{"id":10683,"date":"2025-04-22T16:47:50","date_gmt":"2025-04-22T14:47:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=10683"},"modified":"2025-04-22T16:47:50","modified_gmt":"2025-04-22T14:47:50","slug":"suzon","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/suzon\/","title":{"rendered":"Suzon"},"content":{"rendered":"<p>Ce que j\u2019\u00e9cris est bon pour les buveurs de bi\u00e8re<br \/>\nQui jettent la bouteille apr\u00e8s le premier verre :<br \/>\nC\u2019est l\u2019histoire d\u2019un fou mort pour avoir aim\u00e9<br \/>\n\u00c0 casser une pipe apr\u00e8s avoir fum\u00e9.<\/p>\n<p>Deux muscadins d\u2019abb\u00e9s qui soupaient chez le pape,<br \/>\nEtant venus un jour \u00e0 bout de se griser,<br \/>\nLorsque pour le dessert on eut tir\u00e9 la nappe,<br \/>\nDans un coin des jardins se mirent \u00e0 causer.<br \/>\nL\u2019un d\u2019eux, nomm\u00e9 Cassius, frappant sur sa calotte,<br \/>\nDit qu\u2019en fait de ma\u00eetresse il \u00e9tait mal tomb\u00e9,<br \/>\nAyant pour tout potage une belle idiote,<br \/>\nQui s\u2019appelait, je crois, la marquise de B.<br \/>\n\u00ab\u00a0Voil\u00e0 huit jours, dit-il, que je ne sais qu\u2019en faire,<br \/>\nEt c\u2019est une b\u00e9gueule \u00e0 vous porter en terre.<br \/>\n\u2014 La faute en est \u00e0 toi, r\u00e9pondit le second,<br \/>\nSi tu n\u2019en tires rien. \u00ab L\u2019autre dit : \u00bb Parbleu non !<br \/>\nJe n\u2019ai pas le talent de r\u00e9chauffer les marbres.\u00a0\u00bb \u2014<br \/>\nSon ami l\u00e0-dessus se mit \u00e0 parler bas,<br \/>\nTr\u00e8s-vite et tr\u00e8s-longtemps ; et tous deux sous les arbres<br \/>\nDisparaissant bient\u00f4t, ils doubl\u00e8rent le pas.<br \/>\nCassius reconduisit l\u2019autre jusqu\u2019\u00e0 la porte,<br \/>\nEt demeura chez lui jusques au lendemain.<br \/>\nIl en sortit tremblant, une fiole \u00e0 la main :<br \/>\nEt le jour qui suivit, sa ma\u00eetresse \u00e9tait morte.<\/p>\n<p>Il se passa deux ans, durant lesquels Cassius<br \/>\nEt son ami l\u2019abb\u00e9 ne se parl\u00e8rent plus.<br \/>\nCassius se montrait peu, boudait, ne riait gu\u00e8re,<br \/>\nBuvait moins, maigrissait. L\u2019autre, tout au contraire,<br \/>\nBien poudr\u00e9, l\u2019\u0153il au vent, les poches pleines d\u2019or,<br \/>\nL\u2019air impudent, taill\u00e9 comme un tambour-major,<\/p>\n<p>Poss\u00e9dant, en un mot, tout ce qui pla\u00eet aux femmes,<br \/>\nLoin de changer en rien, toujours pr\u00e8s de ces dames,<br \/>\nToujours rose, toujours charmant, continua<br \/>\nD\u2019\u00e9panouir \u00e0 l\u2019air sa desinvoltura.<\/p>\n<p>Tous les deux cependant menaient un train semblable,<br \/>\nEt chez Sa Saintet\u00e9 se rencontraient \u00e0 table,<br \/>\n\u00c0 l\u2019\u00e9glise, au boston : ils se disaient deux mots,<br \/>\nSe touchaient dans la main, et se tournaient le dos.<br \/>\nCela dura deux ans. Je viens de vous le dire,<br \/>\nCassius d\u00e9p\u00e9rissait, tombait de mal en pire,<br \/>\nArrivait \u00e0 souper les cheveux d\u00e9poudr\u00e9s,<br \/>\nAvec un pied de rouge et des bas mal tir\u00e9s.<br \/>\nUn beau soir de printemps, certaine demoiselle<br \/>\nArrivant de Paris vint chez Sa Saintet\u00e9.<br \/>\nCassius s\u2019alla planter tout \u00e0 coup derri\u00e8re elle,<br \/>\nEt resta l\u00e0. Ceci ne fut point remarqu\u00e9.<br \/>\nLe fait est qu\u2019elle avait des yeux \u00e0 l\u2019espagnole,<br \/>\nL\u2019air profond\u00e9ment triste et le pied tr\u00e8s-petit.<br \/>\nDu reste, elle \u00e9tait b\u00eate. \u2014 Enfin, lorsqu\u2019on partit,<br \/>\nCassius, tout en suivant la belle cr\u00e9ature,<br \/>\nVit son ami l\u2019abb\u00e9 qui cherchait sa voiture :<br \/>\nIl lui saisit le bras si fort, que le tabac<br \/>\nQu\u2019il offrait \u00e0 quelqu\u2019un sur le pied lui tomba.<\/p>\n<p>\u00ab Fortunio, dit-il, \u00e9coute. \u00bb \u2014 Ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent<br \/>\nSur un banc des jardins : les autres s\u2019en all\u00e8rent.<br \/>\nLes vents du sud sifflaient sur leurs t\u00eates, les cieux<br \/>\n\u00c9taient sombres. Cassius prit un ton furieux :<br \/>\n\u00ab Un certain jour, dit-il, j\u2019avais cru qu\u2019une femme<br \/>\nM\u00e9ritait mon m\u00e9pris ; tu t\u2019es moqu\u00e9 de moi,<br \/>\nEt tu m\u2019as r\u00e9pondu : Ne m\u00e9prise que toi !<br \/>\nCe que je m\u2019effor\u00e7ais de trouver dans son \u00e2me<br \/>\nD\u2019amour et de bonheur, c\u2019est en la d\u00e9gradant<br \/>\nJusqu\u2019au r\u00f4le muet et vil de l\u2019instrument<br \/>\nQue je sus le trouver sur un mot de ta bouche.<br \/>\nJ\u2019attendais que du luth la corde retent\u00eet :<br \/>\nCe n\u2019est point une corde, ami, c\u2019est une touche,<br \/>\nM\u2019as-tu dit. Frappe donc. Une femme, une nuit\u2026 \u00bb<br \/>\nJe suivis ton conseil, que l\u2019enfer entendit.<br \/>\nUn philtre rassembla les forces de son \u00eatre ;<br \/>\nSon p\u00e2le et triste amour, que je faisais peut-\u00eatre<br \/>\nR\u00e9pandre goutte \u00e0 goutte, avant que de mourir,<br \/>\nSur dix ou douze amants qu\u2019il aurait pu nourrir,<br \/>\nD\u00e9borda tout \u00e0 coup comme un fleuve en furie,<br \/>\nDont la digue est rompue et qu\u2019a gonfl\u00e9 la pluie.<br \/>\nJe frappai la statue : une femme en sortit ;<br \/>\nJ\u2019ouvris les bras, et bus sa vie en une nuit.<br \/>\nAh ! Fortunio, pourquoi n\u2019as-tu commis qu\u2019un crime ?<br \/>\nMais le peu de poison que ta main me versa<br \/>\nNe fit qu\u2019un assassin et non une victime\u2026<br \/>\nEt que veux-tu, dit l\u2019autre, avec ces phrases-l\u00e0 ?<br \/>\nIl faut que je m\u2019en aille, ou que tu te d\u00e9p\u00eaches.<br \/>\n\u2014 As-tu, reprit Cassius, encor de ce poison ?<br \/>\n\u2014 Moi ! tant que tu voudras, plein une bo\u00eete \u00e0 m\u00e8ches.<br \/>\n\u2014 \u00c9coute : cette femme avait port\u00e9 le nom<br \/>\nD\u2019un autre ; elle avait eu des amants qu\u2019on ignore,<br \/>\nJe n\u2019ai fait que presser ce qu\u2019il restait encore<br \/>\nDe s\u00e8ve au c\u0153ur du fruit. J\u2019en veux un aujourd\u2019hui<br \/>\nFerm\u00e9 pour tous ; pour moi (moi seul !) \u00e9panoui,<br \/>\nApr\u00e8s moi referm\u00e9. Je veux toute une vie,<br \/>\nEt j\u2019ajoute la mienne au march\u00e9.<\/p>\n<p>\u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2014 Ton envie,<br \/>\nR\u00e9pondit Fortunio, me sourit. Seulement<br \/>\nTu l\u2019aurais pu d\u2019abord dire plus simplement.<br \/>\nQuelle est ta jeune fille ? Il te la faut jolie ;<br \/>\nSinon ton tour est sot et ne vaut que moiti\u00e9.<br \/>\nEnsuite il faut qu\u2019elle ait pour toi quelque amiti\u00e9.<br \/>\nAu reste, je conviens, mon cher, que ton id\u00e9e,<br \/>\nQui pourrait \u00e9tonner un homme compass\u00e9,<br \/>\nPar la t\u00eate le soir m\u2019a quelquefois pass\u00e9.<br \/>\nAu go\u00fbt du jour, d\u2019ailleurs, elle est accommod\u00e9e<br \/>\nLorsqu\u2019un homme s\u2019ennuie et qu\u2019il sent qu\u2019il est las<br \/>\nDe tra\u00eener le boulet au bagne d\u2019ici-bas,<br \/>\nD\u00e8s qu\u2019il se fait sauter, qu\u2019importe la mani\u00e8re ?<br \/>\nJ\u2019aimerais tout autant ce que tu me dis l\u00e0<br \/>\nQue de prendre un beau soir ma prise de tabac<br \/>\nDans un baril d\u2019opium ou dans ma poudri\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2014 Eh bien ! cria Cassius, marchons de ce c\u00f4t\u00e9. \u00bb \u2014<br \/>\nTous les deux \u00e0 pas lents regagn\u00e8rent la rue.<\/p>\n<p>\u00ab Mais, dit Fortunio, le nom de ta beaut\u00e9 ?<br \/>\n\u2014 Avan\u00e7ons, dit Cassius. Vois-tu cette statue ?<br \/>\n\u2014 Oui.<br \/>\n\u2003 \u2003 \u2014 Vois-tu ce portique entr\u2019ouvert ? Sa maison<br \/>\nEst derri\u00e8re.<br \/>\n\u2003 \u2003 \u2003 \u2014 Et son nom ?<br \/>\n\u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2014 On l\u2019appelle Suzon. \u00bb<\/p>\n<p>Les abb\u00e9s l\u00e0-dessus travers\u00e8rent la ville ;<br \/>\nCassius chez son ami tomba p\u00e2le et d\u00e9fait,<br \/>\nTandis qu\u2019\u00e0 son tiroir l\u2019autre, d\u2019un air tranquille,<br \/>\nAyant tir\u00e9 sa drogue, en sifflant l\u2019appr\u00eatait.<br \/>\n\u00ab Ah \u00e7\u00e0 ! dit Fortunio, tu connais donc ta belle<br \/>\nDe ton voyage en France, ou comment t\u2019aime-t-elle ?<br \/>\nC\u2019est la seconde fois ce soir que je la vois.<br \/>\n\u2014 Moi, r\u00e9pondit Cassius, c\u2019est la premi\u00e8re fois.<br \/>\n\u2014 Comment ? Que veux-tu faire alors de cette poudre ?<br \/>\n\u2014 J\u2019ai gagn\u00e9 deux laquais : nous avons arr\u00eat\u00e9<br \/>\nQue Suzanne demain la prendrait dans son th\u00e9.<br \/>\nEt quand je devrais \u00eatre \u00e9cras\u00e9 de la foudre,<br \/>\nNous verrons qui rira, quand son palais d\u00e9sert<br \/>\nSe trouvera le soir par m\u00e9garde entr\u2019ouvert.<\/p>\n<p>\u2014 Que dis-tu ? reprit l\u2019autre : abuser d\u2019une femme<br \/>\nDont tu n\u2019es point aim\u00e9 ! Voler le corps sans l\u2019\u00e2me !<br \/>\nC\u2019est affreux, c\u2019est indigne, et c\u2019est moins amusant.<br \/>\nEh quoi ! parce qu\u2019un jour un philtre complaisant<br \/>\nL\u2019aura jet\u00e9e \u00e0 bas et la laissera nue<br \/>\nLivr\u00e9e au premier chien qui passe dans la rue,<br \/>\nTu seras, toi, Cassius, content d\u2019\u00eatre ce chien ?<br \/>\nEt tu d\u00e9tr\u00f4neras des sph\u00e8res de lumi\u00e8re<br \/>\nLa vertu d\u2019une enfant qui, du ciel \u00e0 la terre,<br \/>\nN\u2019a que sa foi pour elle et ses bras pour soutien,<br \/>\nPour te rouler sur elle une nuit dans ta fange,<br \/>\nEt te d\u00e9salt\u00e9rer sur les l\u00e8vres d\u2019un ange<br \/>\nD\u2019une soif de ruisseau ! Pitoyable insens\u00e9 !<br \/>\nEst-ce donc pour cela que sa m\u00e8re a pass\u00e9<br \/>\nTant de jours inquiets, tant de nuits d\u2019insomnie ?<br \/>\nQu\u2019elle-m\u00eame ce soir sur son lit a pri\u00e9,<br \/>\nQu\u2019elle a ferm\u00e9 sa porte, et pour l\u2019autre moiti\u00e9<br \/>\nGard\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 seize ans la moiti\u00e9 de sa vie ;<br \/>\nQu\u2019elle a de son amour enferm\u00e9 le tr\u00e9sor,<br \/>\nComme une fleur pudique en son calice d\u2019or ?<br \/>\nQuand je t\u2019ai conseill\u00e9 de tuer une femme,<br \/>\nElle t\u2019aimait du moins : c\u2019est l\u00e0 qu\u2019est le bonheur,<br \/>\nC\u2019est l\u00e0 tout. \u00d4 Cassius ! n\u2019\u00e9touffe pas ta flamme<br \/>\nSous la cendre ; crois-moi, cherche, comme un plongeur,<br \/>\nCette perle qui dort dans la mer de son c\u0153ur.<br \/>\n\u2014 Et quand donc, dit Cassius, et de quelle mani\u00e8re<br \/>\nMe ferai-je aimer d\u2019elle ? En baisant son talon ?<br \/>\nEn enrayant ma roue \u00e0 l\u2019\u00e9ternelle orni\u00e8re ?<br \/>\nEn me faisant son ombre ? Ah ! mordieu, c\u2019est trop long.<br \/>\nLui plairai-je, d\u2019ailleurs ? La chance en est douteuse :<br \/>\nElle aimera plus vite une fois dans mes bras,<br \/>\nQue la mort entre nous serve d\u2019entremetteuse.<\/p>\n<p>\u2014 Je vois, dit Fortunio, que tu ne connais pas<br \/>\nLe plus grand des moyens.<br \/>\n\u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2014 Lequel ?<br \/>\n\u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2014 Le magn\u00e9tisme.<br \/>\n\u2014 Bah ! dit Cassius, tu ris. Avec ton ath\u00e9isme,<br \/>\nComment y croirais-tu ? Pour moi, je ne crois rien,<br \/>\nSinon ce que je vois.<br \/>\n\u2003 \u2003 \u2003 \u2003 \u2014 Ah ! dit l\u2019autre, tr\u00e8s-bien :<br \/>\nTu crois ce que tu vois ! \u00d4 raisonneur habile !<br \/>\nEt l\u2019aveugle, \u00e0 ton gr\u00e9, que croira-t-il alors ?<br \/>\nParce que l\u2019on t\u2019a fait \u00e0 ta prison d\u2019argile<br \/>\nUne fen\u00eatre ou deux pour y voir au dehors ;<br \/>\nParce que la moiti\u00e9 d\u2019un rayon de lumi\u00e8re<br \/>\n\u00c9chapp\u00e9 du soleil dans ton \u0153il peut glisser,<br \/>\nQuand il n\u2019est pas bouch\u00e9 par un grain de poussi\u00e8re,<br \/>\nTu crois qu\u2019avec ses lois le monde y va passer !<br \/>\n\u00d4 mon ami ! le monde incessamment remue<br \/>\nAutour de nous, en nous, et nous n\u2019en voyons rien.<br \/>\nC\u2019est un spectre voil\u00e9 qui nous cr\u00e9e et nous tue ;<br \/>\nC\u2019est un bourreau masqu\u00e9 que notre ange gardien.<br \/>\nSais-tu, lorsque ta main touche une jeune fille,<br \/>\nCe qui se passe en elle, en toi ? Qu\u2019en as-tu vu ?<br \/>\nQui te fait tressaillir lorsque son \u0153il p\u00e9tille ?<br \/>\nS\u2019il ne se passe rien, pourquoi tressailles-tu ?<br \/>\nQuand l\u2019aigle, au bord des mers, aper\u00e7oit l\u2019hirondelle<br \/>\nEt lui dit, en passant, d\u2019un regard de ses yeux,<br \/>\nDe le suivre, as-tu vu ce qui se passe en elle ?<br \/>\nS\u2019il ne se passe rien, pourquoi donc le suit-elle ?<br \/>\nEh quoi ! toi confesseur, toi pr\u00eatre, toi Romain,<br \/>\nTu crois qu\u2019on dit un mot, qu\u2019on fait un geste en vain !<br \/>\nUn geste, malheureux ! tu ne sais pas peut-\u00eatre<br \/>\nQue la religion n\u2019est qu\u2019un geste, et le pr\u00eatre<br \/>\nQui, l\u2019hostie \u00e0 la main, l\u00e8ve le bras sur nous,<br \/>\nUn saint magn\u00e9tiseur qu\u2019on \u00e9coute \u00e0 genoux !<br \/>\nTu crois ce que tu vois ! toi, qui, dans la nuit sombre,<br \/>\nPortes l\u2019\u00e9tole blanche et vas t\u2019asseoir dans l\u2019ombre<br \/>\nDes confessionnaux, pour tenir dans ta main<br \/>\nLa t\u00eate d\u2019une enfant qui t\u2019appelle son p\u00e8re,<br \/>\nQui te dit des secrets qu\u2019elle cache \u00e0 sa m\u00e8re,<br \/>\nEt de ce qui se fait \u00e0 l\u2019ombre du saint lieu<br \/>\nNe peut en appeler \u00e0 rien, pas m\u00eame \u00e0 Dieu !<br \/>\nQuand Christus renversa les idoles de Rome,<br \/>\nIl avait vu quel pas restait \u00e0 faire encor,<br \/>\nEt qu\u2019\u00e0 qui veut donner l\u2019homme pour ma\u00eetre \u00e0 l\u2019homme<br \/>\nUn caveau verrouill\u00e9 vaut mieux qu\u2019un tr\u00e9pied d\u2019or.<br \/>\nC\u2019est ce pouvoir, ami, c\u2019est ce n\u0153ud redoutable<br \/>\nDe l\u2019aigle \u00e0 l\u2019hirondelle et du pr\u00eatre \u00e0 l\u2019enfant,<br \/>\nQui fait que l\u2019homme fort doit briser son semblable<br \/>\nContre sa volont\u00e9 de fer qui le d\u00e9fend.<\/p>\n<p>Essaye, et tu verras. Quand la nuit solitaire<br \/>\nSur son cilice d\u2019or s\u2019assoira sur la terre,<br \/>\nLaisse \u00e9voquer le diable au bouvier du chemin,<br \/>\nQui veut faire avorter la vache du voisin ;<br \/>\n\u00c9voque ton courage et le sang de tes veines,<br \/>\nTon amour et le dieu des volont\u00e9s humaines !<br \/>\nP\u00e9n\u00e8tre dans la chambre o\u00f9 Suzon dormira ;<br \/>\nNe la r\u00e9veille pas ; parle-lui, charme-la ;<br \/>\nDonne-lui, si tu veux, de l\u2019opium la veille.<br \/>\nTa main \u00e0 ses seins nus, ta bouche \u00e0 son oreille,<br \/>\nAutour de tes deux bras roule ses longs cheveux,<br \/>\nGlisse-toi sur son c\u0153ur, et dis-lui que tu veux<br \/>\n(Entends-tu ? que tu veux !) sur sa t\u00eate et sous peine<br \/>\nDe mort, qu\u2019elle te sente et qu\u2019elle s\u2019en souvienne ;<br \/>\nBlesse-la quelque part, m\u00eale \u00e0 son sang ton sang ;<br \/>\nQue la marque lui reste et fais-toi la pareille,<br \/>\nN\u2019importe \u00e0 quelle place, \u00e0 la joue, \u00e0 l\u2019oreille,<br \/>\nPourvu qu\u2019elle fr\u00e9misse en la reconnaissant.<br \/>\nLe lendemain sois dur, le plus profond silence,<br \/>\nL\u2019\u0153il ferme, laisse-la raisonner sans effroi,<br \/>\nEt d\u00e8s la nuit venue arrive et recommence.<br \/>\nHuit jours de cette \u00e9preuve, et la proie est \u00e0 toi.<br \/>\n\u2014 Je le veux, dit Cassius, et la pens\u00e9e est bonne.<br \/>\nCette nuit je commence, et l\u2019attache \u00e0 la croix,<br \/>\nHuit jours \u00e0 tout hasard, et que Dieu lui pardonne ! \u00bb<\/p>\n<p>Fortunio se trompait, il n\u2019en fallut que trois.<br \/>\nLe quatri\u00e8me jour Suzon vint \u00e0 confesse ;<br \/>\nEt derri\u00e8re un pilier, cach\u00e9 dans l\u2019ombre \u00e9paisse,<br \/>\nCassius de son amour surprit l\u2019aveu fatal.<br \/>\nIl dit \u00e0 Fortunio : \u00ab Ton conseil infernal<br \/>\nDonne d\u00e9j\u00e0 son fruit : sa porte d\u2019elle-m\u00eame<br \/>\nS\u2019ouvrira maintenant, car je sais qu\u2019elle m\u2019aime.<\/p>\n<p>\u2014 Frappe donc ! reprit l\u2019autre.<br \/>\n\u2014 \u00c0 ce soir.<br \/>\n\u2014 \u00c0 ce soir. \u00bb<br \/>\nAu coucher du soleil Cassius revint le voir.<br \/>\n\u00ab Viens souper, lui dit-il ; il me reste une somme<br \/>\nDe quarante louis dans ma poche. Un autre homme,<br \/>\nOu plus sage ou plus fou que moi, la donnerait<br \/>\n\u00c0 quelque mendiant ; allons au cabaret. \u00bb<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait par une nuit magnifique et sereine,<br \/>\nO\u00f9 les vents embaum\u00e9s fr\u00e9missaient dans la plaine ;<br \/>\nEt les grillons du soir, sous le pied du passant,<br \/>\nChantaient dans la ros\u00e9e aux feux du ver luisant ;<br \/>\nLa lune, \u00e0 son lever, sur la cime des arbres<br \/>\nBalan\u00e7ait mollement les ombres des saints marbres,<br \/>\nEt plongeait dans le fleuve aux flots \u00e9tincelants<br \/>\nDes lourds dieux de granit les colosses tremblants.<br \/>\nDans le coin enfum\u00e9 d\u2019une auberge malsaine<br \/>\nLes abb\u00e9s sur la table avaient crois\u00e9 les bras.<br \/>\n\u00ab Eh bien ! cria Cassius, ne chanterons-nous pas ? \u00bb<br \/>\nEt, vidant d\u2019un seul trait une bouteille pleine :<br \/>\n\u00ab Allons, abb\u00e9, dit-il, un toast \u00e0 ma Suzon ! \u00bb<br \/>\nIl se leva, lan\u00e7a son assiette au plafond,<br \/>\nEt se mit \u00e0 chanter d\u2019une voix triste et pure :<\/p>\n<p>\ufeffSi Lilla voulait me promettre<br \/>\n\ufeffDe m\u2019ouvrir quand la nuit viendra,<br \/>\nJe l\u2019\u00e9pouserais bien sans pr\u00eatre,<br \/>\nQuitte \u00e0 sauter par la fen\u00eatre<br \/>\nQuand sa m\u00e8re s\u2019\u00e9veillera.<\/p>\n<p>Sommes-nous donc de vieilles femmes<br \/>\nQui toujours tremblent pour leurs os<br \/>\nEt, de peur du diable et des flammes,<br \/>\nAttendent que leurs vieilles \u00e2mes<br \/>\nSortent par d\u00e9go\u00fbt de leurs peaux ?<\/p>\n<p>Moi, sur la planche de ma bi\u00e8re,<br \/>\nJe souperais avec Lilla.<br \/>\nPar la fressure du saint-p\u00e8re !<br \/>\nUn homme peut casser son verre<br \/>\nQuand il a bu de ce vin-l\u00e0.<\/p>\n<p>Le ciel a-t-il fait faire un pacte \u00e0 la nature<br \/>\nAvec l\u2019homme, ou rit-il comme un malin esprit<br \/>\nQuand il voit un tombeau qui s\u2019entr\u2019ouvre et sourit ?<br \/>\nJamais vent de minuit, dans l\u2019\u00e9ternel silence,<br \/>\nN\u2019emporta si gaiement du pied d\u2019un balcon d\u2019or<br \/>\nLes soupirs de l\u2019amour \u00e0 la beaut\u00e9 qui dort<br \/>\nQue lorsque les abb\u00e9s, fredonnant leur romance,<br \/>\nSur la bruy\u00e8re s\u00e8che, en se tenant le bras,<br \/>\nVers leur \u0153uvre sans nom march\u00e8rent \u00e0 grand pas.<\/p>\n<p>Le lendemain, dans Rome il courut la nouvelle<br \/>\nQu\u2019une main inconnue avait tu\u00e9 Suzon,<br \/>\nEt qu\u2019on avait trouv\u00e9 sur le pied d\u2019une \u00e9chelle<br \/>\nFortunio qui dormait au seuil de la maison.<\/p>\n<p>Depuis ce jour un fou qui blasph\u00e8me et mendie<br \/>\nVient s\u2019asseoir quelquefois, \u00e0 l\u2019heure du sommeil,<br \/>\nSur les lazzaronis \u00e9tendus au soleil :<br \/>\nIl leur parle tout bas, les frotte et parodie<br \/>\nLes gestes d\u2019un derviche et d\u2019un magn\u00e9tiseur ;<br \/>\nPuis, quand il les \u00e9veille, il les frappe en fureur.<br \/>\nC\u2019est Cassius qui survit \u00e0 Suzon : sa victime<br \/>\nLui mourut dans les bras trop t\u00f4t pour l\u2019assouvir ;<br \/>\nEt lui, rest\u00e9 tout seul \u00e0 la moiti\u00e9 du crime,<br \/>\nSur le pav\u00e9 de Rome ach\u00e8ve de mourir.<\/p>\n<p>1831.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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