupr\u00e8s du ramier fid\u00e8le,<br \/>\nL\u2019amour fait palpiter son aile,<br \/>\nLes baisers \u00e9touffent sa voix ?<\/p>\n<p>Et toi, qui mollement te livre<br \/>\nAu doux sourire du bonheur,<br \/>\nEt du regard dont tu m\u2019enivres<br \/>\nMe fais mourir, me fais revivre ;<br \/>\nDe quoi te plains-tu sur mon c\u0153ur ?<\/p>\n<p>Plus jeune que la jeune Aurore,<br \/>\nPlus limpide que ce flot pur,<br \/>\nTon \u00e2me au bonheur vient d\u2019\u00e9clore,<br \/>\nEt jamais aucun souffle encore<br \/>\nN\u2019en a terni le vague azur.<\/p>\n<p>Cependant si ton c\u0153ur soupire<br \/>\nDe quelque poids myst\u00e9rieux,<br \/>\nSur tes traits si la joie expire,<br \/>\nEt si tout pr\u00e8s de ton sourire<br \/>\nBrille une larme dans tes yeux,<\/p>\n<p>H\u00e9las ! c\u2019est que notre faiblesse,<br \/>\nPliant sous sa f\u00e9licit\u00e9<br \/>\nComme un roseau qu\u2019un souffle abaisse,<br \/>\nDonne l\u2019accent de la tristesse<br \/>\nM\u00eame au chant de la volupt\u00e9 ;<\/p>\n<p>Ou bien peut-\u00eatre qu\u2019avertie<br \/>\nDe la fuite de nos plaisirs,<br \/>\nL\u2019\u00e2me en extase an\u00e9antie<br \/>\nSe r\u00e9veille et sent que la vie<br \/>\nFuit dans chacun de nos soupirs.<\/p>\n<p>Ah ! laisse le z\u00e9phyr avide<br \/>\n\u00c0 leur source arr\u00eater tes pleurs ;<br \/>\nJouissons de l\u2019heure rapide :<br \/>\nLe temps fuit, mais son flot limpide<br \/>\nDu ciel r\u00e9fl\u00e9chit les couleurs.<\/p>\n<p>Tout na\u00eet, tout passe, tout arrive<br \/>\nAu terme ignor\u00e9 de son sort :<br \/>\n\u00c0 l\u2019Oc\u00e9an l\u2019onde plaintive,<br \/>\nAux vents la feuille fugitive,<br \/>\nL\u2019aurore au soir, l\u2019homme \u00e0 la mort.<\/p>\n<p>Mais qu\u2019importe, \u00f4 ma bien-aim\u00e9e,<br \/>\nLe terme incertain de nos jours,<br \/>\nPourvu que sur l\u2019onde calm\u00e9e,<br \/>\nPar une pente parfum\u00e9e,<br \/>\nLe temps nous entra\u00eene en son cours ?<\/p>\n<p>Pourvu que, durant le passage,<br \/>\nCouch\u00e9 dans tes bras \u00e0 demi,<br \/>\nLes yeux tourn\u00e9s vers ton image,<br \/>\nSans le voir, j\u2019aborde au rivage<br \/>\nComme un voyageur endormi ?<\/p>\n<p>Le flot murmurant se retire<br \/>\nDu rivage qu\u2019il a bais\u00e9 ;<br \/>\nLa voix de la colombe expire,<br \/>\nEt le voluptueux z\u00e9phire<br \/>\nDort sur le calice \u00e9puis\u00e9.<\/p>\n<p>Embrassons-nous, mon bien supr\u00eame,<br \/>\nEt, sans rien reprocher aux dieux,<br \/>\nUn jour, de la terre o\u00f9 l\u2019on aime,<br \/>\n\u00c9vanouissons-nous de m\u00eame<br \/>\nEn un soupir m\u00e9lodieux !<\/p>\n<p>Non, non, brise \u00e0 jamais cette corde amollie !<br \/>\nMon c\u0153ur ne r\u00e9pond plus \u00e0 ta voix affaiblie.<br \/>\nL\u2019amour n\u2019a pas de sons qui puissent l\u2019exprimer :<br \/>\nPour r\u00e9v\u00e9ler sa langue, il faut, il faut aimer.<br \/>\nUn seul soupir du c\u0153ur que le c\u0153ur nous renvoie,<br \/>\nUn \u0153il demi-voil\u00e9 par des larmes de joie,<br \/>\nUn regard, un silence, un accent de sa voix,<br \/>\nUn mot toujours le m\u00eame et r\u00e9p\u00e9t\u00e9 cent fois,<br \/>\n\u00d4 lyre, en disent plus que ta vaine harmonie !<br \/>\nL\u2019amour est \u00e0 l\u2019amour, le reste est au g\u00e9nie.<br \/>\nSi tu veux que mon c\u0153ur r\u00e9sonne sous ta main,<br \/>\nTire un plus m\u00e2le accord de tes fibres d\u2019airain.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>J\u2019entends, j\u2019entends de loin comme une voix qui gronde ;<br \/>\nUn souffle imp\u00e9tueux fait frissonner les airs,<br \/>\nComme l\u2019on voit frissonner l\u2019onde<br \/>\nQuand l\u2019aigle, au vol pesant, rase le sein des mers.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Eh ! qui m\u2019emportera sur des flots sans rivages ?<br \/>\nQuand pourrai-je, la nuit, aux clart\u00e9s des orages,<br \/>\nSur un vaisseau sans m\u00e2ts, au gr\u00e9 des aquilons,<br \/>\nFendre de l\u2019Oc\u00e9an les liquides vallons,<br \/>\nM\u2019engloutir dans leur sein, m\u2019\u00e9lancer sur leurs cimes,<br \/>\nRouler avec la vague au sein des noirs ab\u00eemes<br \/>\nEt, revomi cent fois par les gouffres amers,<br \/>\nFlotter comme l\u2019\u00e9cume au vaste sein des mers ?<br \/>\nD\u2019effroi, de volupt\u00e9 tour \u00e0 tour \u00e9perdue,<br \/>\nCent fois entre la vie et la mort suspendue,<br \/>\nPeut-\u00eatre que mon \u00e2me, au sein de ces horreurs,<br \/>\nPourrait jouir au moins de ses propres terreurs,<br \/>\nEt, pr\u00eate \u00e0 s\u2019ab\u00eemer dans la nuit qu\u2019elle ignore,<br \/>\n\u00c0 la vie un moment se reprendrait encore,<br \/>\nComme un homme roulant des sommets d\u2019un rocher<br \/>\nDe ses bras tout sanglants cherche \u00e0 s\u2019y rattacher.<br \/>\nMais toujours repasser par une m\u00eame route,<br \/>\nVoir ses jours \u00e9puis\u00e9s s\u2019\u00e9couler goutte \u00e0 goutte ;<br \/>\nMais suivre pas \u00e0 pas dans l\u2019immense troupeau<br \/>\nCes g\u00e9n\u00e9rations, inutile fardeau,<br \/>\nQui meurent pour mourir, qui v\u00e9curent pour vivre,<br \/>\nEt dont chaque printemps la terre se d\u00e9livre,<br \/>\nComme dans nos for\u00eats le ch\u00eane avec m\u00e9pris<br \/>\nLivre aux vents des hivers ses feuillages fl\u00e9tris ;<br \/>\nSans regrets, sans espoir, avancer dans la vie<br \/>\nComme un vaisseau qui dort sur une onde assoupie ;<br \/>\nSentir son \u00e2me us\u00e9e en un st\u00e9rile effort,<br \/>\nSe ronger lentement sous la rouille du sort ;<br \/>\nPenser sans d\u00e9couvrir, aspirer sans atteindre,<br \/>\nBriller sans \u00e9clairer, et p\u00e2lir sans s\u2019\u00e9teindre,<br \/>\nH\u00e9las ! tel est mon sort et celui des humains.<br \/>\nNos p\u00e8res ont pass\u00e9 par les m\u00eames chemins ;<br \/>\nCharg\u00e9s du m\u00eame sort, nos fils prendront nos places :<br \/>\nCeux qui ne sont pas n\u00e9s y trouveront leurs traces.<br \/>\nTout s\u2019use, tout p\u00e9rit, tout passe : mais, h\u00e9las !<br \/>\nExcept\u00e9 les mortels, rien ne change ici-bas.<br \/>\nToi qui rendais la force \u00e0 mon \u00e2me afflig\u00e9e,<br \/>\nEsprit consolateur, que ta voix est chang\u00e9e !<br \/>\nOn dirait qu\u2019on entend, au s\u00e9jour des douleurs,<br \/>\nRouler, \u00e0 flots plaintifs, le sourd torrent des pleurs.<br \/>\nPourquoi g\u00e9mir ainsi, comme un souffle d\u2019orage,<br \/>\n\u00c0 travers les rameaux qui pleurent leur feuillage ?<br \/>\nPourquoi ce vain retour vers la f\u00e9licit\u00e9 ?<br \/>\nQuoi donc ! ce qui n\u2019est plus a-t-il jamais \u00e9t\u00e9 ?<br \/>\nFaut-il que le regret, comme une ombre ennemie,<br \/>\nVienne s\u2019asseoir sans cesse au festin de la vie,<br \/>\nEt, d\u2019un regard fun\u00e8bre effrayant les humains,<br \/>\nFasse tomber toujours les coupes de leurs mains ?<br \/>\nNon : de ce triste aspect que ta voix me d\u00e9livre !<br \/>\nOublions, oublions : c\u2019est le secret de vivre.<br \/>\nViens, chante, et, du pass\u00e9 d\u00e9tournant mes regards,<br \/>\nPr\u00e9cipite mon \u00e2me au milieu des hasards !<\/p>\n<p>De quels sons belliqueux mon oreille est frapp\u00e9e !<br \/>\nC\u2019est le cri du clairon, c\u2019est la voix du coursier ;<br \/>\nLa corde de sang tremp\u00e9e<br \/>\nRetentit comme l\u2019\u00e9p\u00e9e<br \/>\nSur l\u2019orbe du bouclier.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>La trompette a jet\u00e9 le signal des alarmes :<br \/>\nAux armes ! et l\u2019\u00e9cho r\u00e9p\u00e8te au loin : Aux armes !<br \/>\nDans la plaine soudain les escadrons \u00e9pars,<br \/>\nPlus prompts que l\u2019aquilon, fondent de toutes parts,<br \/>\nEt sur les flancs \u00e9pais des l\u00e9gions mortelles<br \/>\nS\u2019\u00e9tendent tout \u00e0 coup comme deux sombres ailes.<br \/>\nLe coursier, retenu par un frein impuissant,<br \/>\nSur ses jarrets pli\u00e9s s\u2019arr\u00eate en fr\u00e9missant ;<br \/>\nLa foudre dort encore, et sur la foule immense<br \/>\nPlane, avec la terreur, un lugubre silence :<br \/>\nOn n\u2019entend que le bruit de cent mille soldats<br \/>\nMarchant comme un seul homme au-devant du tr\u00e9pas,<br \/>\nLes roulements des chars, les coursiers qui hennissent,<br \/>\nLes ordres r\u00e9p\u00e9t\u00e9s qui dans l\u2019air retentissent,<br \/>\nOu le bruit des drapeaux soulev\u00e9s par les vents,<br \/>\nQui, dans les camps rivaux flottant \u00e0 plis mouvants,<br \/>\nTant\u00f4t semblent, enfl\u00e9s d\u2019un souffle de victoire,<br \/>\nVouloir voler d\u2019eux-m\u00eames au-devant de la gloire,<br \/>\nEt tant\u00f4t, retombant le long des pavillons,<br \/>\nDe leurs fun\u00e8bres plis couvrir leurs bataillons.<\/p>\n<p>Mais sur le front des camps d\u00e9j\u00e0 les bronzes grondent :<br \/>\nCes tonnerres lointains se croisent, se r\u00e9pondent ;<br \/>\nDes tubes enflamm\u00e9s la foudre avec effort<br \/>\nSort, et frappe en sifflant comme un souffle de mort :<br \/>\nLe boulet dans les rangs laisse une large trace,<br \/>\nAinsi qu\u2019un laboureur qui passe et qui repasse,<br \/>\nEt, sans se reposer d\u00e9chirant le vallon,<br \/>\n\u00c0 c\u00f4t\u00e9 du sillon creuse un autre sillon :<br \/>\nAinsi le trait fatal dans les rangs se prom\u00e8ne,<br \/>\nEt comme des \u00e9pis les couche dans la plaine.<br \/>\nIci, tombe un h\u00e9ros moissonn\u00e9 dans sa fleur,<br \/>\nSuperbe, et l\u2019\u0153il brillant d\u2019orgueil et de valeur.<br \/>\nSur son casque dor\u00e9, d\u2019o\u00f9 jaillit la lumi\u00e8re,<br \/>\nFlotte d\u2019un noir coursier l\u2019ondoyante crini\u00e8re :<br \/>\nCe casque \u00e9blouissant sert de but au tr\u00e9pas ;<br \/>\nPar la foudre frapp\u00e9 d\u2019un coup qu\u2019il ne sent pas,<br \/>\nComme un faisceau d\u2019acier il tombe sur l\u2019ar\u00e8ne ;<br \/>\nSon coursier bondissant, qui sent flotter la r\u00eane,<br \/>\nLance un regard oblique \u00e0 son ma\u00eetre expirant,<br \/>\nRevient, penche sa t\u00eate, et le flaire en pleurant.<br \/>\nL\u00e0, tombe un vieux guerrier qui, n\u00e9 dans les alarmes,<br \/>\nEut les camps pour patrie, et pour amour ses armes.<br \/>\nIl ne regrette rien que ses chers \u00e9tendards,<br \/>\nEt les suit, en mourant, de ses derniers regards\u2026<br \/>\nLa mort vole au hasard dans l\u2019horrible carri\u00e8re ;<br \/>\nL\u2019un p\u00e9rit tout entier ; l\u2019autre sur la poussi\u00e8re,<br \/>\nComme un tronc dont la hache a coup\u00e9 les rameaux,<br \/>\nDe ses membres \u00e9pars voit voler les lambeaux,<br \/>\nEt, se tra\u00eenant encor sur la terre humect\u00e9e,<br \/>\nMarque en ruisseaux de sang sa trace ensanglant\u00e9e.<br \/>\nLe bless\u00e9 que la mort n\u2019a frapp\u00e9 qu\u2019\u00e0 demi<br \/>\nFuit en vain, emport\u00e9 dans les bras d\u2019un ami :<br \/>\nSur le sein l\u2019un de l\u2019autre ils sont frapp\u00e9s ensemble,<br \/>\nEt b\u00e9nissent du moins le coup qui les rassemble.<br \/>\nMais de la foudre en vain les livides \u00e9clats<br \/>\nPleuvent sur les deux camps : d\u2019intr\u00e9pides soldats,<br \/>\nComme la mer qu\u2019entr\u2019ouvre une proue \u00e9cumante<br \/>\nSe referme soudain sur sa trace fumante,<br \/>\nSur les rangs \u00e9cras\u00e9s formant de nouveaux rangs,<br \/>\nViennent braver la mort sur les corps des mourants !\u2026<\/p>\n<p>Cependant, las d\u2019attendre un tr\u00e9pas sans vengeance,<br \/>\nLes deux camps, anim\u00e9s d\u2019une m\u00eame vaillance,<br \/>\nSe heurtent, et, du choc ouvrant leurs bataillons,<br \/>\nM\u00ealent en tournoyant leurs sanglants tourbillons.<br \/>\nSous le pied des coursiers les escadrons s\u2019entr\u2019ouvrent ;<br \/>\nD\u2019une vo\u00fbte d\u2019airain les rangs press\u00e9s se couvrent ;<br \/>\nLes feux croisent les feux, le fer frappe le fer ;<br \/>\nLes rangs entre-choqu\u00e9s lancent un seul \u00e9clair :<br \/>\nLe salp\u00eatre, au milieu des torrents de fum\u00e9e,<br \/>\nBrille et court en grondant sur la ligne enflamm\u00e9e,<br \/>\nEt, d\u2019un nuage \u00e9pais enveloppant leur sort,<br \/>\nCache encore \u00e0 nos yeux la victoire ou la mort.<br \/>\nAinsi quand deux torrents dans deux gorges profondes,<br \/>\nDe deux monts oppos\u00e9s pr\u00e9cipitant leurs ondes,<br \/>\nDans le lit trop \u00e9troit qu\u2019ils vont se disputer<br \/>\nViennent au m\u00eame instant tomber et se heurter,<br \/>\nLe flot choque le flot ; les vagues courrouc\u00e9es,<br \/>\nRejaillissant au loin par les vagues pouss\u00e9es,<br \/>\nD\u2019une poussi\u00e8re humide obscurcissent les airs,<br \/>\nDu fracas de leur chute \u00e9branlent les d\u00e9serts,<br \/>\nEt, portant leur fureur au lit qui les rassemble,<br \/>\nTout en s\u2019y combattant leurs flots roulent ensemble.<br \/>\nMais la foudre se tait. \u00c9coutez !\u2026 Des concerts<br \/>\nDe cette plaine en deuil s\u2019\u00e9l\u00e8vent dans les airs :<br \/>\nLa harpe, le clairon, la joyeuse cymbale,<br \/>\nM\u00ealant leurs voix d\u2019airain, montent par intervalle,<br \/>\nS\u2019\u00e9loignent par degr\u00e9s, et sur l\u2019aile des vents<br \/>\nNous jettent leurs accords, et les cris des mourants !\u2026<br \/>\nDe leurs brillants \u00e9clats les coteaux retentissent ;<br \/>\nLe c\u0153ur glac\u00e9 s\u2019arr\u00eate, et tous les sens fr\u00e9missent,<br \/>\nEt dans les airs pesants que le son vient froisser<br \/>\nOn dirait qu\u2019on entend l\u2019\u00e2me des morts passer !<br \/>\nTout \u00e0 coup le soleil, dissipant le nuage,<br \/>\n\u00c9claire avec horreur la sc\u00e8ne du carnage ;<br \/>\nEt son p\u00e2le rayon, sur la terre glissant,<br \/>\nD\u00e9couvre \u00e0 nos regards de longs ruisseaux de sang,<br \/>\nDes coursiers et des chars bris\u00e9s dans la carri\u00e8re,<br \/>\nDes membres mutil\u00e9s \u00e9pars sur la poussi\u00e8re,<br \/>\nLes d\u00e9bris confondus des armes et des corps,<br \/>\nEt les drapeaux jet\u00e9s sur des monceaux de morts.<\/p>\n<p>Accourez maintenant, amis, \u00e9pouses, m\u00e8res !<br \/>\nVenez compter vos fils, vos amants et vos fr\u00e8res ;<br \/>\nVenez sur ces d\u00e9bris disputer aux vautours<br \/>\nL\u2019espoir de vos vieux ans, le fruit de vos amours\u2026<br \/>\nQue de larmes sans fin sur eux vont se r\u00e9pandre !<br \/>\nDans vos cit\u00e9s en deuil que de cris vont s\u2019entendre<br \/>\nAvant qu\u2019avec douleur la terre ait reproduit,<br \/>\nMis\u00e9rables mortels, ce qu\u2019un jour a d\u00e9truit !<br \/>\nMais au sort des humains la nature insensible<br \/>\nSur leurs d\u00e9bris \u00e9pars suivra son cours paisible :<br \/>\nDemain, la douce aurore, en se levant sur eux,<br \/>\nDans leur acier sanglant r\u00e9fl\u00e9chira ses feux ;<br \/>\nLe fleuve lavera sa rive ensanglant\u00e9e,<br \/>\nLes vents balayeront leur poussi\u00e8re infect\u00e9e,<br \/>\nEt le sol, engraiss\u00e9 de leurs restes fumants,<br \/>\nCachera sous des fleurs leurs p\u00e2les ossements !<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Silence, Esprit de feu ! Mon \u00e2me \u00e9pouvant\u00e9e<br \/>\nSuit le fr\u00e9missement de ta corde irrit\u00e9e,<br \/>\nEt court en frissonnant sur tes pas belliqueux,<br \/>\nComme un char emport\u00e9 par des coursiers fougueux ;<br \/>\nMais mon \u0153il, attrist\u00e9 de ces sombres images,<br \/>\nSe d\u00e9tourne en pleurant vers de plus doux rivages.<br \/>\nN\u2019as-tu point sur ta lyre un chant consolateur ?<br \/>\nN\u2019as-tu pas entendu la fl\u00fbte du pasteur,<br \/>\nQuand seul, assis en paix sous le pampre qui plie,<br \/>\nIl charme par ses airs les heures qu\u2019il oublie,<br \/>\nEt que l\u2019\u00e9cho des bois, ou le fleuve en coulant,<br \/>\nPorte de saule en saule un son plaintif et lent ?<br \/>\nSouvent pour l\u2019\u00e9couter, le soir, sur la colline,<br \/>\nDu c\u00f4t\u00e9 de ses chants mon oreille s\u2019incline ;<br \/>\nMon c\u0153ur, par un soupir soulag\u00e9 de son poids,<br \/>\nDans un monde \u00e9tranger se perd avec la voix ;<br \/>\nEt je sens par moments, sur mon \u00e2me calm\u00e9e,<br \/>\nPasser avec le son une brise embaum\u00e9e,<br \/>\nPlus douce qu\u2019\u00e0 mes sens l\u2019ombre des arbrisseaux,<br \/>\nOu que l\u2019air rafra\u00eechi qui sort du lit des eaux.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Un vent caresse ma lyre :<br \/>\nEst-ce l\u2019aile d\u2019un oiseau ?<br \/>\nSa voix dans le c\u0153ur expire<br \/>\nEt l\u2019humble corde soupire<br \/>\nComme un flexible roseau.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>\u00d4 vallons paternels, doux champs, humble chaumi\u00e8re<br \/>\nAu bord penchant des bois suspendue aux coteaux,<br \/>\nDont l\u2019humble toit, cach\u00e9 sous des touffes de lierre,<br \/>\nRessemble au nid sous les rameaux ;<\/p>\n<p>Gazons entrecoup\u00e9s de ruisseaux et d\u2019ombrages ;<br \/>\nSeuil antique o\u00f9 mon p\u00e8re, ador\u00e9 comme un roi,<br \/>\nComptait ses gras troupeaux rentrant des p\u00e2turages,<br \/>\nOuvrez-vous, ouvrez-vous ! c\u2019est moi.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 du dieu des champs la rustique demeure.<br \/>\nJ\u2019entends l\u2019airain fr\u00e9mir au sommet de ses tours ;<br \/>\nIl semble que dans l\u2019air une voix qui me pleure<br \/>\nMe rappelle \u00e0 mes premiers jours.<\/p>\n<p>Oui, je reviens \u00e0 toi, berceau de mon enfance,<br \/>\nEmbrasser pour jamais tes foyers protecteurs.<br \/>\nLoin de moi les cit\u00e9s et leur vaine opulence !<br \/>\nJe suis n\u00e9 parmi les pasteurs.<\/p>\n<p>Enfant, j\u2019aimais, comme eux, \u00e0 suivre dans la plaine<br \/>\nLes agneaux pas \u00e0 pas, \u00e9gar\u00e9s jusqu\u2019au soir ;<br \/>\n\u00c0 revenir, comme eux, baigner leur blanche laine<br \/>\nDans l\u2019eau courante du lavoir.<\/p>\n<p>J\u2019aimais \u00e0 me suspendre aux lianes l\u00e9g\u00e8res,<br \/>\n\u00c0 gravir dans les airs de rameaux en rameaux,<br \/>\nPour ravir le premier, sous l\u2019aile de leurs m\u00e8res,<br \/>\nLes tendres \u0153ufs des tourtereaux.<\/p>\n<p>J\u2019aimais les voix du soir dans les airs r\u00e9pandues,<br \/>\nLe bruit lointain des chars g\u00e9missant sous leur poids,<br \/>\nEt le sourd tintement des cloches suspendues<br \/>\nAu cou des chevreaux dans les bois.<\/p>\n<p>Et depuis, exil\u00e9 de ces douces retraites,<br \/>\nComme un vase impr\u00e9gn\u00e9 d\u2019une premi\u00e8re odeur,<br \/>\nToujours, loin des cit\u00e9s, des volupt\u00e9s secr\u00e8tes<br \/>\nEntra\u00eenaient mes yeux et mon c\u0153ur.<\/p>\n<p>Beaux lieux, recevez-moi sous vos sacr\u00e9s ombrages !<br \/>\nVous qui couvrez le seuil de rameaux \u00e9plor\u00e9s,<br \/>\nSaules contemporains, courbez vos longs feuillages<br \/>\nSur le fr\u00e8re que vous pleurez.<\/p>\n<p>Reconnaissez mes pas, doux gazons que je foule,<br \/>\nArbres que dans mes jeux j\u2019insultais autrefois ;<br \/>\nEt toi qui loin de moi te cachais \u00e0 la foule,<br \/>\nTriste \u00e9cho, r\u00e9ponds \u00e0 ma voix.<\/p>\n<p>Je ne viens pas tra\u00eener, dans vos riants asiles,<br \/>\nLes regrets du pass\u00e9, les songes du futur :<br \/>\nJ\u2019y viens vivre, et, couch\u00e9 sous vos berceaux fertiles,<br \/>\nAbriter mon repos obscur.<\/p>\n<p>S\u2019\u00e9veiller le c\u0153ur pur, au r\u00e9veil de l\u2019aurore,<br \/>\nPour b\u00e9nir, au matin, le Dieu qui fait le jour ;<br \/>\nVoir les fleurs du vallon sous la ros\u00e9e \u00e9clore,<br \/>\nComme pour f\u00eater son retour ;<\/p>\n<p>Respirer les parfums que la colline exhale,<br \/>\nOu l\u2019humide fra\u00eecheur qui tombe des for\u00eats ;<br \/>\nVoir onduler de loin l\u2019haleine matinale<br \/>\nSur le sein flottant des gu\u00e9rets ;<\/p>\n<p>Conduire la g\u00e9nisse \u00e0 la source qu\u2019elle aime,<br \/>\nOu suspendre la ch\u00e8vre au cytise embaum\u00e9,<br \/>\nOu voir les blancs taureaux venir tendre d\u2019eux-m\u00eame<br \/>\nLeur front au joug accoutum\u00e9 ;<\/p>\n<p>Guider un soc tremblant dans un sillon qui crie,<br \/>\nDu pampre domestique \u00e9monder les berceaux,<br \/>\nOu creuser mollement, au sein de la prairie,<br \/>\nLes lits murmurants des ruisseaux ;<\/p>\n<p>Le soir, assis en paix au seuil de la chaumi\u00e8re,<br \/>\nTendre au pauvre qui passe un morceau de son pain,<br \/>\nEt, fatigu\u00e9 du jour, y fermer sa paupi\u00e8re<br \/>\nLoin des soucis du lendemain ;<\/p>\n<p>Sentir sans les compter, dans leur ordre paisible,<br \/>\nLes jours suivre les jours, sans faire plus de bruit<br \/>\nQue ce sable l\u00e9ger dont la fuite insensible<br \/>\nNous marque l\u2019heure qui s\u2019enfuit ;<\/p>\n<p>Voir de vos doux vergers sur vos fronts les fruits pendre<br \/>\nLes fruits d\u2019un chaste amour dans vos bras accourir,<br \/>\nEt, sur eux appuy\u00e9, doucement redescendre :<br \/>\nC\u2019est assez pour qui doit mourir.<\/p>\n<p>Le chant meurt, la voix tombe. Adieu, divin G\u00e9nie ;<br \/>\nRemonte au vrai s\u00e9jour de la pure harmonie !<br \/>\nTes chants ont arr\u00eat\u00e9 les larmes de mes yeux.<br \/>\nJe lui parlais encore\u2026 Il \u00e9tait dans les cieux.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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