{"id":10670,"date":"2025-04-22T16:48:34","date_gmt":"2025-04-22T14:48:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=10670"},"modified":"2025-04-22T16:48:34","modified_gmt":"2025-04-22T14:48:34","slug":"portia","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/portia\/","title":{"rendered":"Portia"},"content":{"rendered":"<p>I<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res clart\u00e9s du jour avaient rougi<br \/>\nL\u2019Orient, quand le comte Onorio Luigi<br \/>\nRentra du bal masqu\u00e9. \u2014 Fatigue ou nonchalance,<br \/>\nLa comtesse \u00e0 son bras s\u2019appuyait en silence,<br \/>\nEt d\u2019une main distraite \u00e9cartait ses cheveux,<br \/>\nQui tombaient en d\u00e9sordre, et voilaient ses beaux yeux.<br \/>\nElle s\u2019alla jeter, en entrant dans la chambre,<br \/>\nSur le bord de son lit. \u2014 On \u00e9tait en d\u00e9cembre,<br \/>\nEt d\u00e9j\u00e0 l\u2019air glac\u00e9 des longs soirs de janvier<br \/>\nSoulevait par instant la cendre du foyer.<br \/>\nLuigi n\u2019approcha pas toutefois de la flamme<br \/>\nQui l\u2019\u00e9clairait de loin. \u2014 Il regardait sa femme\u00a0;<br \/>\nUne id\u00e9e incertaine et terrible semblait<br \/>\nFlotter dans son esprit, que le sommeil troublait.<br \/>\n\u2014 Le comte commen\u00e7ait \u00e0 vieillir. \u2014 Son visage<br \/>\nParaissait cependant se ressentir de l\u2019\u00e2ge<br \/>\nMoins que des passions qui l\u2019avaient agit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait un Florentin\u00a0; jeune, il avait \u00e9t\u00e9<br \/>\nCe qu\u2019on appelle \u00e0 Rome un coureur d\u2019aventure.<br \/>\nD\u00e9bauch\u00e9 par ennui, mais triste par nature,<br \/>\nVoyant venir le temps, il s\u2019\u00e9tait mari\u00e9\u00a0;<br \/>\nSi bien qu\u2019ayant tout su, n\u2019ayant rien oubli\u00e9, \u2014<br \/>\nPourquoi ne pas le dire\u00a0? il \u00e9tait jaloux. \u2014 L\u2019homme<br \/>\nQui vit sans jalousie, en ce bas monde, est comme<br \/>\nCelui qui dort sans lampe\u00a0: il peut sentir le bras<br \/>\nQui vient pour le frapper, mais il ne le voit pas.<\/p>\n<p>Pour le palais Luigi, la porte en \u00e9tait libre.<br \/>\nLe comte e\u00fbt mis en quatre et jet\u00e9 dans le Tibre<br \/>\nQuiconque aurait os\u00e9 toucher sa femme au pied\u00a0;<br \/>\nCar nul pouvoir humain, quand il avait pri\u00e9,<br \/>\nNe l\u2019e\u00fbt fait d\u2019un instant diff\u00e9rer ses vengeances.<br \/>\nIl avait achet\u00e9 du ciel ses indulgences,<br \/>\nOn le disait du moins. \u2014 Qui dans Rome e\u00fbt pens\u00e9<br \/>\nQu\u2019un tel homme p\u00fbt \u00eatre impun\u00e9ment bless\u00e9\u00a0?<br \/>\nMari\u00e9e \u00e0 quinze ans, noble, riche, ador\u00e9e,<br \/>\nDe tous les biens du monde \u00e0 loisir entour\u00e9e,<br \/>\nN\u2019ayant d\u00e8s le berceau connu qu\u2019une amiti\u00e9,<br \/>\nSa femme ne l\u2019avait jamais remerci\u00e9\u00a0;<br \/>\nMais quel soup\u00e7on pouvait l\u2019atteindre\u00a0? et qu\u2019\u00e9tait-elle,<br \/>\nSinon la plus loyale et la moins infid\u00e8le<br \/>\nDes \u00e9pouses\u00a0? \u2014<\/p>\n<p>Luigi s\u2019\u00e9tait lev\u00e9. Longtemps<br \/>\nIl parut r\u00e9fl\u00e9chir en marchant \u00e0 pas lents.<br \/>\nEnfin, s\u2019arr\u00eatant court\u00a0: \u00ab\u00a0Portia, vous \u00eates lasse,<br \/>\nDit-il, car vous dormez tout debout. \u2014 Moi, de gr\u00e2ce\u00a0?<br \/>\nPrit-elle en rougissant\u00a0; oui, j\u2019ai beaucoup dans\u00e9.<br \/>\nJe me sens d\u00e9faillir malgr\u00e9 moi. \u2014 Je ne sais,<br \/>\nReprit Onorio, quel \u00e9tait ce jeune homme<\/p>\n<p>En manteau noir\u00a0; il est depuis deux jours \u00e0 Rome.<br \/>\nVous a-t-il adress\u00e9 la parole\u00a0? \u2014 De qui<br \/>\nParlez-vous, mon ami, dit Portia. \u2014 De celui<br \/>\nQui se tenait debout \u00e0 souper, ce me semble,<br \/>\nDerri\u00e8re vous\u00a0; j\u2019ai cru vous voir parler ensemble.<br \/>\nVous a-t-on dit quel est son nom\u00a0? \u2014 Je n\u2019en sais rien<br \/>\nPlus que vous, dit Portia\u00a0; \u2014 Je l\u2019ai trouv\u00e9 tr\u00e8s-bien,<br \/>\nDit Luigi, n\u2019est-ce pas\u00a0? Et gageons qu\u2019\u00e0 cette heure<br \/>\nIl n\u2019est pas comme vous d\u00e9faillant, que je meure\u00a0!<br \/>\nJoyeux plut\u00f4t. \u2014 Joyeux\u00a0! sans doute\u00a0; et d\u2019o\u00f9 vous vient,<br \/>\nS\u2019il vous pla\u00eet, ce dessein d\u2019en parler qui vous tient\u00a0?<br \/>\n\u2014 Et, prit Onorio, d\u2019o\u00f9 ce dessein contraire,<br \/>\nLorsque j\u2019en viens parler, de vous en vouloir taire\u00a0?<br \/>\nLe propos en est-il \u00e9trange\u00a0? Assur\u00e9ment<br \/>\nPlus d\u2019un m\u00e9chant parieur le tient en ce moment.<br \/>\nRien n\u2019est plus curieux ni plus gai, sur mon \u00e2me,<br \/>\nQu\u2019un manteau noir au bal. \u2014 Mon ami, dit la dame,<br \/>\nLe soleil va venir tout \u00e0 l\u2019heure\u00a0: pourquoi<br \/>\nDemeurez-vous ainsi\u00a0? Venez aupr\u00e8s de moi.<br \/>\n\u2014 J\u2019y viens, et c\u2019est le temps, vrai Dieu, que l\u2019on ach\u00e8ve<br \/>\nDe quitter son habit quand le soleil se l\u00e8ve\u00a0!<br \/>\nDormez si vous voulez, mais tenez pour certain<br \/>\nQue je n\u2019ai pas sommeil quand il est si matin.<\/p>\n<p>\u2014 Quoi\u00a0! me laisser ainsi toute seule\u00a0? J\u2019esp\u00e8re<br \/>\nQue non, \u2014 n\u2019ayant rien fait, seigneur, pour vous d\u00e9plaire.<\/p>\n<p>\u2014 Madame, dit Luigi s\u2019avan\u00e7ant quatre pas, \u2014<br \/>\nEt comme hors du lit pendait un de ses bras,<br \/>\nDe m\u00eame que l\u2019on voit d\u2019une coupe approch\u00e9e<br \/>\nSe saisir ardemment une l\u00e8vre s\u00e9ch\u00e9e,<br \/>\nAinsi vous l\u2019auriez vu sur ce bras endormi<br \/>\nMettre un baiser br\u00fblant, puis, tremblant \u00e0 demi\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014 Tu ne le connais pas, \u00f4 jeune V\u00e9nitienne\u00a0!<br \/>\nCe poison florentin, qui consume une veine,<br \/>\nLa d\u00e9voue, et ne veut qu\u2019un mot pour arracher<br \/>\nD\u2019un c\u0153ur d\u2019homme dix ans de joie, et dess\u00e9cher,<br \/>\nComme un marais impur, ce premier bien de l\u2019\u00e2me<br \/>\nQui fait l\u2019amour d\u2019un homme et l\u2019honneur d\u2019une femme\u00a0!<br \/>\nMal sans fin, sans rem\u00e8de, affreux, que j\u2019ai suc\u00e9<br \/>\nDans le lait de ma m\u00e8re, et qui rend insens\u00e9.<br \/>\n\u2014 Quel mal\u00a0? dit Portia.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est quand on dit d\u2019un homme<br \/>\nQu\u2019il est jaloux. Ceux-l\u00e0, c\u2019est ainsi qu\u2019on les nomme.<br \/>\n\u2014 Maria, dit l\u2019enfant, est-ce de moi, mon Dieu\u00a0!<br \/>\nQue vous seriez jaloux\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Moi, madame\u00a0! \u00e0 quel lieu\u00a0?<br \/>\nJaloux\u00a0? vous l\u2019ai-je dit\u00a0? sur la foi de mon \u00e2me,<br \/>\nAucunement. Jaloux\u00a0! pourquoi donc\u00a0? Non, madame,<br \/>\nJe ne suis pas jaloux\u00a0; allez, donnez en paix.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Comme il s\u2019\u00e9loignait d\u2019elle \u00e0 ce discours, apr\u00e8s<br \/>\nQu\u2019il se fut au balcon accoud\u00e9 d\u2019un air sombre<br \/>\n(Et le croissant d\u00e9j\u00e0 p\u00e2lissant avec l\u2019ombre),<br \/>\nEn regardant sa femme il vit qu\u2019elle fermait<br \/>\nSes bras sur sa poitrine, et qu\u2019elle s\u2019endormait.<\/p>\n<p>Qui ne sait que la nuit a des puissances telles,<br \/>\nQue les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles,<br \/>\nEt que tout vent du soir qui les peut effleurer<br \/>\nLeur enl\u00e8ve un parfum plus doux \u00e0 respirer\u00a0?<br \/>\nCe fut pourquoi, nul bruit ne frappant son ou\u00efe,<br \/>\nLuigi, qui l\u2019admirait si fra\u00eeche \u00e9panouie,<br \/>\nSi tranquille, si pure, \u0153il mourant, front pench\u00e9,<\/p>\n<p>Ainsi qu\u2019un jeune faon dans les hauts bl\u00e9s couch\u00e9,<br \/>\nSentit ceci, \u2014 qu\u2019au front d\u2019une femme endormie,<br \/>\nIl n\u2019est \u00e2me si rude et si bien affermie<br \/>\nQui ne trouve de quoi voir son plus dur chagrin<br \/>\nSe fondre comme au feu d\u2019une flamme l\u2019airain.<br \/>\nCar \u00e0 qui s\u2019en fier, mon Dieu, si la nature<br \/>\nNous fait voir \u00e0 sa face une telle imposture,<br \/>\nQu\u2019il faille s\u00e9parer la cr\u00e9ature en deux,<br \/>\nEt d\u00e9fendre son c\u0153ur de l\u2019amour de ses yeux\u00a0!<\/p>\n<p>Cependant que, debout dans son antique salle,<br \/>\nLe Toscan sous sa lampe inclinait son front p\u00e2le,<br \/>\nAu pied de son balcon il crut entendre, au long<br \/>\nDu mur, une voix d\u2019homme avec un violon.<br \/>\nSur quoi, s\u2019\u00e9tant sans bruit avanc\u00e9 sous la barre,<br \/>\nIl vit distinctement deux porteurs de guitare, \u2014<br \/>\nL\u2019un inconnu\u00a0; \u2014 pour l\u2019autre, il n\u2019en pouvait douter,<br \/>\nC\u2019\u00e9tait son manteau noir\u00a0; \u2014 il le voulut guetter.<br \/>\nPourtant rien ne trahit ce qu\u2019en sentit son \u00e2me,<br \/>\nSinon qu\u2019il mit la main lentement \u00e0 sa lame,<br \/>\nComme pour \u00e9prouver, la tirant \u00e0 demi,<br \/>\nQu\u2019ayant l\u00e0 deux rivaux, il avait un ami. \u2014<\/p>\n<p>Tout se taisait. Il prit le temps de reconna\u00eetre<br \/>\nLes traits du cavalier\u00a0; puis, fermant sa fen\u00eatre<br \/>\nSans bruit et sans que rien sur ses traits e\u00fbt chang\u00e9,<br \/>\nIl vit si dans le lit sa femme avait boug\u00e9.<br \/>\n\u2014 Elle \u00e9tait immobile, et la nuit d\u00e9faillante<br \/>\nLa d\u00e9couvrait au jour plus belle et plus riante.<br \/>\nDonc notre Florentin, ayant dit ses av\u00e9s<br \/>\nDu soir, se mit au lit. \u2014 Fr\u00e8re, si vous avez<br \/>\nPar le monde jamais vu quelqu\u2019un de Florence,<br \/>\nEt de son sang en lui pris quelque exp\u00e9rience,<\/p>\n<p>Vous savez que la haine en ce pays n\u2019est pas<br \/>\nUn g\u00e9ant comme ici fier et levant le bras\u00a0;<br \/>\nC\u2019est une empoisonneuse en silence accroupie<br \/>\nAu revers d\u2019un foss\u00e9, qui de loin vous \u00e9pie,<br \/>\nBoiteuse, retenant son souffle avec sa voix,<br \/>\nEt, crainte de faillir, s\u2019y prenant \u00e0 deux fois.<\/p>\n<p>II<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9glise \u00e9tait d\u00e9serte, et les flambeaux fun\u00e8bres<br \/>\nCroisaient en chancelant leurs feux dans les t\u00e9n\u00e8bres,<br \/>\nQuand le jeune \u00e9tranger s\u2019arr\u00eata sur le seuil.<br \/>\nSa main n\u2019\u00e9carta pas son long manteau de deuil<br \/>\nPour puiser l\u2019eau b\u00e9nite au bord de l\u2019urne sainte.<br \/>\nIl entra sans respect dans la divine enceinte\u00a0;<br \/>\nMais aussi sans m\u00e9pris. \u2014 Quelques religieux<br \/>\nPriaient bas, et le ch\u0153ur \u00e9tait silencieux.<br \/>\nLes orgues se taisaient, les lampes immobiles<br \/>\nSemblaient dormir en paix sous les vo\u00fbtes tranquilles\u00a0;<br \/>\nUn \u00e9cho prolong\u00e9 r\u00e9p\u00e9tait chaque pas.<br \/>\nSolitudes de Dieu, qui ne vous conna\u00eet pas\u00a0?<br \/>\nD\u00f4mes myst\u00e9rieux, solennit\u00e9 sacr\u00e9e,<br \/>\nQuelle \u00e2me, en vous voyant, est jamais demeur\u00e9e<br \/>\nSans doute ou sans terreur\u00a0? \u2014 Toutefois, devant vous<br \/>\nL\u2019inconnu ne baissa le front ni les genoux.<br \/>\nIl restait en silence et comme dans l\u2019attente.<br \/>\n\u2014 L\u2019heure sonna. \u2014 Ce fut une femme tremblante<br \/>\nDe vieillesse sans doute, ou de froid (car la nuit<br \/>\n\u00c9tait froide), qui vint \u00e0 lui. \u00ab\u00a0Le temps s\u2019enfuit,<br \/>\nDit-il, entendez-vous le coq chanter\u00a0? La rue<br \/>\nPara\u00eet d\u00e9serte encore, mais l\u2019ombre diminue\u00a0;<br \/>\nMarchez donc devant moi.\u00a0\u00bb \u2014 La vieille r\u00e9pliqua\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Voici la clef\u00a0; allez jusqu\u2019\u00e0 ce mur, c\u2019est l\u00e0<br \/>\nQu\u2019on vous attend\u00a0; allez vite, et faites en sorte<br \/>\nQu\u2019on vous voie. \u2014 Merci,\u00a0\u00bb dit l\u2019\u00e9tranger. \u2014 La porte<br \/>\nRetomba lentement derri\u00e8re lui. \u00ab\u00a0Le ciel<br \/>\nLes garde\u00a0!\u00a0\u00bb dit la vieille en marchant \u00e0 l\u2019autel.<\/p>\n<p>O\u00f9 donc, noble jeune homme, \u00e0 cette heure o\u00f9 les ombres<br \/>\nSous les pieds du passant tendent leurs voiles sombres,<br \/>\nO\u00f9 donc vas-tu si vite\u00a0? et pourquoi ton coursier<br \/>\nFait-il jaillir le feu de l\u2019\u00e9trier d\u2019acier\u00a0?<br \/>\nTa dague bat tes flancs, et ta tempe ruisselle\u00a0;<br \/>\nJeune homme, o\u00f9 donc vas-tu\u00a0? qui te pousse ou t\u2019appelle\u00a0?<br \/>\nPourquoi comme un fuyard sur l\u2019ar\u00e7on te courber\u00a0?<br \/>\nFr\u00e8re, la terre est grise, et l\u2019on y peut tomber.<br \/>\nPourtant ton serviteur fid\u00e8le, hors d\u2019haleine,<br \/>\nVoit de loin ton panache, et peut le suivre \u00e0 peine.<br \/>\nQue Dieu soit avec toi, fr\u00e8re, si c\u2019est l\u2019amour<br \/>\nQui t\u2019a dans l\u2019ombre ainsi fait devancer le jour\u00a0!<br \/>\nL\u2019amour sait tout franchir, et bienheureux qui laisse<br \/>\nLa sueur de son front aux pieds de sa ma\u00eetresse\u00a0!<br \/>\nNulle crainte en ton c\u0153ur, nul souci du danger.<br \/>\nVa\u00a0! \u2014 Et ce qui t\u2019attend l\u00e0-bas, jeune \u00e9tranger,<br \/>\nQue ce soit une main \u00e0 la tienne tendue,<br \/>\nQue ce soit un poignard au tournant d\u2019une rue,<br \/>\nQu\u2019importe\u00a0? \u2014 Va toujours, fr\u00e8re, Dieu seul est grand\u00a0!<\/p>\n<p>Mais, pr\u00e8s de ce palais, pourquoi ton \u0153il errant<br \/>\nCherche-t-il donc \u00e0 voir et comme \u00e0 reconna\u00eetre<br \/>\nCe kiosque, \u00e0 la nuit close entr\u2019ouvrant sa fen\u00eatre\u00a0?<br \/>\nTes v\u0153ux sont-ils si haut et si loin avanc\u00e9s\u00a0?<br \/>\nJeune homme, songes-y\u00a0; ce r\u00e9duit, tu le sais,<br \/>\nSe tient plus invisible \u00e0 l\u2019\u0153il que la pens\u00e9e<br \/>\nDans le c\u0153ur de son ma\u00eetre, inconnue et glac\u00e9e.<\/p>\n<p>Pourtant au pied du mur, sous les arbres cach\u00e9,<br \/>\nComme un chasseur, l\u2019oreille au guet, tu t\u2019es pench\u00e9.<br \/>\nD\u2019o\u00f9 partent ces accents\u00a0? et quelle voix s\u2019\u00e9l\u00e8ve<br \/>\nEntre ces barreaux, douce et faible comme un r\u00eave\u00a0?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dalti, mon cher tr\u00e9sor, mon amour\u00a0! est-ce toi\u00a0?<br \/>\n\u2014 Portia, flambeau du ciel, Portia, ta main\u00a0! c\u2019est moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Rien de plus. \u2014 Et d\u00e9j\u00e0 sur l\u2019\u00e9chelle de soie<br \/>\nUne main l\u2019attirait, palpitante de joie\u00a0;<br \/>\nD\u00e9j\u00e0 deux bras ardents, de baisers encha\u00een\u00e9,<br \/>\nL\u2019avaient comme une proie \u00e0 l\u2019alc\u00f4ve tra\u00een\u00e9.<\/p>\n<p>\u00d4 vieillards d\u00e9cr\u00e9pits\u00a0! t\u00eates chauves et nues\u00a0!<br \/>\nC\u0153urs bris\u00e9s dont le temps ferme les avenues\u00a0!<br \/>\nCentenaires vo\u00fbt\u00e9s\u00a0! spectres \u00e0 chef branlant,<br \/>\nQui, p\u00e2les au soleil, cheminez d\u2019un pied lent,<br \/>\nC\u2019est vous qu\u2019ici j\u2019invoque et prends en t\u00e9moignage,<br \/>\nVous n\u2019avez pas toujours \u00e9t\u00e9 sans vie, et l\u2019\u00e2ge<br \/>\nN\u2019a pas toujours pli\u00e9 de ses mains de g\u00e9ant<br \/>\nVotre front \u00e0 la terre et votre \u00e2me au n\u00e9ant\u00a0!<br \/>\nVous avez eu des yeux, des bras et des entrailles\u00a0!<br \/>\nDites-nous donc, avant que de vos fun\u00e9railles<br \/>\nL\u2019heure vous vienne prendre, \u00f4 vieillards, dites-nous<br \/>\nComme un c\u0153ur \u00e0 vingt ans bondit au rendez-vous\u00a0!<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Amour, disait l\u2019enfant, apr\u00e8s que, demi-nue,<br \/>\nElle s\u2019\u00e9tait, mourante, \u00e0 ses pieds \u00e9tendue,<br \/>\nVois-tu comme tout dort\u00a0! Que ce silence est doux\u00a0!<br \/>\nDieu n\u2019a dans l\u2019univers laiss\u00e9 vivre que nous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Puis elle l\u2019admirait avec un doux sourire,<br \/>\nComme elles font toujours. Quelle femme n\u2019admire<br \/>\nCe qu\u2019elle aime, et quel front peut-elle pr\u00e9f\u00e9rer<\/p>\n<p>\u00c0 celui que ses yeux ne peuvent rencontrer<br \/>\nSans se voiler de pleurs\u00a0? \u00ab\u00a0Voyons, lui disait-elle,<br \/>\nT\u2019es-tu fait beau pour moi, qui me suis faite belle\u00a0?<br \/>\nPour qui ce collier d\u2019or\u00a0? pour qui ces fins bijoux\u00a0?<br \/>\nCe beau panache noir\u00a0? \u00c9tait-ce un peu pour nous\u00a0?\u00a0\u00bb<br \/>\nEt puis elle ajouta\u00a0: \u00ab\u00a0Mon amour\u00a0! que personne<br \/>\nNe vous ait vu venir surtout, car j\u2019en frissonne\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais le jeune Dalti ne lui r\u00e9pondait pas\u00a0;<br \/>\nAux rayons de la lune, il avait de ses bras<br \/>\nEntour\u00e9 doucement sa p\u00e2le bien-aim\u00e9e\u00a0;<br \/>\nElle laissait tomber sa t\u00eate parfum\u00e9e<br \/>\nSur son \u00e9paule, et lui regardait, inclin\u00e9,<br \/>\nSon beau front d\u2019esp\u00e9rance et de paix couronn\u00e9\u00a0!<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Portia, murmura-t-il, cette glace dans l\u2019ombre<br \/>\nJette un reflet trop pur \u00e0 cette alc\u00f4ve sombre\u00a0;<br \/>\nCes fleurs ont trop d\u2019\u00e9clat, tes yeux trop de langueurs\u00a0:<br \/>\nQue ne m\u2019accablais-tu, Portia, de tes rigueurs\u00a0?<br \/>\nPeut-\u00eatre, Dieu m\u2019aidant, j\u2019eusse trouv\u00e9 des armes.<br \/>\nMais, quand tu m\u2019as noy\u00e9 de baisers et de larmes,<br \/>\nDis, qui m\u2019en peut d\u00e9fendre, ou qui m\u2019en gu\u00e9rira\u00a0?<br \/>\nTu m\u2019as fait trop heureux, ton amour me tuera\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et, comme sur le bord de la longue ottomane,<br \/>\nElle attach\u00e9e \u00e0 lui comme un lierre au platane,<br \/>\nIl s\u2019\u00e9tait renvers\u00e9 tremblant \u00e0 ce discours,<br \/>\nElle le vit p\u00e2lir\u00a0: \u00ab\u00a0\u00d4 mes seules amours\u00a0!<br \/>\nDit-il, en toute chose il est une barri\u00e8re<br \/>\nO\u00f9, pour grand qu\u2019on se sente, on se jette en arri\u00e8re\u00a0;<br \/>\nDe quelque fol amour qu\u2019on ait empli son c\u0153ur,<br \/>\nLe d\u00e9sir est parfois moins grand que le bonheur\u00a0;<br \/>\nLe ciel, \u00f4 ma beaut\u00e9\u00a0! ressemble \u00e0 l\u2019\u00e2me humaine<\/p>\n<p>Il s\u2019y trouve une sph\u00e8re o\u00f9 l\u2019aigle perd haleine,<br \/>\nO\u00f9 le vertige prend, o\u00f9 l\u2019air devient le feu,<br \/>\nEt l\u2019homme doit mourir o\u00f9 commence le Dieu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La lune se voilait\u00a0; la nuit \u00e9tait profonde,<br \/>\nEt nul t\u00e9moin des cieux ne veillait sur le monde.<br \/>\nLa lampe tout \u00e0 coup s\u2019\u00e9teignit. \u00ab\u00a0Reste l\u00e0,<br \/>\nDit Portia, je m\u2019en vais l\u2019allumer.\u00a0\u00bb \u2014 Elle alla<br \/>\nSe baisser au foyer. \u2014 La cendre \u00e0 demi morte<br \/>\nCouvrait \u00e0 peine encore une \u00e9tincelle, en sorte<br \/>\nQu\u2019elle resta longtemps. \u2014 Mais, lorsque la clart\u00e9<br \/>\nEut enfin autour d\u2019eux chass\u00e9 l\u2019obscurit\u00e9\u00a0:<br \/>\n\u00ab\u00a0Ciel et terre, Dalti\u00a0! Nous sommes trois\u00a0! dit-elle.<br \/>\n\u2014 Trois\u00a0!\u00a0\u00bb r\u00e9p\u00e9ta pr\u00e8s d\u2019eux une voix \u00e0 laquelle<br \/>\nR\u00e9pondirent au loin les vo\u00fbtes du ch\u00e2teau.<br \/>\nImmobile, cach\u00e9 sous les plis d\u2019un manteau,<br \/>\nComme au seuil d\u2019une porte une antique statue,<br \/>\nOnorio, debout, avait frapp\u00e9 leur vue.<br \/>\n\u2014 D\u2019o\u00f9 venait-il ainsi\u00a0? Les avait-il guett\u00e9s<br \/>\nEn silence longtemps, et longtemps \u00e9cout\u00e9s\u00a0?<br \/>\nDe qui savait-il l\u2019heure, et quelle patience<br \/>\nL\u2019avait fait une nuit \u00e9pier la vengeance\u00a0?<br \/>\nCependant son visage \u00e9tait calme et serein,<br \/>\nSon fid\u00e8le poignard n\u2019\u00e9tait pas dans sa main,<br \/>\nSon regard ne marquait ni col\u00e8re ni haine\u00a0;<br \/>\nMais ses cheveux, plus noirs, la veille, que l\u2019\u00e9b\u00e8ne,<br \/>\nChose \u00e9trange \u00e0 penser, \u00e9taient devenus blancs.<br \/>\nLes amants regardaient, sous les rayons tremblants<br \/>\nDe la lampe\u00a0; d\u00e9j\u00e0 par l\u2019aurore obscurcie,<br \/>\nCe vieillard d\u2019une nuit, cette t\u00eate blanchie,<br \/>\nAvec ses longs cheveux plus p\u00e2les que son front.<br \/>\n\u00ab\u00a0Portia, dit-il d\u2019un ton de voix lent et profond,<br \/>\nQuand ton p\u00e8re, en mourant, joignit nos mains, la mienne<\/p>\n<p>Resta pourtant ouverte\u00a0; en retirer la tienne<br \/>\n\u00c9tait ais\u00e9. Pourquoi l\u2019as-tu donc fait si tard\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais le jeune Dalti s\u2019\u00e9tait lev\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Vieillard,<br \/>\nNe perdons pas de temps. Vous voulez cette femme\u00a0?<br \/>\nEn garde\u00a0! Qu\u2019un de nous la rende avec son \u00e2me\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Je le veux,\u00a0\u00bb dit le comte. Et deux lames d\u00e9j\u00e0<br \/>\nBrillaient en se heurtant. \u2014 Vainement la Portia<br \/>\nSe tra\u00eenait \u00e0 leurs pieds, tremblante, \u00e9chevel\u00e9e.<br \/>\nQui peut sous le soleil tromper sa destin\u00e9e\u00a0?<br \/>\nQuand des jours et des nuits qu\u2019on nous compte ici-bas<br \/>\nLe terme est arriv\u00e9, la terre sous nos pas<br \/>\nS\u2019entr\u2019ouvrirait plut\u00f4t\u00a0: que sert qu\u2019on s\u2019en d\u00e9fende\u00a0?<br \/>\nlorsque la fosse attend, il faut qu\u2019on y descende.<\/p>\n<p>Le comte ne poussa qu\u2019un soupir, et tomba.<\/p>\n<p>Dalti n\u2019h\u00e9sita pas. \u00ab\u00a0Viens, dit-il \u00e0 Portia,<br \/>\nSortons.\u00a0\u00bb \u2014 Mais elle \u00e9tait sans parole, et mourante.<br \/>\nIl prit donc d\u2019une main le cadavre, l\u2019amante<br \/>\nDe l\u2019autre, et s\u2019\u00e9loigna. La nuit ne permit pas<br \/>\nDe voir de quel c\u00f4t\u00e9 se dirigeaient ses pas.<\/p>\n<p>III<\/p>\n<p>Une heure est \u00e0 Venise, \u2014 heure des s\u00e9r\u00e9nades\u00a0;<br \/>\nLorsque autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades,<br \/>\nLes pieds dans la ros\u00e9e, et son masque \u00e0 la main,<br \/>\nUne nuit de printemps joue avec le matin.<br \/>\nNul bruit ne trouble plus, dans les palais antiques,<br \/>\nLa majest\u00e9 des saints debout sous les portiques.<br \/>\nLa ville est assoupie, et les flots prisonniers<br \/>\nS\u2019endorment sur le bord de ses blancs escaliers.<\/p>\n<p>C\u2019est alors que de loin, au d\u00e9tour d\u2019une all\u00e9e,<br \/>\nSe d\u00e9tache en silence une barque isol\u00e9e,<br \/>\nSans voile, pour tout guide ayant son matelot,<br \/>\nAvec son pavillon flottant sous son falot.<br \/>\nTelle, au sein de la nuit, et par l\u2019onde berc\u00e9e,<br \/>\nGlissait, par le z\u00e9phyr lentement balanc\u00e9e,<br \/>\nLa l\u00e9g\u00e8re chaloupe o\u00f9 le jeune Dalti<br \/>\nAgitait en ramant le flot appesanti.<br \/>\nLongtemps, au double \u00e9cho de la vague plaintive,<br \/>\nOn le vit s\u2019\u00e9loigner, en voguant, de la rive\u00a0;<br \/>\nMais, lorsque la cit\u00e9, qui semblait s\u2019abaisser<br \/>\nEt lentement au loin dans les flots s\u2019enfoncer,<br \/>\nEut, en se d\u00e9robant, laiss\u00e9 l\u2019horizon vide,<br \/>\nSemblable \u00e0 l\u2019alcyon qui, dans son cours rapide,<br \/>\nS\u2019arr\u00eate tout \u00e0 coup, la chaloupe \u00e9carta<br \/>\nSes rames sur l\u2019azur des mers, et s\u2019arr\u00eata.<br \/>\n\u00ab\u00a0Portia, dit l\u2019\u00e9tranger, un vent plus doux commence<br \/>\n\u00c0 se faire sentir. Chante-moi ta romance.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre que le seuil du vieux palais Luigi<br \/>\nDu pur sang de son ma\u00eetre \u00e9tait encor rougi\u00a0;<br \/>\nQue tous les serviteurs sur les draps fun\u00e9raires<br \/>\nN\u2019avaient pas achev\u00e9 leurs derni\u00e8res pri\u00e8res\u00a0;<br \/>\nPeut-\u00eatre qu\u2019alentour des sinistres appr\u00eats<br \/>\nLes moines, s\u2019agitant comme de noirs cypr\u00e8s<br \/>\nEt m\u00ealant leurs soupirs aux cantiques des vierges,<br \/>\nN\u2019avaient pas sur la tombe encore \u00e9teint les cierges\u00a0;<br \/>\nPeut-\u00eatre de la veille avait-on retrouv\u00e9<br \/>\nLe cadavre perdu, le front sous un pav\u00e9\u00a0;<br \/>\nSon chien pleurait sans doute et le cherchait encore.<br \/>\nMais, quand Dalti parla, Portia prit sa mandore,<br \/>\nM\u00ealant sa douce voix, que l\u2019\u00e9cho r\u00e9p\u00e9tait,<br \/>\nAu murmure moqueur du flot qui l\u2019emportait.<\/p>\n<p>\u2014 Quel homme fut jamais si grand, qu\u2019il se p\u00fbt croire<br \/>\nCertain, ayant v\u00e9cu, d\u2019avoir une m\u00e9moire<br \/>\nO\u00f9 son souvenir, jeune et bravant le tr\u00e9pas,<br \/>\nP\u00fbt revivre une vie et ne s\u2019\u00e9teindre pas\u00a0?<br \/>\nLes larmes d\u2019ici-bas ne sont qu\u2019une ros\u00e9e<br \/>\nDont un matin au plus la terre est arros\u00e9e,<br \/>\nQue la brise secoue, et que boit le soleil\u00a0;<br \/>\nPuis l\u2019oubli vient au c\u0153ur, comme aux yeux le sommeil.<\/p>\n<p>Dalti, le front baiss\u00e9, tant\u00f4t sur son amante<br \/>\nPromenait ses regards, tant\u00f4t sur l\u2019eau dormante.<br \/>\nAinsi muet, penchant sa t\u00eate sur sa main,<br \/>\nIl sembla quelque temps demeurer incertain.<br \/>\n\u00ab\u00a0Portia, dit-il enfin, ce que vous pouviez faire,<br \/>\nVous l\u2019avez fait\u00a0; c\u2019est bien. Parlez-moi sans myst\u00e8re\u00a0;<br \/>\nVous en repentez-vous\u00a0? \u2014 Moi, dit-elle, de quoi\u00a0?<br \/>\n\u2014 D\u2019avoir, dit l\u2019\u00e9tranger, abandonn\u00e9 pour moi<br \/>\nVos biens, votre maison et votre renomm\u00e9e\u00a0?\u00a0\u00bb<br \/>\nIl fixa de ses yeux per\u00e7ants sa bien-aim\u00e9e,<br \/>\nEt puis il ajouta d\u2019un ton dur\u00a0: \u00ab\u00a0Votre \u00e9poux\u00a0?\u00a0\u00bb<br \/>\nElle lui r\u00e9pondit\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai fait cela pour vous\u00a0;<br \/>\nJe ne m\u2019en repens pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00f4 nature, nature\u00a0!<br \/>\nMurmura l\u2019\u00e9tranger, vois cette cr\u00e9ature\u00a0;<br \/>\nSous les cieux les plus doux qui la pouvaient nourrir,<br \/>\nCette fleur avait mis dix-huit ans \u00e0 s\u2019ouvrir.<br \/>\nA-t-elle pu tomber et se faner si vite,<br \/>\nPour avoir une nuit touch\u00e9 ma main maudite\u00a0?<br \/>\nC\u2019est bien, poursuivit-il, c\u2019est bien, elle est \u00e0 moi.<br \/>\nViens, dit-il \u00e0 Portia\u00a0; viens et rel\u00e8ve-toi.<br \/>\nT\u2019est-il jamais venu dans l\u2019esprit de conna\u00eetre<br \/>\nQui j\u2019\u00e9tais, qui je suis\u00a0?<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"poem verse\">\n<p>\u2014 Eh\u00a0! qui pouvez-vous \u00eatre,<br \/>\nMon ami, si ce n\u2019est un riche et beau seigneur\u00a0?<br \/>\nNul ne vous parle ici, qui ne vous rende honneur.<\/p>\n<p>\u2014 As-tu, dit le jeune homme, autour des promenades,<br \/>\nRencontr\u00e9 quelquefois, le soir, sous les arcades,<br \/>\nDe ces filles de joie errant en carnaval,<br \/>\nQui tra\u00eenent dans la boue une robe de bal\u00a0?<br \/>\nElles n\u2019ont pas toujours au bout de la journ\u00e9e<br \/>\nDu pain pour leur souper. Telle est leur destin\u00e9e\u00a0;<br \/>\nCar souvent de besoin ces spectres consum\u00e9s<br \/>\nProdiguent aux passants des baisers affam\u00e9s.<br \/>\nElles vivent ainsi. C\u2019est un sort mis\u00e9rable,<br \/>\nN\u2019est-il pas vrai\u00a0? Le mien cependant est semblable.<\/p>\n<p>\u2014 Semblable \u00e0 celui-l\u00e0\u00a0? dit l\u2019enfant. Je vois bien,<br \/>\nDalti, que vous voulez rire, et qu\u2019il n\u2019en est rien.<\/p>\n<p>\u2014 Silence\u00a0! dit Dalti\u00a0; la v\u00e9rit\u00e9 tardive<br \/>\nDoit se montrer \u00e0 vous ici, quoi qu\u2019il arrive.<br \/>\nJe suis fils d\u2019un p\u00eacheur.<\/p>\n<p>\u2014 Maria\u00a0! Maria\u00a0!<br \/>\nPrenez piti\u00e9 de nous, si c\u2019est vrai, dit Portia.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est vrai, dit l\u2019\u00e9tranger. \u00c9coutez mon histoire\u00a0:<br \/>\nMon p\u00e8re \u00e9tait p\u00eacheur\u00a0; mais je n\u2019ai pas m\u00e9moire<br \/>\nDu jour o\u00f9 pour partir le destin l\u2019appela,<br \/>\nMe laissant pour tout bien la barque o\u00f9 nous voil\u00e0.<br \/>\nJ\u2019avais quinze ans, je crois\u00a0; je n\u2019aimais que mon p\u00e8re,<br \/>\nMa venue en ce monde ayant tu\u00e9 ma m\u00e8re.<br \/>\nMon v\u00e9ritable nom est Daniel Zoppieri.<br \/>\nPendant les premiers temps mon travail m\u2019a nourri.<br \/>\nJe suivais le m\u00e9tier qu\u2019avait pris ma famille\u00a0;<br \/>\nL\u2019astre myst\u00e9rieux qui sur nos t\u00eates brille<\/p>\n<p>Voyait seul quelquefois tomber mes pleurs amers<br \/>\nAu sein des flots sans borne et des profondes mers\u00a0;<br \/>\nMais c\u2019\u00e9tait tout. D\u2019ailleurs, je vivais seul, tranquille,<br \/>\nCouchant o\u00f9 je pouvais, rarement \u00e0 la ville.<br \/>\nMon p\u00e8re cependant, qui, pour un batelier,<br \/>\n\u00c9tait fier, m\u2019avait fait d\u2019abord \u00e9tudier\u00a0;<br \/>\nJe savais le toscan, et j\u2019allais \u00e0 l\u2019\u00e9glise\u00a0:<br \/>\nAinsi d\u00e8s ce temps-l\u00e0 je connaissais Venise.<\/p>\n<p>Un soir, un grand seigneur, Michel Gianinetto,<br \/>\nPour donner un concert, me loua mon bateau.<br \/>\nSa ma\u00eetresse (c\u2019\u00e9tait, je crois, la Muran\u00e8se)<br \/>\nY vint seule avec lui\u00a0; la mer \u00e9tait mauvaise\u00a0;<br \/>\nAu bout d\u2019une heure au plus un orage \u00e9clata.<br \/>\nElle, comme un enfant qu\u2019elle \u00e9tait, se jeta<br \/>\nDans mes bras, effray\u00e9e, et me serra contre elle.<br \/>\nVous savez son histoire, et comme elle \u00e9tait belle\u00a0;<br \/>\nJe n\u2019avais jusqu\u2019alors rien r\u00eav\u00e9 de pareil,<br \/>\nEt de cette nuit-l\u00e0 je perdis le sommeil.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tranger, \u00e0 ces mots, parut reprendre haleine\u00a0;<br \/>\nPuis, Portia l\u2019\u00e9coutant et respirant \u00e0 peine,<br \/>\nIl poursuivit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Venise, \u00f4 perfide cit\u00e9,<br \/>\n\u00c0 qui le ciel donna la fatale beaut\u00e9\u00a0!<br \/>\nJe respirai cet air dont l\u2019\u00e2me est amollie,<br \/>\nEt dont ton souffle impur empesta l\u2019Italie\u00a0!<br \/>\nPauvre et pieds nus, la nuit, j\u2019errais sous tes palais,<br \/>\nJe regardais tes grands, qu\u2019un peuple de valets<br \/>\nEntoure, et rend pareils \u00e0 des paralytiques,<br \/>\nTes nobles arrogants, et tous tes Magnifiques,<br \/>\nDont l\u2019ombre est salu\u00e9e, et dont aucun ne dort<br \/>\nQue sous un toit de marbre et sur un pav\u00e9 d\u2019or.<\/p>\n<p>Je n\u2019\u00e9tais cependant qu\u2019un p\u00eacheur\u00a0; mais aux f\u00eates,<br \/>\nQuand j\u2019allais au th\u00e9\u00e2tre \u00e9couter les po\u00e8tes,<br \/>\nJe revenais le c\u0153ur plein de haine, et navr\u00e9.<br \/>\nJe lisais, je cherchais\u00a0: c\u2019est ainsi, par degr\u00e9,<br \/>\nQue je chassai, Portia, comme une ombre l\u00e9g\u00e8re,<br \/>\nL\u2019amour de l\u2019Oc\u00e9an, ma richesse premi\u00e8re.<br \/>\nJe vous vis, \u2014 je vendis ma barque et mes filets.<br \/>\nJe ne sais pas pourquoi, ni ce que je voulais,<br \/>\nPourtant je les vendis. C\u2019\u00e9tait ce que sur terre<br \/>\nJ\u2019avais pour tout tr\u00e9sor, ou pour toute mis\u00e8re.<br \/>\nJe me mis \u00e0 courir, emportant en chemin<br \/>\nTout mon bien, qui tenait dans le creux de ma main.<br \/>\nLas de marcher bient\u00f4t, je m\u2019assis, triste et morne,<br \/>\nAu fond d\u2019un carrefour, sur le coin d\u2019une borne.<br \/>\nJ\u2019avais vu par hasard, aupr\u00e8s d\u2019un mauvais lieu<br \/>\nDe la place Saint-Marc, une maison de jeu.<br \/>\nJ\u2019y courus. Je vidai ma main sur une table\u00a0;<br \/>\nPuis, muet, attendant l\u2019arr\u00eat in\u00e9vitable,<br \/>\nJe demeurai debout. Ayant gagn\u00e9 d\u2019abord,<br \/>\nJe r\u00e9solus de suivre et de tenter le sort.<br \/>\nMais pourquoi vous parler de cette nuit terrible\u00a0?<br \/>\nToute une nuit, Portia, le d\u00e9mon invincible<br \/>\nMe cloua sur la place, et je vis devant moi<br \/>\nPi\u00e8ce \u00e0 pi\u00e8ce tomber la fortune d\u2019un roi.<br \/>\nAinsi je demeurai, songeant au fond de l\u2019\u00e2me,<br \/>\nChaque fois qu\u2019en criant tournait la roue inf\u00e2me,<br \/>\nQue la mer \u00e9tait proche, et qu\u2019\u00e0 me recevoir<br \/>\nSerait toujours tout pr\u00eat ce lit profond et noir.<br \/>\nLe banquier cependant, voyant son coffre vide,<br \/>\nMe dit que c\u2019\u00e9tait tout. Chacun d\u2019un \u0153il avide<br \/>\nSuivait mes mouvements\u00a0; je tendis mon manteau.<br \/>\nOn me jeta dedans la valeur d\u2019un ch\u00e2teau,<br \/>\nEt la corruption de trente courtisanes.<\/p>\n<p>Je sortis. \u2014 Je restai trois jours sous les platanes<br \/>\nO\u00f9 je vous avais vue, ayant pour tout espoir,<br \/>\nQuand vous y passeriez, d\u2019attendre et de vous voir.<br \/>\nTout le reste est connu de vous.<br \/>\n\u2014 Bont\u00e9 divine\u00a0!<br \/>\nDit l\u2019enfant, est-ce l\u00e0 tout ce qui vous chagrine\u00a0?<br \/>\nQuoi\u00a0! de n\u2019\u00eatre pas noble\u00a0? Est-ce que vous croyez<br \/>\nQue je vous aimerais plus quand vous le seriez\u00a0?<br \/>\n\u2014 Silence\u00a0! dit Dalti, vous n\u2019\u00eates que la femme<br \/>\nDu p\u00eacheur Zoppieri\u00a0; non, sur ma foi, madame,<br \/>\nRien de plus,<br \/>\n\u2014 Eh\u00a0! quoi, rien, mon amour\u00a0?<br \/>\n\u2014 Rien de plus,<br \/>\nVous dis-je\u00a0; ils sont partis comme ils \u00e9taient venus,<br \/>\nCes biens. Ce fut hier la derni\u00e8re journ\u00e9e<br \/>\nO\u00f9 j\u2019ai (pour vous du moins) tent\u00e9 la destin\u00e9e.<br \/>\nJ\u2019ai perdu\u00a0; voyez donc ce que vous d\u00e9cidez.<br \/>\n\u2014 Vous avez tout perdu\u00a0?<br \/>\n\u2014 Tout, sur trois coups de d\u00e9s\u00a0;<br \/>\nTout, jusqu\u2019\u00e0 mon palais, cette barque except\u00e9e,<br \/>\nQue j\u2019ai depuis longtemps en secret rachet\u00e9e.<br \/>\nMaudissez-moi, Portia\u00a0; mais je ne ferai pas,<br \/>\nSur mon \u00e2me, un effort pour retenir vos pas.<br \/>\nPourquoi je vous ai prise, et sans remords men\u00e9e<br \/>\nAu point de partager ainsi ma destin\u00e9e,<br \/>\nNe le demandez pas. Je l\u2019ai fait\u00a0; c\u2019est assez.<br \/>\nVous pouvez me quitter et partir\u00a0; choisissez.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Portia, d\u00e8s le berceau, d\u2019amour environn\u00e9e,<br \/>\nAvait v\u00e9cu comtesse ainsi qu\u2019elle \u00e9tait n\u00e9e,<br \/>\nJeune, passant sa vie au milieu des plaisirs,<br \/>\nElle avait de bonne heure \u00e9puis\u00e9 les d\u00e9sirs,<\/p>\n<p>Ignorant le besoin, et jamais, sur la terre,<br \/>\nSinon pour l\u2019adoucir, n\u2019ayant vu de mis\u00e8re.<br \/>\nSon p\u00e8re, d\u00e9j\u00e0 vieux, riche et noble seigneur,<br \/>\nQuoique avare, l\u2019aimait, et n\u2019avait de bonheur<br \/>\nQu\u2019\u00e0 la voir admirer, et quand on disait d\u2019elle<br \/>\nQu\u2019\u00e9tant la plus heureuse elle \u00e9tait la plus belle\u00a0;<br \/>\nCar tout lui souriait, et m\u00eame son \u00e9poux,<br \/>\nOnorio, n\u2019avait pli\u00e9 les deux genoux<br \/>\nQue devant elle et Dieu. Cependant, en silence,<br \/>\nComme Dalti parlait, sur l\u2019Oc\u00e9an immense<br \/>\nLongtemps elle sembla porter ses yeux errants.<br \/>\nL\u2019horizon \u00e9tait vide, et les flots transparents<br \/>\nNe refl\u00e9taient au loin, sur leur ab\u00eeme sombre,<br \/>\nQue l\u2019astre au p\u00e2le front qui s\u2019y mirait dans l\u2019ombre.<br \/>\nDalti la regardait, mais sans dire un seul mot.<\/p>\n<p>\u2014 Avait-elle h\u00e9sit\u00e9\u00a0? \u2014 je ne sais\u00a0; \u2014 mais bient\u00f4t,<br \/>\nComme une tendre fleur que le vent d\u00e9racine,<br \/>\nFaible, et qui lentement sur sa tige s\u2019incline\u00a0:<br \/>\nTelle elle d\u00e9tourna la t\u00eate, et lentement<br \/>\nS\u2019inclina tout en pleurs jusqu\u2019\u00e0 son jeune amant.<br \/>\n\u00ab\u00a0Songez bien, dit Dalti, que je ne suis, comtesse,<br \/>\nQu\u2019un p\u00eacheur\u00a0; que demain, qu\u2019apr\u00e8s, et que sans cesse<br \/>\nJe serai ce p\u00eacheur. Songez bien que tous deux<br \/>\nAvant qu\u2019il soit longtemps nous allons \u00eatre vieux\u00a0;<br \/>\nQue je mourrai peut-\u00eatre avant vous.<br \/>\n\u2014 Dieu rassemble<br \/>\nLes amants, dit Portia\u00a0; nous partirons ensemble.<br \/>\nTon ange en t\u2019emportant me prendra dans ses bras.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais le p\u00eacheur se tut, car il ne <i>croyait<\/i> pas.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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