{"id":10717,"date":"2025-04-22T18:13:06","date_gmt":"2025-04-22T16:13:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=10717"},"modified":"2025-04-22T18:13:06","modified_gmt":"2025-04-22T16:13:06","slug":"venus-rustique","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/venus-rustique\/","title":{"rendered":"V\u00e9nus rustique"},"content":{"rendered":"<p>Les Dieux sont \u00e9ternels. Il en na\u00eet parmi nous<br \/>\nAutant qu\u2019il en naissait dans l\u2019antique Italie,<br \/>\nMais on ne reste plus des si\u00e8cles \u00e0 genoux,<br \/>\nEt, sit\u00f4t qu\u2019ils sont morts, le peuple les oublie.<br \/>\nIl en na\u00eetra toujours, et les derniers venus<br \/>\nR\u00e9gneront malgr\u00e9 tout sur la foule incr\u00e9dule,<br \/>\nTous les h\u00e9ros sont faits de la race d\u2019Hercule.<br \/>\nLa vieille terre enfante encore des V\u00e9nus.<\/p>\n<p>I<\/p>\n<p>Un jour de grand soleil, sur une gr\u00e8ve immense,<br \/>\nUn p\u00eacheur qui suivait, la hotte sur le dos,<br \/>\nCette ligne d\u2019\u00e9cume o\u00f9 l\u2019Oc\u00e9an commence,<br \/>\nEntendit \u00e0 ses pieds quelques fr\u00eales sanglots.<br \/>\nUne petite enfant gisait, abandonn\u00e9e,<br \/>\nToute nue, et jet\u00e9e en proie au flot amer,<br \/>\nAu flot qui monte et noie ; \u00e0 moins qu\u2019elle f\u00fbt n\u00e9e<br \/>\nDe l\u2019\u00e9ternel baiser du sable et de la mer.<\/p>\n<p>Il essuya son corps et la mit dans sa hotte,<br \/>\nCouch\u00e9e en ses filets l\u2019emporta triomphant,<br \/>\nEt, comme au bercement d\u2019une barque qui flotte,<br \/>\nLe roulis de son dos fit s\u2019endormir l\u2019enfant.<br \/>\nBient\u00f4t il ne fut plus qu\u2019un point insaisissable,<br \/>\nEt le vaste horizon se referma sur lui,<br \/>\nTandis que se d\u00e9roule au bord de l\u2019eau qui luit<br \/>\nLe chapelet sans fin de ses pas sur le sable.<\/p>\n<p>Tout le pays aima l\u2019enfant trouv\u00e9e ainsi ;<br \/>\nEt personne n\u2019avait de plus grave souci<br \/>\nQue de baiser son corps mignon, rose de vie,<br \/>\nEt son ventre \u00e0 fossette, et ses petits bras nus.<br \/>\nElle tendait les mains, par les baisers ravie,<br \/>\nEt sa joie \u00e9clatait en rires continus.<\/p>\n<p>Quand elle put enfin s\u2019en aller par les rues,<br \/>\nPosant l\u2019un devant l\u2019autre, avec de grands efforts,<br \/>\nSes pieds sur qui roulait et chancelait son corps,<br \/>\nLes femmes l\u2019acclamaient, pour la voir accourues.<br \/>\nPlus tard, v\u00eatue \u00e0 peine avec de courts haillons,<br \/>\nMontrant sa jambe fine en ses \u00e9lans de ch\u00e8vre,<br \/>\n\u00c0 travers l\u2019herbe haute au niveau de sa l\u00e8vre<br \/>\nElle courut la plaine apr\u00e8s les papillons,<br \/>\nEt sa joue attirait tous les baisers des bouches,<br \/>\nComme une fleur s\u00e9duit le peuple ail\u00e9 des mouches.<br \/>\nQuand ils la rencontraient dans les champs, les gar\u00e7ons<br \/>\nL\u2019embrassaient follement de la t\u00eate aux chevilles,<br \/>\nAvec la m\u00eame ardeur et les m\u00eames frissons<br \/>\nQu\u2019en caressant le col charnu des grandes filles.<br \/>\nLes vieillards la faisaient danser sur leurs genoux ;<br \/>\nIls enfermaient sa taille en leurs mains amaigries,<br \/>\nEt pleins des souvenirs de l\u2019ancien temps si doux,<br \/>\nEffleuraient ses cheveux de leurs l\u00e8vres fl\u00e9tries.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t, quand elle alla r\u00f4der par les chemins,<br \/>\nElle eut \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s un troupeau de gamins<br \/>\nQui fuyaient le logis ou d\u00e9sertaient la classe.<br \/>\nD\u2019un signe elle domptait les petits et les grands,<br \/>\nEt du matin au soir, sans \u00eatre jamais lasse,<br \/>\nElle tra\u00eena partout ces amoureux errants.<br \/>\nLeurs c\u0153urs, pour la s\u00e9duire, inventaient mainte fraude.<br \/>\nLes uns, la nuit venue, allaient \u00e0 la maraude,<br \/>\nSautant les murs, volant des fruits dans les jardins,<br \/>\nEt ne redoutant rien, gardes, chiens ou gourdins ;<br \/>\nD\u2019autres, pour lui trouver de mignonnes fauvettes,<br \/>\nDes merles au bec jaune, ou des chardonnerets,<br \/>\nGrimpaient de branche en branche au sommet des for\u00eats.<\/p>\n<p>Quelquefois on allait \u00e0 la p\u00eache aux crevettes.<br \/>\nElle, la jambe nue et poussant son filet,<br \/>\nCueillait la b\u00eate alerte avec un coup rapide ;<br \/>\nEux regardaient trembler, \u00e0 travers l\u2019eau limpide,<br \/>\nLes contours incertains de son petit mollet.<br \/>\nPuis, lorsqu\u2019on retournait, le soir, vers le village,<br \/>\nIls s\u2019arr\u00eataient parfois au milieu de la plage,<br \/>\nEt se pressant contre elle, \u00e9mus, tremblant beaucoup,<br \/>\nLa mangeaient de baisers en lui serrant le cou,<br \/>\nTandis que grave et fi\u00e8re, et sans trouble, et sans crainte,<br \/>\nMuette, elle tendait la joue \u00e0 leur \u00e9treinte.<\/p>\n<p>II<\/p>\n<p>Elle grandit, toujours plus belle, et sa beaut\u00e9<br \/>\nAvait l\u2019odeur d\u2019un fruit en sa maturit\u00e9.<br \/>\nSes cheveux \u00e9taient blonds, presque roux. Sur sa face<br \/>\nLe dur soleil des champs avait marqu\u00e9 sa trace :<br \/>\nDes petits grains de feu, charmant et clairsem\u00e9s.<br \/>\nLe doux effort des seins en sa robe enferm\u00e9s<br \/>\nGonflait l\u2019\u00e9toffe, usant aux sommets son corsage.<br \/>\nTout v\u00eatement semblait taill\u00e9 pour son usage,<br \/>\nTant on la sentait souple et superbe dedans.<br \/>\nSa bouche \u00e9tait fendue et montrait bien ses dents,<br \/>\nEt ses yeux bleus avaient une profondeur claire.<br \/>\nLes hommes du pays seraient morts pour lui plaire ;<br \/>\nEn la voyant venir ils couraient au-devant.<br \/>\nElle riait, sentant l\u2019ardeur de leurs prunelles,<br \/>\nPuis passait son chemin, tranquille, et soulevant,<br \/>\nAu vent de ses jupons, les passions charnelles.<br \/>\nSa gr\u00e2ce enguenill\u00e9e avait l\u2019air d\u2019un d\u00e9fi,<br \/>\nEt ses gestes \u00e9taient si simples et si justes,<br \/>\nQue mettant sa noblesse en tout, quoi qu\u2019elle f\u00eet,<br \/>\nSes besognes les plus humbles semblaient augustes.<\/p>\n<p>Et l\u2019on disait au loin, qu\u2019apr\u00e8s avoir touch\u00e9<br \/>\nSa main, on lui restait pour la vie attach\u00e9.<\/p>\n<p>Pendant les durs hivers, quand l\u2019\u00e2pre froid p\u00e9n\u00e8tre<br \/>\nLes murs de la chaumi\u00e8re et les gens dans leurs lits,<br \/>\nLorsque les chemins creux sont par la neige emplis,<br \/>\nDes ombres s\u2019approchaient, la nuit, de sa fen\u00eatre,<br \/>\nEt, tachant la p\u00e2leur morne de l\u2019horizon,<br \/>\nR\u00f4daient comme des loups autour de sa maison.<\/p>\n<p>Puis, dans les clairs \u00e9t\u00e9s, lorsque les moissons m\u00fbres<br \/>\nFont venir les faucheurs aux bras noirs dans les bl\u00e9s,<br \/>\nLorsque les lins en fleur, au moindre vent troubl\u00e9s,<br \/>\nOndulent comme un flot, avec de longs murmures,<br \/>\nElle allait ramassant la gerbe qui tombait.<br \/>\nLe soleil dans un ciel presque jaune flambait,<br \/>\nVersant une chaleur meurtri\u00e8re \u00e0 la plaine ;<br \/>\nLes travailleurs courb\u00e9s se taisaient, hors d\u2019haleine.<br \/>\nSeules les larges faux, abattant les \u00e9pis,<br \/>\nTra\u00eenaient leur bruit rythm\u00e9 par les champs assoupis ;<br \/>\nMais elle, en jupon rouge, et la poitrine \u00e0 l\u2019aise<br \/>\nDans sa chemise large et nou\u00e9e \u00e0 son col,<br \/>\nNe semblait point sentir ces ardeurs de fournaise<br \/>\nQui faisaient se faner les herbes sur le sol.<br \/>\nElle marchait alerte et portait \u00e0 l\u2019\u00e9paule<br \/>\nLa gerbe de froment ou la botte de foin.<br \/>\nLes hommes se dressaient en la voyant de loin,<br \/>\nFrissonnant comme on fait quand un d\u00e9sir vous fr\u00f4le,<br \/>\nEt semblaient aspirer avec des souffles forts<br \/>\nLa troublante senteur qui venait de son corps,<br \/>\nLe grand parfum d\u2019amour de cette fleur humaine !<\/p>\n<p>Puis, voil\u00e0 qu\u2019au d\u00e9clin d\u2019un long jour de moisson,<br \/>\nQuand l\u2019Astre rouge allait plonger \u00e0 l\u2019horizon,<br \/>\nOn vit soudain, dress\u00e9s au sommet de la plaine<br \/>\nComme deux g\u00e9ants noirs, deux moissonneurs rivaux,<br \/>\nDebout dans le soleil, se battre \u00e0 coups de faux !<\/p>\n<p>Et l\u2019ombre ensevelit la campagne apais\u00e9e.<br \/>\nL\u2019herbe rase sua des gouttes de ros\u00e9e ;<br \/>\nLe couchant s\u2019\u00e9teignit, tandis qu\u2019\u00e0 l\u2019orient<br \/>\nUne \u00e9toile mettait au ciel un point brillant.<br \/>\nLes derniers bruits, lointains et confus, se calm\u00e8rent :<br \/>\nLe jappement d\u2019un chien, le grelot des troupeaux ;<br \/>\nLa terre s\u2019endormit sous un pesant repos,<br \/>\nEt dans le ciel tout noir les astres s\u2019allum\u00e8rent.<\/p>\n<p>Elle prit un chemin s\u2019enfon\u00e7ant dans un bois,<br \/>\nEt se mit \u00e0 danser en courant, affol\u00e9e<br \/>\nPar la puissante odeur des feuilles, et parfois<br \/>\nRegardant, \u00e0 travers les arbres de l\u2019all\u00e9e,<br \/>\nLe clair miroitement du ciel poudr\u00e9 de feu.<br \/>\nSur sa t\u00eate planait comme un silence bleu,<br \/>\nQuelque chose de doux, ainsi qu\u2019une caresse<br \/>\nDe la nuit, la subtile et si molle langueur<br \/>\nDe l\u2019ombre ti\u00e8de qui fait d\u00e9faillir le c\u0153ur,<br \/>\nEt qui vous met \u00e0 l\u2019\u00e2me une vague d\u00e9tresse<br \/>\nD\u2019\u00eatre seul. \u2013 Mais des pas voil\u00e9s, des bonds craintifs,<br \/>\nCes bruits l\u00e9gers et sourds que font les marches douces<br \/>\nDes b\u00eates de la nuit sur le tapis des mousses,<br \/>\nEmplirent les taillis de fr\u00f4lements furtifs.<br \/>\nD\u2019invisibles oiseaux heurtaient leur vol aux branches.<\/p>\n<p>Elle s\u2019assit, sentant un engourdissement<br \/>\nQui, du bout de ses pieds, lui montait jusqu\u2019aux hanches,<br \/>\nUn besoin de jeter au loin son v\u00eatement,<br \/>\nDe se coucher dans l\u2019herbe odorante, et d\u2019attendre<br \/>\nCe baiser inconnu qui flottait dans l\u2019air tendre.<br \/>\nEt parfois elle avait de rapides frissons,<br \/>\nUne chaleur courant de la peau jusqu\u2019aux moelles.<\/p>\n<p>Les points de feu des vers luisants dans les buissons<br \/>\nMettaient \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s comme un troupeau d\u2019\u00e9toiles.<\/p>\n<p>Mais un corps tout \u00e0 coup s\u2019abattit sur son corps ;<br \/>\nDes l\u00e8vres qui br\u00fblaient tomb\u00e8rent sur sa bouche,<br \/>\nEt dans l\u2019\u00e9pais gazon, moelleux comme une couche,<br \/>\nDeux bras d\u2019homme crisp\u00e9s li\u00e8rent ses efforts.<br \/>\nPuis soudain un nouveau choc \u00e9tendit cet homme<br \/>\nTout du long sur le sol, comme un b\u0153uf qu\u2019on assomme ;<br \/>\nUn autre le tenait couch\u00e9 sous son genou<br \/>\nEt le faisait r\u00e2ler en lui serrant le cou.<br \/>\nMais lui-m\u00eame roula, la face martel\u00e9e<br \/>\nPar un poing furieux. \u2013 \u00c0 travers les halliers<br \/>\nOn entendait venir des pas multipli\u00e9s. \u2013<br \/>\nAlors ce fut, dans l\u2019ombre, une opaque m\u00eal\u00e9e,<br \/>\nUn tas d\u2019hommes en rut luttant, comme des cerfs<br \/>\nLorsque la blonde biche a fait bramer les m\u00e2les.<br \/>\nC\u2019\u00e9taient des hurlements de col\u00e8re, des r\u00e2les,<br \/>\nDes poitrines craquant sous l\u2019\u00e9treinte des nerfs,<br \/>\nDes poings tombant avec des lourdeurs de massue,<br \/>\nTandis qu\u2019assise au pied d\u2019un vieux arbre \u00e9cart\u00e9,<br \/>\nEt suivant le combat d\u2019un \u0153il plein de fiert\u00e9,<br \/>\nDe la lutte f\u00e9roce elle attendait l\u2019issue.<br \/>\nOr quand il n\u2019en resta qu\u2019un seul, le plus puissant,<br \/>\nIl s\u2019\u00e9lan\u00e7a vers elle, ivre et couvert de sang ;<br \/>\nEt sous l\u2019arbre touffu qui leur servait d\u2019alc\u00f4ve<br \/>\nElle re\u00e7ut sans peur ses caresses de fauve !<\/p>\n<p>III<\/p>\n<p>Quand le feu prend soudain dans un village, on voit<br \/>\nL\u2019incendie \u00e9grener, ainsi qu\u2019une semence,<br \/>\nSes flammes \u00e0 travers le pays ; chaque toit<br \/>\nS\u2019allume \u00e0 son voisin comme une torche immense,<br \/>\nEt l\u2019horizon entier flamboie. Un feu d\u2019amour<br \/>\nQui ravageait les c\u0153urs, br\u00fblait les corps, et, comme<br \/>\nL\u2019incendie, emportait sa flamme d\u2019homme en homme,<br \/>\nEut bient\u00f4t embras\u00e9 le pays d\u2019alentour.<br \/>\nPar les chemins des bois, par les ravines creuses,<br \/>\nO\u00f9 la poussait, le soir, un instinct hasardeux,<br \/>\nSon pied semblait tracer des routes amoureuses,<br \/>\nEt ses amants luttaient sit\u00f4t qu\u2019ils \u00e9taient deux.<br \/>\nElle s\u2019abandonnait sans r\u00e9sistance, n\u00e9e<br \/>\nPour cette \u0153uvre charnelle, et le jour ou la nuit,<br \/>\nSans jamais un soupir de bonheur ou d\u2019ennui,<br \/>\nAcceptait leurs baisers comme une destin\u00e9e.<br \/>\nQuiconque avait suivi de la bouche ou des yeux<\/p>\n<p>Tous les sentiers perdus de son corps merveilleux,<br \/>\nCueillant ce fruit d\u2019ivresse \u00e9ternelle que s\u00e8me<br \/>\nLa Beaut\u00e9 dans ces flancs de d\u00e9esse qu\u2019elle aime,<br \/>\nGardait au fond du c\u0153ur un long fr\u00e9missement<br \/>\nEt, grelottant d\u2019amour comme on tremble de fi\u00e8vre,<br \/>\nIl la cherchait sans cesse avec acharnement,<br \/>\nLaissant tomber des mots \u00e9perdus de sa l\u00e8vre.<\/p>\n<p>IV<\/p>\n<p>Les animaux aussi l\u2019aimaient \u00e9trangement.<br \/>\nElle avait avec eux des caresses humaines,<br \/>\nEt pr\u00e8s d\u2019elle ils prenaient des allures d\u2019amant.<br \/>\nIls frottaient \u00e0 son corps ou leurs poils ou leurs laines ;<br \/>\nLes chiens la poursuivaient en l\u00e9chant ses talons ;<br \/>\nElle faisait, de loin, hennir les \u00e9talons,<br \/>\nSe cabrer les taureaux comme aupr\u00e8s des g\u00e9nisses,<br \/>\nEt l\u2019on voyait, tromp\u00e9 par ces ardeurs factices,<br \/>\nLes coqs battre de l\u2019aile et les boucs s\u2019attaquer<br \/>\nFront contre front, dress\u00e9s sur leurs jambes de faunes.<br \/>\nLes frelons bourdonnants et les abeilles jaunes<br \/>\nVoyageaient sur sa peau sans jamais la piquer.<br \/>\nTous les oiseaux du bois chantaient \u00e0 son passage,<br \/>\nOu parfois d\u2019un coup d\u2019aile errant la caressaient,<br \/>\nNourrissant leurs petits cach\u00e9s en son corsage.<br \/>\nElle emplissait d\u2019amour des troupeaux qui passaient,<br \/>\nEt les graves b\u00e9liers aux cornes recourb\u00e9es,<br \/>\nN\u2019\u00e9coutant plus l\u2019appel chevrotant du berger,<br \/>\nEt les brebis, poussant un b\u00ealement l\u00e9ger,<br \/>\nSuivaient, d\u2019un trot menu, ses grandes enjamb\u00e9es.<\/p>\n<p>V<\/p>\n<p>Certains soirs, \u00e9chappant \u00e0 tous, elle partait<br \/>\nPour aller se baigner dans l\u2019eau fra\u00eeche. La lune<br \/>\nIlluminait le sable et la mer qui montait.<br \/>\nElle h\u00e2tait le pas, et sur la blonde dune<br \/>\nAux lointains infinis et sans rien de vivant,<br \/>\nSa grande ombre rampait tr\u00e8s vite en la suivant.<br \/>\nEn un tas sur la plage elle posait ses hardes,<br \/>\nS\u2019avan\u00e7ait toute nue et mouillait son pied blanc<br \/>\nDans le flot qui roulait des \u00e9cumes blafardes,<br \/>\nPuis, ouvrant les deux bras, s\u2019y jetait d\u2019un \u00e9lan.<br \/>\nElle sortait du bain heureuse et ruisselante,<br \/>\nSe couchait tout du long sur la dune, enfon\u00e7ant<br \/>\nDans le sable son corps magnifique et puissant,<br \/>\nEt, quand elle partait d\u2019une marche plus lente,<br \/>\nSon contour demeurait pr\u00e8s du flot incrust\u00e9.<br \/>\nOn e\u00fbt dit \u00e0 le voir qu\u2019une haute statue<br \/>\nDe bronze avait \u00e9t\u00e9 sur la gr\u00e8ve abattue,<br \/>\nEt le ciel contemplait ce moule de Beaut\u00e9<br \/>\nAvec ses milliers d\u2019yeux. \u2014 Puis la vague furtive<br \/>\nL\u2019atteignant refaisait toute plate la rive !<\/p>\n<p>VI<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00catre absolu, cr\u00e9\u00e9 selon les lois<br \/>\nPrimitives, le type \u00e9ternel de la race<br \/>\nQui dans le cours des temps repara\u00eet quelquefois,<br \/>\nDont la splendeur est reine ici-bas, et terrasse<br \/>\nTous les vouloirs humains, et dont l\u2019Art saint est n\u00e9.<br \/>\nAinsi que l\u2019Homme aima Cl\u00e9op\u00e2tre et Phryn\u00e9<br \/>\nOn l\u2019aimait ; et son c\u0153ur r\u00e9pandait, comme une onde,<br \/>\nSa tendresse abondante et sereine sur tous.<br \/>\nElle ne d\u00e9testait qu\u2019un \u00eatre par le monde :<br \/>\nC\u2019\u00e9tait un vieux berger perfide \u00e0 qui les loups<br \/>\nOb\u00e9issaient.<br \/>\nJadis une Boh\u00e9mienne<br \/>\nLe jeta tout petit dans le fond d\u2019un foss\u00e9.<br \/>\nUn p\u00e2tre du pays qui l\u2019avait ramass\u00e9<br \/>\nL\u2019\u00e9leva, puis mourut, lui laissant une haine<br \/>\nPour quiconque \u00e9tait riche ou paraissait heureux,<br \/>\nEt, disait-on, beaucoup de secrets t\u00e9n\u00e9breux.<\/p>\n<p>L\u2019enfant grandit tout seul sans famille et sans joies,<br \/>\nMenant pa\u00eetre au hasard des ch\u00e8vres ou des oies,<br \/>\nEt tout le jour debout sur le flanc du coteau,<br \/>\nSous la pluie et le vent et l\u2019injure des bouches.<br \/>\nAlors qu\u2019il s\u2019endormait roul\u00e9 dans son manteau,<br \/>\nIl songeait \u00e0 ceux-l\u00e0 qui dorment dans leurs couches ;<br \/>\nPuis, quand le clair soleil baignait les horizons,<br \/>\nIl mangeait son pain noir en guettant par la plaine<br \/>\nCe filet de fum\u00e9e au-dessus des maisons<br \/>\nQui dit la soupe au feu dans la ferme lointaine.<\/p>\n<p>Il vieillit. \u2013 Un effroi grandit \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s.<br \/>\nOn en parlait, le soir, dans les longues veill\u00e9es,<br \/>\nEt d\u2019\u00e9tranges r\u00e9cits \u00e0 son nom chuchot\u00e9s<br \/>\nTenaient jusqu\u2019au matin les femmes r\u00e9veill\u00e9es.<br \/>\n\u00c0 son gr\u00e9, disait-on, il guidait les destins,<br \/>\nSur les toits ennemis faisait choir des d\u00e9sastres,<br \/>\nEt, d\u00e9chiffrant ces mots de feu qui sont les astres,<br \/>\n\u00c9pelait l\u2019avenir au fond des cieux lointains.<br \/>\nTout le jour il roulait sa hutte vagabonde,<br \/>\nNe se m\u00ealant jamais aux hommes et souvent,<br \/>\nQuand il jetait des cris inconnus dans le vent,<br \/>\nDes voix lui r\u00e9pondaient qui n\u2019\u00e9taient point du monde.<br \/>\nOn lui croyait encore un pouvoir dans les yeux,<br \/>\nCar il savait dompter les taureaux furieux.<\/p>\n<p>Et puis d\u2019autres rumeurs coururent la contr\u00e9e.<\/p>\n<p>Une fille, qu\u2019un soir il avait rencontr\u00e9e,<br \/>\nSentit \u00e0 son aspect un trouble la saisir.<br \/>\nIl ne lui parla pas ; mais, dans la nuit suivante,<br \/>\nElle se r\u00e9veilla frissonnant d\u2019\u00e9pouvante ;<br \/>\nElle entendait, au loin, l\u2019appel de son d\u00e9sir.<br \/>\nSe sentant impuissante \u00e0 soutenir la lutte,<br \/>\nMalgr\u00e9 l\u2019obscurit\u00e9 redoutable, elle alla<br \/>\nPartager avec lui la paille de sa hutte !<\/p>\n<p>Lors, suivant son caprice impur, il appela<br \/>\nDes filles chaque soir. Toutes, jeunes et belles,<br \/>\nSans r\u00e9volte pourtant, et sans pudeurs rebelles,<br \/>\nPr\u00eataient des seins de vierge aux choses qu\u2019il voulait<br \/>\nEt paraissaient l\u2019aimer bien qu\u2019il f\u00fbt vieux et laid.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait si velu du front et de la l\u00e8vre,<br \/>\nAvec des sourcils blancs et longs comme des crins,<br \/>\nQue, semblable au sayon qui lui couvrait les reins,<br \/>\nSa figure semblait pleine de poils de ch\u00e8vre !<br \/>\nEt son pied bot mettait sur la cime du mont,<br \/>\nQuand le soleil couchant jetait son ombre aux plaines,<br \/>\nComme un sautillement sinistre de d\u00e9mon.<\/p>\n<p>Ce vieux Satan rustique et plein d\u2019ardeurs obsc\u00e8nes,<br \/>\nPr\u00e8s d\u2019un coteau d\u00e9sert et sans verdure encor<br \/>\nMais que les fleurs d\u2019ajoncs couvraient d\u2019un manteau d\u2019or,<br \/>\nPar un brillant matin d\u2019avril, rencontra celle<br \/>\nQue le pays entier adorait. \u2013 Il re\u00e7ut<br \/>\nComme un coup de soleil alors qu\u2019il l\u2019aper\u00e7ut,<br \/>\nEt fr\u00e9mit de d\u00e9sir tant il la trouva belle.<br \/>\nEt leurs regards crois\u00e9s s\u2019attaqu\u00e8rent. \u2013 Ce fut<br \/>\nLa rencontre de Dieux ennemis sur la terre !<br \/>\nIl eut l\u2019\u00e9tonnement d\u2019un chasseur \u00e0 l\u2019aff\u00fbt<br \/>\nQui cherche une gazelle et trouve une panth\u00e8re !<br \/>\nElle passa. \u2013 La fleur de ses lourds cheveux blonds<br \/>\nSe confondit, au pied de la c\u00f4te embaum\u00e9e,<br \/>\nComme un bouquet plus p\u00e2le, avec les fleurs d\u2019ajoncs.<br \/>\nPourtant elle tremblait, sachant sa renomm\u00e9e,<br \/>\nEt malgr\u00e9 le d\u00e9go\u00fbt qu\u2019elle sentait pour lui,<br \/>\nRedoutant son pouvoir occulte, elle avait fui.<\/p>\n<p>Elle erra jusqu\u2019au soir ; mais, \u00e0 la nuit venue,<br \/>\nElle s\u2019\u00e9pouvanta, pour la premi\u00e8re fois,<br \/>\nDe l\u2019ombre qui tombait sur les champs et les bois.<br \/>\nAlors, en traversant une noire avenue,<br \/>\nEntre les rangs press\u00e9s des ch\u00eanes, tout \u00e0 coup,<br \/>\nElle crut voir le p\u00e2tre immobile et debout.<br \/>\nMais, comme elle partit d\u2019une course affol\u00e9e,<br \/>\nElle ne sut jamais, dans son effarement,<br \/>\nSi ce qu\u2019elle avait vu n\u2019\u00e9tait pas seulement<br \/>\nQuelque tronc d\u2019arbre mort au milieu de l\u2019all\u00e9e.<\/p>\n<p>Et des jours et des mois pass\u00e8rent. Sa raison,<br \/>\nComme un oiseau bless\u00e9 qui porte un plomb dans l\u2019aile,<br \/>\nS\u2019affaissait sous la peur incessante et mortelle.<br \/>\nM\u00eame elle n\u2019osait plus sortir de sa maison,<br \/>\nCar sit\u00f4t qu\u2019elle allait aux champs, elle \u00e9tait s\u00fbre<br \/>\nDe voir le Vieux para\u00eetre au d\u00e9tour d\u2019un chemin ;<br \/>\nSon \u0153il rus\u00e9 semblait dire : \u00ab C\u2019est pour demain \u00bb,<br \/>\nEt mettait comme un fer ardent sur la blessure.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t un poids si lourd courba sa volont\u00e9<br \/>\nQu\u2019en son c\u0153ur engourdi de crainte vint \u00e0 na\u00eetre<br \/>\nUn besoin d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 la fatalit\u00e9.<br \/>\nEt, d\u00e9cid\u00e9e enfin \u00e0 se rendre \u00e0 son Ma\u00eetre,<br \/>\nElle alla le trouver par une nuit d\u2019hiver.<\/p>\n<p>La neige dont le sol \u00e9tait partout couvert<br \/>\n\u00c9talait sa blancheur immobile. Une brise,<br \/>\nQui paraissait venir du bout du monde, errait<br \/>\nGlaciale, et faisait craquer par la for\u00eat<br \/>\nLes arbres qui dressaient, tout nus, leur forme grise.<br \/>\nDans le ciel douloureux, la lune, ainsi qu\u2019un fil<br \/>\nDe lumi\u00e8re, indiquait \u00e0 peine son profil.<br \/>\nLa souffrance du froid \u00e9treignait jusqu\u2019aux pierres.<\/p>\n<p>Elle marchait, les pieds gel\u00e9s, et sans songer,<br \/>\nCertaine qu\u2019elle allait trouver le vieux berger,<br \/>\nEt tachant d\u2019un point noir les plaines solitaires.<br \/>\nMais elle s\u2019arr\u00eata clou\u00e9e au sol : l\u00e0-bas,<br \/>\nSur la neige, couraient deux b\u00eates effrayantes ;<br \/>\nElles semblaient jouer et prenaient leurs \u00e9bats,<br \/>\nEt l\u2019ombre agrandissait leurs gambades g\u00e9antes.<br \/>\nPuis, poussant par la nuit leurs \u00e9lans vagabonds,<br \/>\nToutes deux, dans l\u2019ardeur d\u2019une gaiet\u00e9 fol\u00e2tre,<br \/>\nDu fond de l\u2019horizon vinrent en quelques bonds.<br \/>\nElle les reconnut : c\u2019\u00e9taient les chiens du p\u00e2tre.<\/p>\n<p>Hors d\u2019haleine, efflanqu\u00e9s par la faim, l\u2019\u0153il ardent<br \/>\nSous la ronce des poils emm\u00eal\u00e9s de leur t\u00eate,<br \/>\nIls sautaient devant elle avec des cris de f\u00eate<br \/>\nEt ce rire velu qui d\u00e9couvre la dent.<br \/>\nComme deux grands Seigneurs vont en une province<br \/>\nQu\u00e9rir et ramener la Belle de leur Prince,<br \/>\nEt, la guidant vers lui, caracolent autour,<br \/>\nAinsi la conduisaient ces messagers d\u2019amour.<\/p>\n<p>Mais l\u2019Homme qui guettait, debout sur une butte,<br \/>\nVint, et lui prit le bras en montant vers sa hutte.<br \/>\nLa porte \u00e9tait ouverte, il la poussa dedans,<br \/>\nLa d\u00e9v\u00eatant d\u00e9j\u00e0 de ses regards ardents,<br \/>\nEt des pieds \u00e0 la t\u00eate il tressaillit de joie,<br \/>\nAinsi qu\u2019on fait au choc d\u2019un bonheur qu\u2019on attend.<br \/>\nDepuis qu\u2019il l\u2019avait vue il \u00e9tait haletant<br \/>\nComme un limier qui chasse et n\u2019atteint point sa proie !<\/p>\n<p>Or, quand elle sentit tra\u00eener contre sa peau<br \/>\nLa caresse visqueuse ainsi qu\u2019une limace<br \/>\nDe ce vieux qui gardait l\u2019odeur de son troupeau,<br \/>\nTout son \u00eatre fr\u00e9mit sous ce baiser de glace.<br \/>\nMais lui, tenant ce corps d\u2019amour, aux flancs si doux,<br \/>\nQue tant de fiers gar\u00e7ons devaient d\u00e9j\u00e0 conna\u00eetre,<br \/>\nEt fait pour \u00eatre aim\u00e9 si follement de tous,<br \/>\nEn son c\u0153ur de vieillard difforme, sentit na\u00eetre<br \/>\nLa jalousie aigu\u00eb et sans pardon. Il eut<br \/>\nUn besoin vague et fort de vengeance cruelle !<\/p>\n<p>Elle subit d\u2019abord l\u2019amant maigre et poilu,<br \/>\nPuis, comme elle luttait, il se rua sur elle<br \/>\nEn la frappant du poing pour qu\u2019elle consent\u00eet,<br \/>\nEt le silence \u00e9pais des neiges amortit<br \/>\nQuelques cris, comme ceux des gens qu\u2019on assassine.<br \/>\nTout \u00e0 coup, les deux chiens pouss\u00e8rent longuement<br \/>\nPar la plaine d\u00e9serte un triste hurlement,<br \/>\nEt des frissons de peur couraient sur leur \u00e9chine.<\/p>\n<p>Dans la cabane alors ce fut comme un combat :<br \/>\nLes heurts d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s d\u2019un corps qui se d\u00e9bat<br \/>\nSonnant contre les murs de l\u2019\u00e9troite demeure ;<br \/>\nPuis, comme les sanglots d\u2019une femme qui pleure !<br \/>\nEt la lutte reprit, dura longtemps, cessa<br \/>\nApr\u00e8s un faible appel de secours qui passa<br \/>\nEt mourut sans \u00e9cho dans les champs !<br \/>\nLe jour p\u00e2le<br \/>\nCommen\u00e7ait \u00e0 tomber faiblement du ciel gris.<br \/>\nUn vent plus froid geignait avec le bruit d\u2019un r\u00e2le.<br \/>\nLe givre avait roidi les arbres rabougris<br \/>\nQui semblaient morts. C\u2019\u00e9tait partout la fin des choses.<\/p>\n<p>Mais, comme on l\u00e8ve un voile, un nuage glissant<br \/>\nFit pleuvoir sur la neige un flot de clart\u00e9s roses.<br \/>\nLe ciel devenu pourpre \u00e9claboussa de sang<br \/>\nEt le coteau d\u00e9sert au bout des plaines blanches,<br \/>\nEt la hutte du p\u00e2tre, et la glace des branches.<br \/>\nOn e\u00fbt dit qu\u2019un grand meurtre emplissait l\u2019horizon !<br \/>\n\u2014 Et le berger parut au seuil de sa maison. \u2013<br \/>\nIl \u00e9tait rouge aussi, plus rouge que l\u2019aurore !<br \/>\nM\u00eame, lorsque le ciel cramoisi fut lav\u00e9,<br \/>\nQuand tout redevint blanc sous le soleil lev\u00e9,<br \/>\nLui, hagard et debout, semblait plus rouge encore,<br \/>\nComme s\u2019il e\u00fbt tremp\u00e9 son visage et sa main,<br \/>\nAvant que de sortir, dans un flot de carmin.<br \/>\nIl se pencha, prenant de la neige, et la trace<br \/>\nDe ses doigts fit par terre un large trou sanglant.<br \/>\nS\u2019\u00e9tant agenouill\u00e9 pour se laver la face,<br \/>\nUne eau rouge en coula, qu\u2019il regardait, tremblant,<br \/>\nAvec des soubresauts de peur. \u2013 Puis il s\u2019enfuit.<\/p>\n<p>Il d\u00e9vale du mont, roule dans les orni\u00e8res,<br \/>\nPerce d\u2019\u00e9pais fourr\u00e9s pareils \u00e0 des crini\u00e8res,<br \/>\nEt fait mille d\u00e9tours comme un loup qu\u2019on poursuit !<br \/>\nIl s\u2019arr\u00eate. \u2013 Son \u0153il que la terreur dilate<br \/>\nGuette de tous c\u00f4t\u00e9s s\u2019il est loin d\u2019un hameau ;<br \/>\nAlors dans sa main creuse il fait fondre un peu d\u2019eau,<br \/>\nPour effacer encor quelque tache \u00e9carlate !<br \/>\nPuis il repart. \u2013 Mais en son c\u0153ur surgit l\u2019effroi<br \/>\nD\u2019errer jusqu\u2019\u00e0 la mort, sans rencontrer personne,<br \/>\nPar la neige si vaste et sous un ciel si froid !<br \/>\nIl \u00e9coute. \u2013 Il entend une cloche qui sonne,<br \/>\nEt va vers le village \u00e0 pas pr\u00e9cipit\u00e9s.<br \/>\nLes paysans d\u00e9j\u00e0 causaient de porte en porte ;<br \/>\nIl leur crie en courant : \u00ab Venez tous, Elle est morte ! \u00bb<br \/>\nIl passe. \u2013 Il va frapper aux logis \u00e9cart\u00e9s,<br \/>\nR\u00e9p\u00e9tant : \u00ab Venez donc, venez, je l\u2019ai tu\u00e9e ! \u00bb<br \/>\nAlors une rumeur grandit, continu\u00e9e<br \/>\nJusqu\u2019aux hameaux voisins. Et chacun, se levant<br \/>\nEt quittant sa maison, accompagne le p\u00e2tre.<br \/>\nMais lui n\u2019arr\u00eate pas sa course opini\u00e2tre ;<br \/>\nIl marche. \u2013 Le troupeau des hommes le suivant<br \/>\nD\u00e9roule par les pr\u00e9s sans tache un ruban sombre.<br \/>\nTout pays qu\u2019on traverse augmente encor leur nombre ;<br \/>\nIls vont, tumultueux, l\u00e0-bas, vers la hauteur<br \/>\nO\u00f9 les guide, essouffl\u00e9, leur sinistre pasteur !<\/p>\n<p>Ils ont compris quelle est la femme assassin\u00e9e,<br \/>\nEt ne demandent pas ni pourquoi ni comment<br \/>\nLe meurtre fut commis. Ils sentent vaguement<br \/>\nPlaner sur cette mort comme une Destin\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle avait la Beaut\u00e9, lui la Ruse ; il fallait<br \/>\nQu\u2019un des deux succomb\u00e2t. Deux Puissances \u00e9gales<br \/>\nNe r\u00e8gnent pas toujours. Deux Idoles rivales<br \/>\nNe se partagent point le ciel, et le Dieu laid<br \/>\nNe pardonne jamais au Dieu beau.<\/p>\n<p>Sur la cime<br \/>\nDe la c\u00f4te, et devant la hutte on s\u2019arr\u00eata.<br \/>\nIl osa seul entrer en face de son crime,<br \/>\nEt, ramassant la morte aim\u00e9e, il l\u2019apporta,<br \/>\nPour la leur jeter, nue, et d\u2019un geste d\u2019outrage,<br \/>\nComme s\u2019il e\u00fbt cri\u00e9 : \u00ab Tenez, je vous la rends ! \u00bb<br \/>\nPuis il gagna sa hutte et s\u2019enferma dedans.<br \/>\nOn l\u2019y laissa, mordu d\u2019amour, et plein de rage.<\/p>\n<p>Sur la neige gisait le corps \u00e9blouissant<br \/>\nO\u00f9 n\u2019apparaissait plus une goutte de sang ;<br \/>\nCar les chiens, la trouvant immobile et couch\u00e9e,<br \/>\nL\u2019avaient avec tendresse obstin\u00e9ment l\u00e9ch\u00e9e.<br \/>\nElle semblait vivante, endormie. Un reflet<br \/>\nDe beaut\u00e9 surhumaine illuminait sa face.<br \/>\nMais le couteau restait plant\u00e9, juste \u00e0 la place<br \/>\nO\u00f9 s\u2019ouvrait une route entre ses seins de lait.<br \/>\nSa figure faisait une tache dor\u00e9e<br \/>\nSur la blancheur du sol. \u2013 Les hommes \u00e9perdus<br \/>\nLa contemplaient ainsi qu\u2019une chose sacr\u00e9e !<br \/>\nEt ses cheveux ardents, en cercle r\u00e9pandus,<br \/>\nLuisaient comme la queue en feu d\u2019une com\u00e8te,<br \/>\nComme un soleil tomb\u00e9 de la vo\u00fbte des cieux ;<br \/>\nOn e\u00fbt dit des rayons qui sortaient de sa t\u00eate,<br \/>\nL\u2019aur\u00e9ole qu\u2019on met autour du front des dieux !<\/p>\n<p>Mais quelques paysans, des vieux au c\u0153ur pudique,<br \/>\nArrachant de leur dos la veste en peau de bique,<br \/>\nCouvrirent brusquement sa claire nudit\u00e9,<br \/>\nEt les jeunes, ayant coup\u00e9 de longues branches,<br \/>\nConstruit une civi\u00e8re et retrouss\u00e9 leurs manches,<br \/>\nPar vingt bras qui tremblaient son corps fut emport\u00e9 !<\/p>\n<p>La foule, sans parole, \u00e0 pas lents l\u2019accompagne<br \/>\nEt, jusqu\u2019aux bords lointains de la p\u00e2le campagne,<br \/>\nRampe, comme un serpent, l\u2019immense d\u00e9fil\u00e9.<br \/>\nEt puis tout redevint muet et d\u00e9peupl\u00e9 !<\/p>\n<p>Mais le p\u00e2tre, enferm\u00e9 dans sa hutte isol\u00e9e,<br \/>\nSent une solitude horrible autour de lui,<br \/>\nComme si l\u2019univers tout entier l\u2019avait fuit.<br \/>\nIl sort et n\u2019aper\u00e7oit que la plaine gel\u00e9e !\u2026<br \/>\nLa peur l\u2019\u00e9treint. N\u2019osant rester seul plus longtemps,<br \/>\nIl siffle ses grands chiens, ses deux bons chiens de garde.<br \/>\nComme ils n\u2019accourent point, il s\u2019\u00e9tonne, il regarde ;<br \/>\nMais il ne les voit pas gambader par les champs\u2026<br \/>\nIl crie alors. La neige \u00e9touffe sa voix forte\u2026<br \/>\nIl se met \u00e0 hurler \u00e0 la fa\u00e7on des fous !<\/p>\n<p>Ses chiens, comme entra\u00een\u00e9s dans le d\u00e9part de tous,<br \/>\nAbandonnant leur ma\u00eetre, avaient suivi la morte.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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