{"id":10696,"date":"2025-04-22T16:47:37","date_gmt":"2025-04-22T14:47:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=10696"},"modified":"2025-04-22T16:47:37","modified_gmt":"2025-04-22T14:47:37","slug":"le-saule","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/le-saule\/","title":{"rendered":"Le Saule"},"content":{"rendered":"<p>I<\/p>\n<p>Il se fit tout \u00e0 coup le plus profond silence,<br \/>\nQuand Georgina Smolen se leva pour chanter.<br \/>\nMiss Smolen est tr\u00e8s-p\u00e2le. \u2014 Elle arrive de France,<br \/>\nEt regrette le sol qu\u2019elle vient de quitter.<br \/>\nOn dit qu\u2019elle a seize ans. \u2014 Elle est Am\u00e9ricaine ;<br \/>\nMais dans ce beau pays dont elle parle \u00e0 peine,<br \/>\nJamais deux yeux plus doux n\u2019ont du ciel le plus pur<br \/>\nSond\u00e9 la profondeur et r\u00e9fl\u00e9chi l\u2019azur.<br \/>\nFaible et toujours souffrante, ainsi qu\u2019un diad\u00e8me<br \/>\nElle laisse \u00e0 demi, sur son front orgueilleux,<br \/>\nEn longues tresses d\u2019or tomber ses blonds cheveux,<br \/>\nElle est de ces beaut\u00e9s dont on dit qu\u2019on les aime<br \/>\nMoins qu\u2019on ne les admire ; \u2014 un noble, un chaste c\u0153ur ; \u2014<br \/>\nLa volupt\u00e9, pour m\u00e8re, y trouva la pudeur.<br \/>\nBien que sa voix soit douce, elle a sur le visage,<br \/>\nDans les gestes, l\u2019abord, et jusque dans ses pas,<br \/>\nUn signe de hauteur qui repousse l\u2019hommage,<br \/>\nSoit tristesse ou d\u00e9dain, mais qui ne blesse pas.<br \/>\nDans un \u00e2ge rempli de crainte et d\u2019esp\u00e9rance,<br \/>\nElle a d\u00e9j\u00e0 connu la triste indiff\u00e9rence,<br \/>\nCette fille du temps. \u2014 Qui pourrait cependant<br \/>\nSe lasser d\u2019admirer ce front triste et charmant<br \/>\nDont l\u2019aspect seul \u00e9loigne et gu\u00e9rit toute peine ?<br \/>\nTant sont puissants, h\u00e9las ! sur la mis\u00e8re humaine<br \/>\nCes deux signes jumeaux de paix et de bonheur,<br \/>\nJeunesse de visage et jeunesse de c\u0153ur !<br \/>\nChose \u00e9trange \u00e0 penser, il para\u00eet difficile<br \/>\nAu regard le plus dur et le plus immobile<br \/>\nDe soutenir le sien. \u2014 Pourquoi ? Qui le dira ?<br \/>\nC\u2019est un myst\u00e8re encor. \u2014 De ce regard c\u00e9leste<br \/>\nL\u2019atteinte, allant au c\u0153ur, est sans doute funeste,<br \/>\nEt devra co\u00fbter cher \u00e0 qui la recevra.<\/p>\n<p>Miss Smolen commen\u00e7a ; \u2014 l\u2019on ne voyait plus qu\u2019elle.<br \/>\nOn conna\u00eet ce regard qu\u2019on veut en vain cacher,<br \/>\nSi prompt, si d\u00e9daigneux, quand une femme est belle !\u2026<br \/>\nMais elle ne parut le fuir ni le chercher.<\/p>\n<p>Elle chanta cet air qu\u2019une fi\u00e8vre br\u00fblante<br \/>\nArrache, comme un triste et profond souvenir,<br \/>\nD\u2019un c\u0153ur plein de jeunesse et qui se sent mourir ;<br \/>\nCet air qu\u2019en s\u2019endormant Desdemona tremblante,<br \/>\nPosant sur son chevet son front charg\u00e9 d\u2019ennuis,<br \/>\nComme un dernier sanglot soupire au sein des nuits.<\/p>\n<p>D\u2019abord ses accents purs, empreints d\u2019une tristesse<br \/>\nQu\u2019on ne peut d\u00e9finir, ne sembl\u00e8rent montrer<br \/>\nQu\u2019une faible langueur, et cette douce ivresse<br \/>\nO\u00f9 la bouche sourit et les yeux vont pleurer.<br \/>\nAinsi qu\u2019un voyageur couch\u00e9 dans sa nacelle,<br \/>\nQui se laisse au hasard emporter au courant,<br \/>\nQui ne sait si la rive est perfide ou fid\u00e8le,<br \/>\nSi le fleuve \u00e0 la fin devient lac ou torrent ;<br \/>\nAinsi la jeune fille, \u00e9coutant sa pens\u00e9e,<br \/>\nSans crainte, sans effort, et par sa voix berc\u00e9e,<br \/>\nSur les flots enchant\u00e9s du fleuve harmonieux<br \/>\nS\u2019\u00e9loignait du rivage en regardant les cieux\u2026<\/p>\n<p>Quel charme elle exer\u00e7ait ! Comme tous les visages<br \/>\nS\u2019animaient tout \u00e0 coup d\u2019un regard de ses yeux !<br \/>\nCar, h\u00e9las ! que ce soit, la nuit dans les orages,<br \/>\nUn jeune rossignol pleurant au fond des bois,<br \/>\nQue ce soit l\u2019archet d\u2019or, la harpe \u00e9olienne,<br \/>\nUn c\u00e9leste soupir, une souffrance humaine,<br \/>\nQuel est l\u2019homme, aux accents d\u2019une mourante voix,<br \/>\nQui, lorsque pour entendre il a baiss\u00e9 la t\u00eate,<br \/>\nNe trouve dans son c\u0153ur, m\u00eame au sein d\u2019une f\u00eate,<br \/>\nQuelque larme \u00e0 verser, \u2014 quelque doux souvenir<br \/>\nQui s\u2019allait effacer et qu\u2019il sent revenir ?<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 le jour s\u2019enfuit, \u2014 le vent souffle, \u2014 silence !<br \/>\nLa terreur brise, \u00e9tend, pr\u00e9cipite les sons.<br \/>\nSous les brouillards du soir le meurtrier s\u2019avance,<br \/>\nInvisible combat de l\u2019homme et des d\u00e9mons !<br \/>\n\u00c0 l\u2019action, Iago ! Cassio meurt sur la place.<br \/>\nEst-ce un p\u00eacheur qui chante, est-ce le vent qui passe ?<br \/>\n\u00c9coute, moribonde ! Il n\u2019est pire douleur<br \/>\nQu\u2019un souvenir heureux dans les jours de malheur.<\/p>\n<p>Mais, lorsqu\u2019au dernier chant la redoutable flamme<br \/>\nPour la troisi\u00e8me fois vient repasser sur l\u2019\u00e2me<br \/>\nD\u00e9j\u00e0 pr\u00eate \u00e0 se fondre, et que dans sa frayeur<br \/>\nElle presse en criant sa harpe sur son c\u0153ur\u2026<br \/>\nLa jeune fille alors sentit que son g\u00e9nie<br \/>\nLui demandait des sons que la terre n\u2019a pas ;<br \/>\nSoulevant par sanglots des torrents d\u2019harmonie,<br \/>\nMourante, elle oubliait l\u2019instrument dans ses bras.<br \/>\n\u00d4 Dieu ! mourir ainsi jeune et pleine de vie\u2026<br \/>\nMais tout avait cess\u00e9, le charme et les terreurs,<br \/>\nEt la femme en tombant ne trouva que des pleurs.<\/p>\n<p>Pleure, le ciel te voit ! \u2014 pleure, fille ador\u00e9e !<br \/>\nLaisse une douce larme au bord de tes yeux bleus<br \/>\nBriller, en s\u2019\u00e9coulant, comme une \u00e9toile aux cieux !<br \/>\nBien des infortun\u00e9s dont la cendre est pleur\u00e9e<br \/>\nNe demandaient pour vivre et pour b\u00e9nir leurs maux<br \/>\nQu\u2019une larme \u2014 une seule \u2014 et de deux yeux moins beaux !<\/p>\n<p>\u00c9chappant aux regards de la foule empress\u00e9e,<br \/>\nMiss Smolen s\u2019\u00e9loignait, la rougeur sur le front ;<br \/>\nSur le bord du balcon elle resta pench\u00e9e.<\/p>\n<p>Oh ! qui l\u2019a bien connu, ce mouvement profond,<br \/>\nCe charme irr\u00e9sistible, intime, auquel se livre<br \/>\nUn c\u0153ur dans ces moments de lui-m\u00eame surpris,<br \/>\nQu\u2019aux premiers battements un doux myst\u00e8re enivre,<br \/>\nJeune fleur qui s\u2019entr\u2019ouvre \u00e0 la fra\u00eecheur des nuits !<br \/>\nFille de la douleur, harmonie ! harmonie !<br \/>\nLangue que pour l\u2019amour inventa le g\u00e9nie !<br \/>\nQui nous vins d\u2019Italie, et qui lui vins des cieux ;<br \/>\nDouce langue du c\u0153ur, la seule o\u00f9 la pens\u00e9e,<br \/>\nCette vierge craintive et d\u2019une ombre offens\u00e9e,<br \/>\nPasse en gardant son voile, et sans craindre les yeux !<br \/>\nQui sait ce qu\u2019un enfant peut entendre et peut dire<br \/>\nDans les soupirs divins n\u00e9s de l\u2019air qu\u2019il respire,<br \/>\nTristes comme son c\u0153ur, et doux comme sa voix ?<br \/>\nOn surprend un regard, une larme qui coule ;<br \/>\nLe reste est un myst\u00e8re ignor\u00e9 de la foule,<br \/>\nComme celui des flots, de la nuit et des bois !\u2026<\/p>\n<p>Oh ! quand tout a trembl\u00e9, quand l\u2019\u00e2me tout enti\u00e8re<br \/>\nSous le d\u00e9mon divin se sent encor fr\u00e9mir,<br \/>\nPareille \u00e0 l\u2019instrument qui ne peut plus se taire,<br \/>\nEt qui d\u2019avoir chant\u00e9 semble longtemps g\u00e9mir\u2026<br \/>\nEt quand la faible enfant, que son d\u00e9lire entra\u00eene,<br \/>\nMais qui ne sait d\u2019amour qui ce qu\u2019elle en r\u00eava,<br \/>\nVient \u00e0 lever les yeux\u2026 la belle Am\u00e9ricaine,<br \/>\nQui d\u00e9robait les siens, enfin les souleva.<\/p>\n<p>Sur qui ? \u2014 Bien des regards, ainsi qu\u2019on peut le croire,<br \/>\nComme un regard de reine avaient cherch\u00e9 le sien,<br \/>\nQue de fronts orgueilleux qui s\u2019en seraient fait gloire !<br \/>\nSur qui donc ? \u2014 Pauvre enfant, le savait-elle bien ?<\/p>\n<p>Ce fut sur un jeune homme \u00e0 l\u2019\u0153il dur et s\u00e9v\u00e8re,<br \/>\nQui la voyait venir et ne la cherchait pas ;<br \/>\nQui, lorsqu\u2019elle emportait une assembl\u00e9e enti\u00e8re,<br \/>\nN\u2019avait pas dit un mot, ni fait vers elle un pas.<br \/>\nIl \u00e9tait seul, debout : \u2014 un \u00e9trange sourire ; \u2014<br \/>\nSous de longs cheveux blonds des traits eff\u00e9min\u00e9s ; \u2014<br \/>\n\u00c0 ceux qui l\u2019observaient son regard semblait dire :<br \/>\nOn ne vous croira pas si vous me devinez.<br \/>\nSon costume annon\u00e7ait un fils de l\u2019Angleterre ;<br \/>\nIl est, dit-on, d\u2019Oxford. \u2014 N\u00e9 dans l\u2019adversit\u00e9,<br \/>\nIl habite le toit que lui laissa son p\u00e8re,<br \/>\nEt prouve un noble sang par l\u2019hospitalit\u00e9.<br \/>\nIl se nomme Tiburce.<\/p>\n<p>On dit que la nature<br \/>\nA mis dans sa parole un charme singulier,<br \/>\nMais surtout dans ses chants, \u2014 que sa voix triste et pure<br \/>\nA des sons p\u00e9n\u00e9trants qu\u2019on ne peut oublier.<br \/>\nMais, \u00e0 compter du jour o\u00f9 mourut son vieux p\u00e8re,<br \/>\nQuoi qu\u2019on f\u00eet pour l\u2019entendre, il n\u2019a jamais chant\u00e9.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 la connaissait-il ? ou quel secret myst\u00e8re<br \/>\nTient sur cet \u00e9tranger son regard arr\u00eat\u00e9 ?<br \/>\nQuel souvenir ainsi les met d\u2019intelligence ?<br \/>\nS\u2019il la conna\u00eet, pourquoi ce bizarre silence ?<br \/>\nS\u2019il ne la conna\u00eet pas, pourquoi cette rougeur ?<br \/>\nOn ne sait. \u2014 Mais son \u0153il rencontra l\u2019\u0153il timide<br \/>\nDe la vierge tremblante, et le sien plus rapide<br \/>\nSembla comme une fl\u00e8che aller chercher le c\u0153ur.<br \/>\nCe ne fut qu\u2019un \u00e9clair. L\u2019invisible \u00e9tincelle<br \/>\nAvait jailli de l\u2019\u00e2me, et Dieu seul l\u2019avait vu !<br \/>\nAlors, baissant la t\u00eate, il s\u2019avan\u00e7a vers elle,<br \/>\nEt lui dit : \u00ab M\u2019aimes-tu, Georgette, m\u2019aimes-tu ? \u00bb<\/p>\n<p>II<\/p>\n<p>Tandis que le soleil s\u2019abaisse \u00e0 l\u2019horizon,<br \/>\nTiburce semble attendre, au seuil de sa maison,<br \/>\nL\u2019heure o\u00f9 dans l\u2019Oc\u00e9an l\u2019astre va dispara\u00eetre.<br \/>\n\u00c0 travers les vitraux de la sombre fen\u00eatre,<br \/>\nLes derni\u00e8res lueurs d\u2019un beau jour qui s\u2019enfuit<br \/>\nPercent encor de loin le voile de la nuit.<\/p>\n<p>Deux puissants destructeurs ont marqu\u00e9 leur pr\u00e9sence<br \/>\nDans le manoir d\u00e9sert du pauvre \u00e9tudiant :<br \/>\nLe temps et le malheur. \u2014 Tu gardes le silence,<br \/>\nVieux s\u00e9jour des guerriers, autrefois si bruyant !<br \/>\nDans les longs corridors qui se perdent dans l\u2019ombre,<br \/>\nO\u00f9 de tristes \u00e9chos r\u00e9p\u00e8tent chaque pas,<br \/>\nSe m\u00ealaient autrefois des serviteurs sans nombre\u2026<br \/>\nLa coupe des festins \u00e9gaya les repas.<\/p>\n<p>Une lampe, qu\u2019au loin on aper\u00e7oit \u00e0 peine,<br \/>\nProuve que de ces murs un seul est habit\u00e9.<br \/>\nAinsi tombe et p\u00e9rit le f\u00e9odal domaine ;<br \/>\nIci la solitude, \u2014 ici la pauvret\u00e9.<br \/>\nCe sont les lourds arceaux d\u2019un vieux laboratoire<br \/>\nQue Tiburce a choisis ; \u2014 non loin est un caveau,<br \/>\nPeut-\u00eatre une prison, \u2014 peut-\u00eatre un oratoire ;<br \/>\nCar rien n\u2019approche autant d\u2019un autel qu\u2019un tombeau.<\/p>\n<p>L\u00e0, dans le vieux fauteuil de la noble famille,<br \/>\nO\u00f9 les enfants priaient, o\u00f9 mouraient les vieillards,<br \/>\nS\u2019agenouilla jadis plus d\u2019une chaste fille<br \/>\nQui poursuivait des yeux de lointains \u00e9tendards.<br \/>\nPlus tard, c\u2019est encor l\u00e0 qu\u2019\u00e0 l\u2019heure o\u00f9 le coq chante,<br \/>\nDemandant au n\u00e9ant des tr\u00e9sors inou\u00efs,<br \/>\nL\u2019alchimiste courb\u00e9, d\u2019une main impuissante<br \/>\nFrappa son front rid\u00e9 dans le calme des nuits.<br \/>\nLe philosophe oisif diss\u00e9qua sa pens\u00e9e\u2026<br \/>\nLa science aujourd\u2019hui, rencontrant sous ses pieds<br \/>\nLes vestiges poudreux d\u2019une route effac\u00e9e,<br \/>\nSourit aux vains efforts des si\u00e8cles oubli\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le chevet du lit pend cette triste image,<br \/>\nO\u00f9 Rapha\u00ebl, tra\u00eenant une famille en deuil,<br \/>\nD\u00e9pose l\u2019Homme-Dieu de la croix au cercueil.<br \/>\nSa m\u00e8re de ses mains veut couvrir son visage,<br \/>\nSes bras se sont roidis et, pour la ranimer,<br \/>\nSes filles n\u2019ont, h\u00e9las ! que leur sainte pri\u00e8re\u2026<br \/>\nAh ! blessures du c\u0153ur, votre trace est am\u00e8re,<br \/>\nPromptes \u00e0 vous ouvrir, lentes \u00e0 vous fermer !<\/p>\n<p>Ici c\u2019est G\u00e9ricault et sa palette ardente ;<br \/>\nMais qui peut oublier cette fausse Judith,<br \/>\nEt, dans la blanche main d\u2019une perfide amante<br \/>\nLa t\u00eate qu\u2019en mourant Allori suspendit ?<\/p>\n<p>Et plus loin \u2014 la clart\u00e9 d\u2019une lampe sans vie<br \/>\nAgite sur les murs, dans l\u2019ombre appesantie,<br \/>\nUn marbre mutil\u00e9. \u2014 P\u00e8re d\u2019un temps nouveau,<br \/>\nTa m\u00e9moire, \u00f4 h\u00e9ros ! ne sera point troubl\u00e9e.<br \/>\nTon image se cache, et doit rester voil\u00e9e<br \/>\nSur la terre o\u00f9 l\u2019on boit encore \u00e0 Waterloo\u2026<\/p>\n<p>Les arts, ces dieux amis, fils de la solitude,<br \/>\nSont rois sous cette vo\u00fbte ; aupr\u00e8s d\u2019eux l\u2019humble \u00e9tude<br \/>\nVient d\u2019un baiser de paix rassurer la douleur ;<br \/>\nEt toi surtout, et toi, triste et fid\u00e8le amie,<br \/>\n\u00c0 qui l\u2019infortun\u00e9, dans ses nuits d\u2019insomnie,<br \/>\nDit tout bas ces secrets qui d\u00e9vorent le c\u0153ur,<br \/>\nToi, d\u00e9esse des chants, \u00e0 qui, dans son supplice,<br \/>\nLa douleur tend les bras, criant : \u2014 Consolatrice !<br \/>\nConsolatrice !<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 la chaleur du sang<br \/>\nFait \u00e9clore un d\u00e9sir \u00e0 chaque battement,<br \/>\nO\u00f9 l\u2019homme, apercevant, des portes de la vie,<br \/>\nLa Mort \u00e0 l\u2019horizon, s\u2019avance et la d\u00e9fie ; \u2014<br \/>\nParmi les passions qui viennent tour \u00e0 tour<br \/>\nS\u2019asseoir au fond du c\u0153ur sur un tr\u00f4ne invisible,<br \/>\nLa haine \u2014 l\u2019int\u00e9r\u00eat \u2014 l\u2019ambition \u2014 l\u2019amour,<br \/>\nTiburce n\u2019en conna\u00eet qu\u2019une \u2014 la plus terrible.<br \/>\nJusqu\u2019\u00e0 ce jour, du moins, le sillon n\u2019a senti<br \/>\nDes autres que le germe ; une seule a grandi.<br \/>\nQuant \u00e0 cette secr\u00e8te et froide maladie,<br \/>\nMis\u00e9rable cancer d\u2019un monde qui s\u2019en va,<br \/>\nCe facile m\u00e9pris de l\u2019homme et de la vie,<br \/>\nNul de l\u2019avoir connu jamais ne l\u2019accusa.<br \/>\nMais pourquoi cherchait-il ainsi la solitude ?<br \/>\nOn ne sait. \u2014 D\u00e8s longtemps il ch\u00e9rissait l\u2019\u00e9tude.<\/p>\n<p>Autrefois ignor\u00e9, mais content de son sort,<br \/>\nIl marcha sur les pas de ceux \u00e0 qui la mort<br \/>\nR\u00e9v\u00e8le les secrets de l\u2019\u00eatre et de la vie.<br \/>\nInclin\u00e9 sous sa lampe, infatigable amant<br \/>\nD\u2019une science aride et longtemps poursuivie ;<br \/>\nOn le voyait, la nuit, \u00e9crire assid\u00fbment ;<br \/>\nOu quelquefois encor, quand l\u2019astre au front d\u2019alb\u00e2tre<br \/>\nEfface les rayons de son disque incertain,<br \/>\nIl osait, oubliant sa t\u00e2che opini\u00e2tre,<br \/>\n\u00c9tudier les lois de ces mondes sans fin,<br \/>\nFlots d\u2019une mer de feu sur nos front balanc\u00e9e,<br \/>\nEt que n\u2019ont pu compter ni l\u2019\u0153il ni la pens\u00e9e !\u2026<\/p>\n<p>Mais, h\u00e9las ! que de jours, que de longs jours pass\u00e9s<br \/>\nOnt vu depuis ce temps ses travaux d\u00e9laiss\u00e9s !<br \/>\nRenferm\u00e9 dans les murs o\u00f9 mourut son vieux p\u00e8re,<br \/>\nDepuis plus de deux ans, sous son toit solitaire<br \/>\nIl vit seul, loin des yeux \u2014 heureux \u2014 car ses amis,<br \/>\nEn calculant les jours, n\u2019ont point compt\u00e9 les nuits.<br \/>\nPeut-\u00eatre en se cachant voulait-il le silence\u2026<br \/>\nQui savait ses projets ? Nul ne conna\u00eet celui<br \/>\nQui le fait sur le seuil demeurer aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Mais la nuit \u00e0 grands pas sur la terre s\u2019avance,<br \/>\nEt les ombres d\u00e9j\u00e0, que le vent fait fr\u00e9mir,<br \/>\nSur le sol obscurci semblent se r\u00e9unir.<br \/>\nLe repos par degr\u00e9s s\u2019\u00e9tend sur les campagnes,<br \/>\nL\u2019astre baisse, \u2014 il s\u2019arr\u00eate au sommet des montagnes,<br \/>\nJette un dernier regard aux cimes des for\u00eats,<br \/>\nEt meurt. \u2014 Les nuits d\u2019hiver suivent les soirs de pr\u00e8s.<\/p>\n<p>Quelques groupes \u00e9pars d\u2019oisifs, de jeunes filles,<br \/>\nDe joyeux villageois regagnant la cit\u00e9,<br \/>\nSe distinguent encore, malgr\u00e9 l\u2019obscurit\u00e9.<br \/>\nSous le chaume habit\u00e9 par de pauvres familles,<br \/>\nDes feux de loin en loin enfument les vieux toits<br \/>\nNoircis par l\u2019eau du ciel dont d\u00e9gouttent les bois.<br \/>\nTandis que des enfants la voix fra\u00eeche et sonore,<br \/>\nMontant avec l\u2019encens de la maison de Dieu,<br \/>\nAu bruit confus des mers au loin se m\u00eale encore,<br \/>\nEt fait fr\u00e9mir au vent les vitraux du saint lieu,<br \/>\nQuelques refrains grossiers que l\u2019on entend \u00e0 peine<br \/>\nRappellent au passant le jour du samedi.<br \/>\nLe buveur nonchalant a laiss\u00e9 loin de lui<br \/>\nL\u2019artisan de la veille, obs\u00e9d\u00e9 par la g\u00eane,<br \/>\nQui, baignant de sueur chaque morceau de pain,<br \/>\nTravaillant pour le jour, doute du lendemain.<br \/>\nL\u2019oubli, ce vieux rem\u00e8de \u00e0 l\u2019humaine mis\u00e8re<br \/>\nSemble avec la ros\u00e9e \u00eatre tomb\u00e9 des cieux.<br \/>\nSe souvenir, h\u00e9las ! \u2014 oublier \u2014 c\u2019est sur terre<br \/>\nCe qui, selon les jours, nous fait jeunes ou vieux !<\/p>\n<p>Tiburce contemplait cette bizarre sc\u00e8ne ;<br \/>\nSon \u0153il sous les vapeurs apercevait \u00e0 peine<br \/>\nLes fant\u00f4mes mouvants qui passaient devant lui.<br \/>\nDieu juste ! sous ces toits que d\u2019humbles destin\u00e9es<br \/>\nS\u2019achevant en silence ainsi qu\u2019elles sont n\u00e9es ! \u2014<br \/>\nEt Tiburce pensa qu\u2019il \u00e9tait pauvre aussi.<\/p>\n<p>Ah ! Pauvret\u00e9, mar\u00e2tre ! \u00e0 qui donc est utile<br \/>\nCelui qui d\u2019un sein maigre a bu ton lait st\u00e9rile ?<br \/>\n\u00c0 quoi ressemble l\u2019homme, ignor\u00e9 du destin,<br \/>\nQui, reprenant le soir son sentier du matin,<br \/>\nMarchant \u00e0 pas compt\u00e9s dans sa vie inconnue,<br \/>\nS\u2019endort quand sur son toit la nuit est descendue ?<br \/>\nPeut-\u00eatre est-ce le sage : \u2014 un moins pesant fardeau<br \/>\nCourbe plus lentement son front jusqu\u2019au tombeau.<br \/>\nMais celui qu\u2019un fatal et tout-puissant g\u00e9nie<br \/>\nLivre dans l\u2019ombre \u00e9paisse \u00e0 la p\u00e2le Insomnie,<br \/>\nCelui qui pour souffrir, ne se reposant pas,<br \/>\nVit d\u2019une double vie \u2014 oh ! qu\u2019est-il ici-bas ?<br \/>\nPareille \u00e0 l\u2019ange arm\u00e9 du saint glaive de flamme,<br \/>\nL\u2019invincible Pens\u00e9e a du seuil de son \u00e2me<br \/>\nChass\u00e9 le doux Sommeil, comme un h\u00f4te \u00e9tranger.<br \/>\nSeule elle y r\u00e8gne \u2014 et n\u2019est pas longue \u00e0 la changer<br \/>\nEn une solitude immense, et plus profonde<br \/>\nQue les d\u00e9serts perdus sur les bornes du monde !<\/p>\n<p>Mais silence ! \u00e9coutez ! \u2014 c\u2019est le son du beffroi.<br \/>\nTiburce s\u2019est lev\u00e9 : \u2014 \u00ab L\u2019heure de la pri\u00e8re !<br \/>\nDit-il, soit : c\u2019est mon heure ! ils prieront Dieu pour moi ! \u00bb<br \/>\nIl marche \u2014 il est parti\u2026<\/p>\n<p>Le jour et la lumi\u00e8re<br \/>\nDes sinistres projets sont mauvais confidents.<br \/>\nL\u00e0, les audacieux sont nomm\u00e9s imprudents.<br \/>\nLa pens\u00e9e, \u00e9vitant l\u2019\u0153il vulgaire du monde,<br \/>\nS\u2019enfuit au fond du c\u0153ur. \u2014 La nuit, la nuit profonde,<br \/>\nVient seule relever, \u00e0 l\u2019heure du sommeil,<br \/>\nLes fronts qui s\u2019inclinaient aux rayons du sommeil.<\/p>\n<p>P\u00e2le \u00e9toile du soir, messag\u00e8re lointaine,<br \/>\nDont le front sort brillant des voiles du couchant,<br \/>\nDe ton palais d\u2019azur, au sein du firmament,<br \/>\nQue regardes-tu dans la plaine ?<\/p>\n<p>La temp\u00eate s\u2019\u00e9loigne, et les vents sont calm\u00e9s.<br \/>\nLa for\u00eat, qui fr\u00e9mit, pleure sur la bruy\u00e8re,<br \/>\nLe phal\u00e8ne dor\u00e9, dans sa course l\u00e9g\u00e8re,<br \/>\nTraverse les pr\u00e9s embaum\u00e9s.<br \/>\nQue cherches-tu sur la terre endormie ?<br \/>\nMais d\u00e9j\u00e0 vers les monts je te vois t\u2019abaisser ;<br \/>\nTu fuis, en souriant, m\u00e9lancolique amie,<br \/>\nEt ton tremblant regard est pr\u00e8s de s\u2019effarer.<\/p>\n<p>\u00c9toile qui descends sur la verte colline,<br \/>\nTriste larme d\u2019argent du manteau de la Nuit,<br \/>\nToi que regarde au loin le p\u00e2tre qui chemine,<br \/>\nTandis que pas \u00e0 pas son long troupeau le suit. \u2014<br \/>\n\u00c9toile, o\u00f9 t\u2019en vas-tu, dans cette nuit immense ?<br \/>\nCherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux ?<br \/>\nO\u00f9 t\u2019en vas-tu si belle, \u00e0 l\u2019heure du silence,<br \/>\nTomber comme une perle au sein profond des eaux ?<br \/>\nAh ! si tu dois mourir, bel astre, et si ta t\u00eate<br \/>\nVa dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux,<br \/>\nAvant de nous quitter, un seul instant arr\u00eate \u2014<br \/>\n\u00c9toile de l\u2019amour, ne descends pas des cieux !<\/p>\n<p>III<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est vrai, Bell, r\u00e9pondit Georgette \u00e0 son amie ;<br \/>\nSouvent jusqu\u2019\u00e0 la nuit j\u2019aime \u00e0 rester ici.<br \/>\nLa mer y vient mourir sur la plage endormie\u2026<\/p>\n<p>\u2014 Mais qu\u2019as-tu ? dit Bella : pourquoi pleurer ainsi ?<\/p>\n<p>\u2014 Restons, restons toujours ; ce sont de douces larmes\u2026<br \/>\nDouces, et sans motif\u2026 et des larmes pourtant !<br \/>\nAs-tu peur ? mais la peur elle-m\u00eame a ses charmes\u2026<br \/>\nC\u2019est mon plaisir du soir ; restons un seul instant.<\/p>\n<p>\u2014 H\u00e9las ! bonne Georgette, il faut bien qu\u2019on te c\u00e8de ;<br \/>\nMais la nuit va venir, et\u2026 Dieu nous soit en aide !<br \/>\nPourquoi donc dans ma main sens-je fr\u00e9mir ta main ? \u00bb<\/p>\n<p>Georgette, en soupirant, regarda son amie :<\/p>\n<p>\u00ab Ainsi, Bella, pour toi, de ce double chemin<br \/>\nO\u00f9 l\u2019on dit que nos pas s\u2019\u00e9garent dans la vie,<br \/>\nUn seul, un seul existe, et te sera connu !<br \/>\nL\u2019hiver prochain, dis-moi, Bell, quel \u00e2ge auras-tu ?<br \/>\nMais que dis-je ? notre \u00e2ge est \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame.<br \/>\nJe suis folle, et c\u2019est tout. Pauvre Bella, je t\u2019aime<br \/>\nDu fond du c\u0153ur.<br \/>\n\u2014 Mon Dieu ! Georgina, qu\u2019as-tu donc<br \/>\nTu ne te soutiens plus\u2026<br \/>\n\u2014 Pardon, ch\u00e8re, pardon !<br \/>\nTiens, donne-moi ton bras, et revenons ensemble. \u00bb<br \/>\nToutes deux lentement march\u00e8rent quelques pas :<\/p>\n<p>\u00ab Non ! cria Georgina, non, je ne le puis pas<br \/>\nJe ne puis pas le fuir ! N\u2019est-ce pas qu\u2019il te semble,<br \/>\nBella, que je suis p\u00e2le, et que je dois souffrir ?<br \/>\nC\u2019est le bruit de ces flots, de ce vent qui murmure,<br \/>\nC\u2019est l\u2019aspect de ces bois, c\u2019est toute la nature<br \/>\nQui me brise le c\u0153ur, et qui me fait mourir !\u2026<br \/>\nAh ! Bella, ma Bella, rien que par la pens\u00e9e,<br \/>\nTant souffrir ! quelle nuit terrible j\u2019ai pass\u00e9e !<br \/>\nTerrible et douce, amie ! \u00e9coute, \u00e9coute-moi\u2026<\/p>\n<p>\u2014 Parle, ma Georgina, raconte-moi ta peine.<\/p>\n<p>\u2014 Oui, tout \u00e0 toi, Bella, car ma pauvre \u00e2me est pleine<br \/>\nEt qui me soutiendra, ch\u00e8re, si ce n\u2019est toi ?<br \/>\nS\u0153ur de mon \u00e2me, \u00e9coute. \u00d4 mon unique amie,<br \/>\nC\u2019est de bonheur, Bella, que je meurs ! c\u2019est ma vie<br \/>\nQui dans cet oc\u00e9an se perd comme un ruisseau.<br \/>\nPour toi, ces eaux, ces bois, tout est muet, ma ch\u00e8re !<br \/>\nViens, ma bouche et mon c\u0153ur t\u2019en diront le myst\u00e8re\u2026<br \/>\nRappelons-nous Hamlet, et sois mon Horatio. \u00bb<\/p>\n<p>IV<\/p>\n<p>Au bord d\u2019une prairie, o\u00f9 la fra\u00eeche ros\u00e9e<br \/>\nIncline au vent du soir la bruy\u00e8re arros\u00e9e,<br \/>\nLe ch\u00e2teau de Smolen, v\u00e9n\u00e9rable manoir,<br \/>\nD\u00e9coupe son portail sous un ciel triste et noir.<br \/>\nC\u2019est au pied de ces murs que Tiburce s\u2019arr\u00eate.<br \/>\nIl \u00e9coute. \u2014 \u00c0 travers les humides vitraux,<br \/>\nIl voit passer une ombre et luire des flambeaux :<br \/>\n\u00ab \u00c0 cette heure ! dit-il. Est-ce encore une f\u00eate ? \u00bb<br \/>\nPuis, avec un murmure, il ajoute plus bas :<br \/>\n\u00ab M\u2019aurait-elle tromp\u00e9 ? \u00bb Dans ce moment, un pas<br \/>\nAu penchant du coteau semble se faire entendre\u2026<br \/>\nIl est sans armes, seul. \u2014 Viendrait-on le surprendre ?<\/p>\n<p>Il h\u00e9site \u2014 il approche \u00e0 pas silencieux.<br \/>\nCach\u00e9 sous le portail, que couvre une ombre \u00e9paisse,<br \/>\nTour \u00e0 tour pr\u00e8s du mur il se penche et se baisse\u2026<br \/>\nQuel spectacle impr\u00e9vu vient de frapper ses yeux !<\/p>\n<p>Pr\u00e8s de l\u2019ardent foyer o\u00f9 le ch\u00eane p\u00e9tille,<br \/>\nLe vieux Smolen, courb\u00e9, r\u00e9cite \u00e0 haute voix<br \/>\nL\u2019oraison qu\u2019apr\u00e8s lui r\u00e9p\u00e8te sa famille.<br \/>\nComme dans ce guerrier si terrible autrefois<br \/>\nLa sainte paix de l\u2019\u00e2me efface les ann\u00e9es !<br \/>\nIl prie, \u2014 et cependant deux femmes inclin\u00e9es<br \/>\nPour parler au Seigneur se reposent sur lui.<br \/>\nT\u00efburce les conna\u00eet ; \u2014 l\u2019une est \u00e2g\u00e9e \u2014 et l\u2019autre\u2026<br \/>\n\u2014 Corrupteur, corrupteur, que viens-tu faire ici ?<br \/>\nVois ! elle est \u00e0 genoux, mais les chants de l\u2019ap\u00f4tre<br \/>\nNe retentissent plus dans le fond de son c\u0153ur.<br \/>\nPourquoi ces mouvements, ces yeux fix\u00e9s \u00e0 terre ?<br \/>\nQui rendra maintenant cette fille \u00e0 son p\u00e8re ?\u2026<br \/>\nQui sait si ce vieillard, certain de son honneur,<br \/>\nTout en priant ainsi, n\u2019a pas de sa parole<br \/>\nD\u00e9tourn\u00e9 sa pens\u00e9e, et s\u2019il ne b\u00e9nit pas<br \/>\nEn ce moment, h\u00e9las ! l\u2019enfant qui le console,<br \/>\nEt dont l\u2019ange gardien fuit au bruit de tes pas ?<\/p>\n<p>Mais non, non, ce vieillard ne saurait douter d\u2019elle.<br \/>\nSoixante ans de vertu l\u2019ont fait croire au bonheur.<br \/>\nGeorgina s\u2019est lev\u00e9e ! Ah ! que cette p\u00e2leur<br \/>\nLui sied bien \u00e0 tes yeux, Tiburce, et qu\u2019elle est belle !<br \/>\nCourbe-toi, jeune fille, et du pied de l\u2019autel<br \/>\nViens pr\u00e9senter ton front au baiser paternel.<br \/>\nPresse, en te retirant, sur ta l\u00e8vre br\u00fblante<br \/>\nLa main de ce vieillard \u2014 encor ! \u2014 bien ! presse-la !<br \/>\nN\u2019entends-tu pas ton c\u0153ur, douce et loyale amante,<br \/>\nTon c\u0153ur qui bat de joie, et te crie : \u00ab Il est l\u00e0 ! \u00bb<\/p>\n<p>Il est l\u00e0, miss Smolen, qui t\u2019attend, et qui compte<br \/>\nLes b\u00e9n\u00e9dictions d\u2019un p\u00e8re \u00e0 son enfant,<br \/>\nIl est l\u00e0, sur le-seuil, qui descend et qui monte,<br \/>\nComme un larron de nuit que la frayeur surprend.<br \/>\nH\u00e2te-toi, le temps fuit ! l\u2019horizon se colore !<br \/>\nL\u2019astre des nuits bient\u00f4t va briller \u2014 h\u00e2te-toi !<\/p>\n<p>Mais \u00e0 peine au ch\u00e2teau quelques clart\u00e9s encore<br \/>\nS\u2019agitent \u00e7a et l\u00e0. \u2014 Le silence \u2014 l\u2019effroi. \u2014<br \/>\nQuelques pas, quelques sons traversent la nuit sombre ;<br \/>\nUne porte a g\u00e9mi dans un long corridor. \u2014<br \/>\nTiburce attend toujours. \u2014 Le ravisseur, dans l\u2019ombre,<br \/>\nN\u2019a-t-il pas des pensers de meurtrier ? \u2014 Tout dort.<\/p>\n<p>Oh ! qui n\u2019a pas senti son c\u0153ur battre plus vite<br \/>\n\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 sous le ciel l\u2019homme est seul avec Dieu ?<br \/>\nQui ne s\u2019est retourn\u00e9, croyant voir \u00e0 sa suite<br \/>\nQuelque forme glisser \u2014 quand des lignes de feu,<br \/>\nSe croisant en tous sens, brillent dans les t\u00e9n\u00e8bres,<br \/>\nComme les veines d\u2019or du mur d\u2019airain des nuits !\u2026<br \/>\nLorsque l\u2019homme effray\u00e9, soulevant les tapis<br \/>\nQui se froissent sur lui, croit que des cris fun\u00e8bres<br \/>\nDe courir \u00e0 son or sont venus l\u2019avertir\u2026<br \/>\nMalheur ! Quand la nuit vient, l\u2019homme est fait pour dormir.<\/p>\n<p>Il est certain qu\u2019alors l\u2019Effroi sur notre t\u00eate<br \/>\nPasse comme le vent sur la cime des bois,<br \/>\nEt lorsqu\u2019\u00e0 son aspect le c\u0153ur manque, il s\u2019arr\u00eate,<br \/>\nEt saisit aux cheveux l\u2019homme rest\u00e9 sans voix.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re l\u2019angle \u00e9pais d\u2019une fen\u00eatre obscure,<br \/>\nTiburce rest\u00e9 seul avan\u00e7ait \u00e0 grands pas.<br \/>\nAux rayons de la lune une blanche figure<br \/>\nParut \u00e0 son approche, et glissa dans ses-bras :<br \/>\n\u00ab H\u00e9las ! apr\u00e8s deux ans ! \u00bb dit-elle, et sa pens\u00e9e<br \/>\nMourut dans un soupir sur sa l\u00e8vre glac\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>V<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019avez-vous, mon ami ? pourquoi ce front chagrin ?<br \/>\nSeigneur, me cachez-vous vos sujets de tristesse ?<br \/>\nVous avez n\u00e9glig\u00e9 de prier ce matin ;<br \/>\nCher Seigneur, vous souffrez. Le mal qui vous oppresse<br \/>\nMe fait souffrir aussi.<\/p>\n<p>\u2014 Rien, rien, dit le vieillard.<br \/>\nO\u00f9 donc est votre fille ? Elle descend bien tard.<\/p>\n<p>\u2014 Dieu du ciel ! Georgina, mon cher Seigneur, vous aime<br \/>\nEt vos chagrins la font souffrir comme moi-m\u00eame ;<br \/>\nElle pleure. \u00d4 Smolen ! qui vous a, cette nuit,<br \/>\nFait tout \u00e0 coup ainsi sortir de votre lit ?<br \/>\nSilence ! disiez-vous ; \u2014 et cependant, pensais-je,<br \/>\nLes chemins et les toits sont recouverts de neige.<br \/>\nH\u00e9las ! je parle au nom d\u2019une vieille amiti\u00e9,<br \/>\nQui de vos soixante ans a port\u00e9 la moiti\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 Je suis malade, femme, et rien de plus.<br \/>\n\u2014 Malade ?<\/p>\n<p>Quoi ! Smolen est malade, et par cette saison<br \/>\nExpose son front chauve \u00e0 l\u2019agitation<br \/>\nD\u2019une nuit de temp\u00eate, et seul, la nuit, s\u2019\u00e9vade<br \/>\nEn me criant : \u2014 Silence ! \u2014 ainsi qu\u2019un assassin<br \/>\nQue l\u2019esprit de malheur conduit \u00e0 son dessein !<br \/>\nOui, vous \u00eates malade, ou je suis bien tromp\u00e9e.<br \/>\nC\u2019est le c\u0153ur, cher seigneur, le c\u0153ur qui souffre en vous.<br \/>\nPiti\u00e9, mon Dieu ! Pourquoi demander votre \u00e9p\u00e9e ?<br \/>\nO\u00f9 voulez-vous aller ? Seigneur, songez \u00e0 nous.<br \/>\nAllez-vous dans le deuil laisser votre famille ?<\/p>\n<p>\u2014 Rien, rien, dit le vieillard. Mais o\u00f9 donc est ma fille ? \u00bb<\/p>\n<p>VI<\/p>\n<p>Comme avec majest\u00e9 sur ces roches profondes,<br \/>\nQue l\u2019inconstante mer ronge \u00e9ternellement,<br \/>\nDu sein des flots \u00e9mus sort l\u2019astre tout-puissant,<br \/>\nJeune et victorieux \u2014 seule \u00e2me des deux mondes !<br \/>\nL\u2019Oc\u00e9an, fatigu\u00e9 de suivre dans les cieux<br \/>\nSa d\u00e9esse voil\u00e9e au pas silencieux,<br \/>\nSous les rayons divins retombe et se balance.<br \/>\nDans les ondes sans fin plonge le ciel immense.<br \/>\nLa terre lui sourit. \u2014 C\u2019est l\u2019heure de prier.<br \/>\n\u00catre sublime ! esprit de vie et de lumi\u00e8re,<br \/>\nQui, reposant ta force au centre de la terre,<br \/>\nSous ta c\u00e9leste cha\u00eene y restes prisonnier ;<br \/>\nToi, dont le bras puissant, dans l\u2019\u00e9ternelle plaine,<br \/>\nParmi les astres d\u2019or la soul\u00e8ve et l\u2019entra\u00eene<br \/>\nSur la route invisible, o\u00f9 d\u2019un regard de Dieu<br \/>\nTomba dans l\u2019infini l\u2019hyperbole de feu !<br \/>\nTu peux faire accourir ou chasser la temp\u00eate<br \/>\nSur ce globe d\u2019argile \u00e0 l\u2019espace jet\u00e9,<br \/>\nD\u2019o\u00f9 vers son Cr\u00e9ateur l\u2019homme, \u00e9levant sa t\u00eate,<br \/>\nPasse et tombe en r\u00eavant une immortalit\u00e9 ;<br \/>\nMais comme toi son sein renferme une \u00e9tincelle<br \/>\nDe ce foyer, de vie et de force \u00e9ternelle,<br \/>\nVers lequel en tremblant le monde \u00e9tend les bras,<br \/>\nPr\u00eat \u00e0 s\u2019an\u00e9antir, s\u2019il ne l\u2019animait pas !<br \/>\nSon essence \u00e0 la tienne est \u00e9gale et semblable.<br \/>\nLorsque Dieu l\u2019en tira pour lui donner le jour,<br \/>\nIl te fit immortel, et le fit p\u00e9rissable\u2026<br \/>\nIl te fit solitaire, et lui donna l\u2019amour,<br \/>\nAmour ! torrent divin de la source infinie !<br \/>\n\u00d4 dieu d\u2019oubli, dieu jeune, au front p\u00e2le et charmant !<br \/>\nToi que tous ces bonheurs, tous ces biens qu\u2019on envie<br \/>\nFont quelquefois de loin sourire tristement,<br \/>\nQu\u2019importent cette mer, son calme et ses temp\u00eates,<br \/>\nEt ces mondes sans nom qui roulent sur nos t\u00eates,<br \/>\nEt le temps et la vie, au c\u0153ur qui t\u2019a connu ?<br \/>\nFils de la Volupt\u00e9, p\u00e8re des R\u00eaveries,<br \/>\nTes filles sur ton front versent leurs fleurs ch\u00e9ries,<br \/>\nTa m\u00e8re en soupirant t\u2019endort sur son sein nu !<\/p>\n<p>\u00c0 cette heure d\u2019espoir, de myst\u00e8re et de crainte<br \/>\nO\u00f9 l\u2019oiseau des sillons annonce le matin,<br \/>\nTiburce de la ville avait gagn\u00e9 l\u2019enceinte,<br \/>\nEt de son pauvre toit reprenait le chemin.<br \/>\nTout se taisait au loin dans les blanches prairies ;<br \/>\nTout, jusqu\u2019au souvenir, se taisait dans son c\u0153ur.<br \/>\nPour la nature et l\u2019homme, ainsi parfois la vie<br \/>\nA ses jours de soleil et ses jours de bonheur.<br \/>\nC\u2019est une pause \u2014 un calme \u2014 une extase indicible.<br \/>\nLe temps \u2014 ce voyageur qu\u2019une main invisible,<br \/>\nD\u2019\u00e2ge en \u00e2ge, \u00e0 pas lents, m\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 \u2014<br \/>\nSur le bord du chemin, pensif, s\u2019est arr\u00eat\u00e9.<\/p>\n<p>Ah ! br\u00fblante, br\u00fblante, \u00f4 nature ! est la flamme<br \/>\nQue d\u2019un \u00eatre ador\u00e9 la main laisse \u00e0 la main,<br \/>\nEt la l\u00e8vre \u00e0 la l\u00e8vre, et l\u2019\u00e2me au fond de l\u2019\u00e2me !<br \/>\nDevant tes volupt\u00e9s, \u00f4 Nuit ! c\u2019est le Matin<br \/>\nQui devrait dispara\u00eetre et replier ses ailes !<br \/>\nPourquoi te r\u00e9veiller, quand, loin des feux du jour,<br \/>\nAux accents \u00e9loign\u00e9s de tes s\u0153urs immortelles,<br \/>\nTes beaux yeux se fermaient dans les bras de l\u2019Amour ?<br \/>\nQue fais-tu, jeune fille, \u00e0 cette heure craintive ?<br \/>\nL\u00e8ves-tu ton front p\u00e2le au bord du flot dormant,<br \/>\nPour suivre \u00e0 l\u2019horizon les pas de ton amant ?<br \/>\nLa vaste mer, Georgette, a couvert cette rive.<br \/>\nL\u2019\u00e9cume de ses eaux trompera tes regards.<br \/>\nTu la prendras de loin pour le pied des remparts<br \/>\nO\u00f9 de ton bien-aim\u00e9 tu crois voir la demeure.<br \/>\nRentre, c\u0153ur plein d\u2019amour ! les vents d\u2019est \u00e0 cette heure<br \/>\nGlissent dans tes cheveux, et leur souffle est glac\u00e9.<br \/>\nRetourne au vieux manoir et songe au temps pass\u00e9 !<\/p>\n<p>Sous les brouillards l\u00e9gers qui d\u00e9robaient la terre,<br \/>\nTiburce dans les pr\u00e9s s\u2019avan\u00e7ait lentement.<br \/>\nIl atteignit enfin la maison solitaire<br \/>\nQue rougissaient d\u00e9j\u00e0 les feux de l\u2019orient. \u2014<br \/>\nCe fut \u00e0 ce moment qu\u2019en refermant sa porte<br \/>\nIl sentit tout \u00e0 coup un bras lui r\u00e9sister :<br \/>\n\u00ab Qui donc lutte avec moi ? dit-il d\u2019une voix forte.<br \/>\n\u2014 Homme, dit le vieillard, songez \u00e0 m\u2019\u00e9couter. \u00bb<\/p>\n<p>VII<\/p>\n<p>C\u2019est une chose \u00e9trange, \u00e0 cet instant du jour,<br \/>\nDe voir ainsi les s\u0153urs, au fond ce vieux clo\u00eetre,<br \/>\nParler en s\u2019agitant et passer tour \u00e0 tour.<br \/>\nTant\u00f4t subitement le bruit semble s\u2019accro\u00eetre,<br \/>\nPuis tout \u00e0 coup il cesse, et tous pour un moment<br \/>\nDemeurent en silence, et comme dans la crainte<br \/>\nDe quelque singulier et triste \u00e9v\u00e9nement.<br \/>\n\u00c9coutez ! \u2014 \u00e9coutez ! \u2014 N\u2019est-ce pas une plainte<br \/>\nQue nous venons d\u2019entendre ? On dirait une voix<br \/>\nQui souffre et qui g\u00e9mit pour la derni\u00e8re fois.<br \/>\nElle sort d\u2019un caveau que la foule environne.<br \/>\nDes pleurs \u2014 un crucifix \u2014 des femmes \u00e0 genoux\u2026<br \/>\n\u00d4 s\u0153urs, \u00f4 p\u00e2les s\u0153urs ! sur qui donc priez-vous ?<br \/>\nQui de vous va mourir ? qui de vous abandonne<br \/>\nUn vain reste de jours oubli\u00e9s et perdus ?<br \/>\nCar vous, filles de Dieu, vous ne les comptez plus.<br \/>\nQue le sort les \u00e9pargne ou qu\u2019il vous les demande,<br \/>\nVous attendez la mort dans des habits de deuil ;<br \/>\nEt qui sait si pour vous la distance est plus grande,<br \/>\nOu de la vie au clo\u00eetre \u2014 ou du clo\u00eetre au cercueil ?<br \/>\nInclin\u00e9e \u00e0 demi sur le bord de sa couche,<br \/>\nUne femme \u2014 une enfant \u2014 faible, mais belle encor,<br \/>\nSemble en se d\u00e9battant lutter avec la mort.<br \/>\nSes bras cherchent dans l\u2019ombre et se tordent. \u2014 Sa bouche<br \/>\nFait pour baiser la croix des efforts impuissants.<br \/>\nElle pleure \u2014 elle crie \u2014 elle appelle \u00e0 voix haute<br \/>\nSa m\u00e8re\u2026 \u2014 \u00d4 p\u00e2les s\u0153urs ! quelle fut donc sa faute ?<br \/>\nCar ce n\u2019est pas ainsi que l\u2019on meurt \u00e0 seize ans.<\/p>\n<p>Le soleil a deux fois rendu le jour au monde<br \/>\nDepuis que dans ce clo\u00eetre un vieillard l\u2019amena.<br \/>\nIl regarda tomber sa chevelure blonde,<br \/>\nLui montra sa cellule \u2014 et puis lui pardonna.<br \/>\nElle \u00e9tait \u00e0 genoux quand il s\u2019\u00e9loigna d\u2019elle ;<br \/>\nMais en se relevant une p\u00e2leur mortelle<br \/>\nLa for\u00e7a de chercher un bras pour s\u2019appuyer \u2014<br \/>\nEt depuis ce moment on n\u2019a plus qu\u2019\u00e0 prier.<\/p>\n<p>Ah ! priez sur ce lit ! priez pour la mourante !<br \/>\nSi jeune ! et voyez-la, sa main faible et tremblante<br \/>\nVous montre en expirant le lieu de la douleur \u2014<br \/>\nEt, quel que soit son mal, il est venu du c\u0153ur.<\/p>\n<p>Savez-vous ce que c\u2019est qu\u2019un c\u0153ur de jeune fille ?<br \/>\nCe qu\u2019il faut pour briser ce fragile roseau<br \/>\nQui ploie et qui se courbe au plus l\u00e9ger fardeau ?<br \/>\nL\u2019amiti\u00e9 \u2014 le repos \u2014 celui de sa famille \u2014<br \/>\nLa douce confiance \u2014 et sa m\u00e8re \u2014 et son Dieu \u2014<br \/>\nVoil\u00e0 tous ses soutiens ; \u2014 qu\u2019un seul lui manque, adieu.<br \/>\nAh ! priez. Si la mort \u00e0 son heure derni\u00e8re<br \/>\n\u00c0 la clart\u00e9 du ciel entr\u2019ouvrait sa paupi\u00e8re,<br \/>\nPeut-\u00eatre elle dirait, avant de la fermer,<br \/>\nComme Desdemona : \u2014 \u00ab Tuer pour trop aimer. \u00bb<\/p>\n<p>Il est sous le soleil de douces cr\u00e9atures<br \/>\nSur qui le ciel versa ses beaut\u00e9s les plus pures,<br \/>\n\u00catres faibles et bons, trop charmants pour souffrir,<br \/>\nQue l\u2019homme peut tuer, mais qu\u2019il ne peut fl\u00e9trir.<br \/>\nLe Malheur, ce vieillard \u00e0 la main dess\u00e9ch\u00e9e,<br \/>\nVoit s\u2019incliner leur t\u00eate avant qu\u2019il l\u2019ait touch\u00e9e ;<br \/>\nIls veulent ici-bas d\u2019un tr\u00f4ne \u2014 ou d\u2019un tombeau.<\/p>\n<p>Telles furent, h\u00e9las ! bien des infortun\u00e9es<br \/>\nQue d\u00e9vora la tombe au sortir du berceau,<br \/>\nQue le ciel au berceau avait pr\u00e9destin\u00e9es \u2014<br \/>\nEt telle fut aussi celle qui va mourir.<br \/>\nD\u00e9j\u00e0 le mal atteint les sources de la vie.<br \/>\n\u00c0 peine, soulevant sa t\u00eate appesantie,<br \/>\nSa main, son bras tremblant, peuvent la soutenir.<br \/>\nCependant elle cherche \u2014 elle \u00e9coute sans cesse ;<br \/>\n\u00c0 travers les vitraux, sur la muraille \u00e9paisse,<br \/>\nTombe un rayon. \u2014 H\u00e9las ! c\u2019est encore un beau jour.<br \/>\nTout rena\u00eet, la chaleur, la vie et la lumi\u00e8re.<br \/>\nAh ! c\u2019est quand un beau ciel sourit \u00e0 notre terre<br \/>\nQue l\u2019aspect de ces biens qui nous fuient sans retour<br \/>\nNous montre quel d\u00e9sert emplissait notre amour !<\/p>\n<p>Mais qui ne sait, h\u00e9las ! que toujours l\u2019Esp\u00e9rance,<br \/>\nDes c\u00e9lestes gardiens veillant sur la souffrance<br \/>\nEst le dernier qui reste aupr\u00e8s du lit de mort ?<br \/>\nJetant quelques parfums dans la flamme expirante,<br \/>\nEt jusqu\u2019\u00e0 son cercueil emportant la mourante,<br \/>\nElle berce en chantant la Douleur qui s\u2019endort.<\/p>\n<p>Si loin qu\u2019\u00e0 l\u2019horizon son regard peut s\u2019\u00e9tendre,<br \/>\nL\u2019\u0153il de la pauvre enfant sur l\u2019eau s\u2019est arr\u00eat\u00e9 :<br \/>\n\u00ab Quoi ! rien ? \u00bb murmure-t-elle \u2014 et que peut-elle attendre ?<br \/>\nMais la Mort, \u00e0 pas lents, vient de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9,<br \/>\nL\u2019Oc\u00e9an tout \u00e0 coup, et le ciel et la terre<br \/>\nTournent \u2014 tout se confond. \u2014 Le fanal solitaire<br \/>\nComme un homme enivr\u00e9 chancelle. \u2014 Ange des cieux !<br \/>\nN\u2019est-ce pas pour toujours qu\u2019elle a ferm\u00e9 les yeux ?<\/p>\n<p>La grille en cet instant a r\u00e9sonn\u00e9. \u2014 Silence !<br \/>\nUn pas se fait entendre \u2014 un jeune homme s\u2019\u00e9lance.<br \/>\nIl est couvert d\u2019un froc. Tous se sont \u00e9cart\u00e9s.<br \/>\nIl traverse la foule \u00e0 pas pr\u00e9cipit\u00e9s :<\/p>\n<p>\u00ab Mes s\u0153urs, demande-t-il, o\u00f9 donc est la novice ? \u00bb<\/p>\n<p>Il l\u2019a vue ; un soupir dans l\u2019ombre a r\u00e9pondu.<br \/>\nAlors d\u2019un ton de voix qui veut qu\u2019on ob\u00e9isse :<br \/>\n\u00ab Georgette, lui dit-il, Georgette, m\u2019entends-tu ? \u00bb<\/p>\n<p>En pronon\u00e7ant ces mots, le fr\u00e8re se d\u00e9couvre.<br \/>\nDe la malade alors la paupi\u00e8re s\u2019entrouvre ;<br \/>\nL\u2019a-t-elle reconnu ? Son \u0153il terne et hagard<br \/>\nEst voil\u00e9 d\u2019un nuage et se perd dans le vide.<br \/>\nIl doute \u2014 sur son front passe un \u00e9clair rapide.<br \/>\n\u00ab Laissez-nous seuls, dit-il ; je suis venu trop tard. \u00bb<\/p>\n<p>Le ciel s\u2019obscurcissait. \u2014 Les traits de la mourante<br \/>\nS\u2019effa\u00e7aient par degr\u00e9s sous la clart\u00e9 tremblante.<br \/>\nAupr\u00e8s de son chevet le crucifix laiss\u00e9<br \/>\nDe ses d\u00e9biles mains \u00e0 terre avait gliss\u00e9.<br \/>\nLe silence r\u00e9gnait dans tout le monast\u00e8re,<br \/>\nUn silence profond \u2014 triste \u2014 et que par moment<br \/>\nInterrompait un faible et sourd g\u00e9missement.<br \/>\nSous le rideau du lit courbant son front s\u00e9v\u00e8re,<br \/>\nL\u2019\u00e9tranger immobile \u00e9coutait \u2014 regardait \u2014<br \/>\nTant\u00f4t il suppliait \u2014 tant\u00f4t il ordonnait.<br \/>\nOn distingua de foin quelques gestes bizarres,<br \/>\nAccompagn\u00e9s de mots que nul ne saisissait,<br \/>\nMais qui, prononc\u00e9s bas, et de plus en plus rares,<br \/>\nApr\u00e8s quelques moments cess\u00e8rent tout \u00e0 fait.<br \/>\nAu nom de l\u2019ordre saint dont il se disait fr\u00e8re,<br \/>\nAupr\u00e8s de la malade on l\u2019avait laiss\u00e9 seul\u2026<br \/>\nSur le bord de la couche il vit pendre un linceul.<br \/>\n\u2014 \u00ab Trop tard, r\u00e9p\u00e9ta-t-il, trop tard ! \u00bb \u2014 et sur la terre<br \/>\nIl tomba tout \u00e0 coup plein de rage et d\u2019horreur.<\/p>\n<p>\u2014 Hommes, vous qui savez comprendre la douleur,<br \/>\nG\u00e9mir, jeter des fleurs, prier sur une tombe,<br \/>\nPensez-vous quelquefois \u00e0 ce que doit souffrir<br \/>\nCelui qui voit ainsi l\u2019infortun\u00e9 qui tombe,<br \/>\nEt lui tend une main qu\u2019il ne peut plus saisir ?<br \/>\nCelui qui sur un lit vient pencher son front bl\u00eame<br \/>\nO\u00f9 les nuits sans sommeil ont grav\u00e9 leur p\u00e2leur,<br \/>\nEt l\u00e0, d\u2019un \u0153il ardent chercher sur ce qu\u2019il aime,<br \/>\nComme un signe de vie, un signe de douleur ;<br \/>\nQui, suspendant son \u00e2me \u00e0 cette \u00e2me ador\u00e9e,<br \/>\nS\u2019attache \u00e0 ce rameau qui va l\u2019abandonner ;<br \/>\nQui, maudissant le jour et sa vue abhorr\u00e9e,<br \/>\nSent son c\u0153ur plein de vie, et n\u2019en peut rien donner ?<\/p>\n<p>Et, lorsque la derni\u00e8re \u00e9tincelle est \u00e9teinte,<br \/>\nQuand il est rest\u00e9 l\u00e0 \u2014 sans espoir \u2014 et sans crainte \u2014<br \/>\nQu\u2019il contemple ces traits, ce calme plein d\u2019horreur,<br \/>\nCes longs bras amaigris tra\u00eenant hors de la couche,<br \/>\nCe corps fr\u00eale et roidi, ces yeux et cette bouche<br \/>\nO\u00f9 le n\u00e9ant ressemble encore \u00e0 la douleur\u2026<br \/>\nIl soul\u00e8ve une main qui retombe glac\u00e9e :<br \/>\nEt s\u2019il doute, insens\u00e9 ! s\u2019il se retourne, il voit<br \/>\nLa Mort branlant la t\u00eate, et lui montrant du doigt<br \/>\nL\u2019\u00eatre p\u00e2le, \u00e9tendu sans vie et sans pens\u00e9e.<\/p>\n<p>VIII<\/p>\n<p>Tout est fini ; la cendre est rendue \u00e0 la terre.<br \/>\nLe ministre est parti \u2014 peut-\u00eatre l\u2019attend-on.<br \/>\nTu t\u2019es \u00e9vanouie ! \u00f4 toi, fleur solitaire !<br \/>\nIl ne reste plus rien, \u2014 rien qu\u2019un tombeau sans nom.<\/p>\n<p>Personne n\u2019a suivi sa d\u00e9pouille mortelle.<br \/>\nAucun pas n\u2019est marqu\u00e9 sur le bord du chemin.<br \/>\nSon vieux p\u00e8re est trop faible, et d\u2019ailleurs, priv\u00e9 d\u2019elle,<br \/>\nPlus loin encor peut-\u00eatre il la suivra demain.<\/p>\n<p>Descends donc, pauvre fille, en ta tombe ignor\u00e9e,<br \/>\nSous ta pierre mal jointe et d\u2019herbes entour\u00e9e !<br \/>\nCette terre est fertile, et va bient\u00f4t fleurir<br \/>\nSur le d\u00e9bris nouveau qu\u2019elle vient de couvrir\u2026<br \/>\n\u00d4 terre ! toi qui sais sous la tombe muette<br \/>\nGarder si bien les morts que l\u2019Oc\u00e9an rejette,<br \/>\nQuand ton sein, f\u00e9cond\u00e9 par la corruption,<br \/>\nRedemande la vie \u00e0 la destruction,<br \/>\nQu\u2019es-tu donc qu\u2019un s\u00e9pulcre immense, et dont l\u2019embl\u00e8me<br \/>\nEst le serpent roul\u00e9 qui se ronge lui-m\u00eame ?<\/p>\n<p>\u2014 Mais vous, r\u00eaves d\u2019amour, rires, propos d\u2019enfant<br \/>\nEt toi, charme inconnu dont rien ne se d\u00e9fend,<br \/>\nQui fis h\u00e9siter Faust au seuil de Marguerite,<br \/>\nDoux myst\u00e8re du toit que l\u2019innocence habite,<br \/>\nCandeur des premiers jours, qu\u2019\u00eates-vous ? \u2014<\/p>\n<p>Paix profonde \u00e0 ton \u00e2me, enfant ! \u00e0 ta m\u00e9moire !<br \/>\nAdieu ! ta blanche main sur le clavier d\u2019ivoire<br \/>\nDurant les nuits d\u2019\u00e9t\u00e9 ne voltigera plus\u2026<\/p>\n<p>IX<\/p>\n<p>Glisse au sein de la nuit, beau brick de l\u2019Esp\u00e9rance !<br \/>\nTerre d\u2019\u00c9cosse, adieu ! Glisse, fils des for\u00eats !<br \/>\n\u2014 Que l\u2019on tienne les yeux, que l\u2019on veille de pr\u00e8s<br \/>\nSur ce jeune homme en deuil, qui seul, dans le silence,<br \/>\nDe la poupe, en chantant, se penche sur les flots.<br \/>\nSes yeux sont \u00e9gar\u00e9s. Deux fois les matelots<br \/>\nL\u2019ont re\u00e7u dans leurs bras, pr\u00eat \u00e0 perdre la vie.<br \/>\nEt cependant il chante, et l\u2019oreille est ravie<br \/>\nDes sons myst\u00e9rieux qu\u2019il m\u00eale au bruit des vents.<br \/>\n\u00ab Le saule\u2026 \u2014 au pied du saule\u2026 \u00bb il parle comme en r\u00eave :<br \/>\n\u00ab Barbara ! \u2014 Barbara ! \u00bb Sa voix baisse, s\u2019\u00e9l\u00e8ve,<br \/>\nEt des flots tour \u00e0 tour suit les doux mouvements.<br \/>\n\u00ab Enfants, veillez sur lui ! \u2014 la force l\u2019abandonne !<br \/>\nSa voix tombe et s\u2019\u00e9teint \u2014 pourtant il chante encor.<br \/>\nQuel peut \u00eatre le mal qui cause ainsi sa mort ?<br \/>\nCouchez-le sur un lit, enfants, la mer est dure !<br \/>\n\u2014 Enseigne, r\u00e9pondit la voix des matelots,<br \/>\nSon manteau recouvrait une large blessure,<br \/>\nD\u2019o\u00f9 son sang goutte \u00e0 goutte est tomb\u00e9 dans les flots. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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