{"id":10599,"date":"2025-04-22T16:17:07","date_gmt":"2025-04-22T14:17:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=10599"},"modified":"2025-04-22T16:17:07","modified_gmt":"2025-04-22T14:17:07","slug":"une-bonne-fortune","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/une-bonne-fortune\/","title":{"rendered":"Une bonne fortune"},"content":{"rendered":"<p>I<\/p>\n<p>C\u2019est un fait reconnu, qu\u2019une bonne fortune<br \/>\nEst un sujet divin pour un in-octavo.<br \/>\nAinsi donc, bravement, je vais en conter une ;<br \/>\nLe scandale est de mode ; il se relie en veau.<br \/>\nC\u2019est un go\u00fbt naturel, qui va jusqu\u2019\u00e0 la Lune ;<br \/>\nDepuis Endymion, on sait ce qu\u2019elle vaut.<\/p>\n<p>II<\/p>\n<p>Ce qu\u2019on fait maintenant, on le dit ; et la cause<br \/>\nEn est bien excusable : on fait si peu de chose !<br \/>\nMais, si peu qu\u2019il ait fait, chacun trouve \u00e0 son gr\u00e9<br \/>\nDe le voir par \u00e9crit d\u00fbment enregistr\u00e9 ;<br \/>\nChacun sait aujourd\u2019hui quand il fait de la prose ;<br \/>\nLe si\u00e8cle est, \u00e0 vrai dire, un mandarin lettr\u00e9.<\/p>\n<p>III<\/p>\n<p>Il faut en convenir, l\u2019antique Modestie<br \/>\nFaisait b\u00e2iller son monde, et nous n\u2019y tenions plus.<br \/>\nGr\u00e2ce \u00e0 Dieu, pour New-York elle est enfin partie ;<br \/>\nC\u2019\u00e9tait un vieux rameau de l\u2019arbre de la vie :<br \/>\nEt tant de pauvres gens, d\u2019ailleurs, s\u2019y sont pendus,<br \/>\nQu\u2019il n\u2019est pas \u00e9tonnant qu\u2019elle ait les bras rompus.<\/p>\n<p>IV<\/p>\n<p>Le scandale, au contraire, a cela d\u2019admirable,<br \/>\nQu\u2019\u00e9tant vieux comme H\u00e9rode, il est toujours nouveau,<br \/>\nQue voil\u00e0 cinq mille ans qu\u2019on le trouve adorable :<br \/>\nToujours frais, toujours gai, vrai Tithon de la Fable,<br \/>\nQue l\u2019Aurore, au lever, rend plus jeune et plus beau,<br \/>\nEt que V\u00e9nus, le soir, endort dans un berceau.<\/p>\n<p>V<\/p>\n<p>Apprenez donc, lecteur, que je viens d\u2019Allemagne.<br \/>\nVous savez, en \u00e9t\u00e9, comme on s\u2019ennuie ici ;<br \/>\nEn outre, pour mon compte, ayant quelque souci,<br \/>\nJe m\u2019en fus prendre \u00e0 Bade un semblant de campagne.<br \/>\n(Bade est un parc anglais fait sur une montagne,<br \/>\nAyant quelque rapport avec Montmorency.)<\/p>\n<p>VI<\/p>\n<p>Vers le mois de juillet, quiconque a de l\u2019usage<br \/>\nEt porte du respect au boulevard de Gand<br \/>\nSait que le vrai bon ton ordonne absolument<br \/>\n\u00c0 tout \u00eatre cr\u00e9\u00e9 poss\u00e9dant \u00e9quipage<br \/>\nDe se pr\u00e9cipiter sur ce petit village,<br \/>\nEt de s\u2019y bousculer impitoyablement.<\/p>\n<p>VII<\/p>\n<p>Les dames de Paris savent par la gazette<br \/>\nQue l\u2019air de Bade est noble, et parfaitement sain.<br \/>\nComme on va chez Herbault faire un peu de toilette,<br \/>\nOn fait de la sant\u00e9 l\u00e0-bas ; c\u2019est une empl\u00e8te :<br \/>\nDes roses au visage, et de la neige au sein ;<br \/>\nCe qui n\u2019est d\u00e9fendu par aucun m\u00e9decin.<\/p>\n<p>VIII<\/p>\n<p>Bien entendu, d\u2019ailleurs, que le but du voyage<br \/>\nEst de prendre les eaux ; c\u2019est un compte r\u00e9gl\u00e9.<br \/>\nD\u2019eau, je n\u2019en ai point vu lorsque j\u2019y suis all\u00e9 ;<br \/>\nMais qu\u2019on en puisse voir, je n\u2019en mets rien en gage ;<br \/>\nJe crois m\u00eame, en honneur, que l\u2019eau du voisinage<br \/>\nA, quand on l\u2019examine, un petit go\u00fbt sal\u00e9.<\/p>\n<p>IX<\/p>\n<p>Or, comme on a dans\u00e9 tout l\u2019hiver, on est lasse ;<br \/>\nOn accourt donc \u00e0 Bade avec l\u2019intention<br \/>\nDe n\u2019y pas soup\u00e7onner l\u2019ombre d\u2019un violon.<br \/>\nMais, d\u00e8s qu\u2019il y fait nuit, que voulez-vous qu\u2019on fasse ?<br \/>\nPersonne au vieux Ch\u00e2teau, personne \u00e0 la Terrasse ;<br \/>\nOn entre \u00e0 la maison de Conversation.<\/p>\n<p>X<\/p>\n<p>Cette maison se trouve \u00eatre un gros bloc fossile,<br \/>\nB\u00e2ti de vive force \u00e0 grands coups de moellon ;<br \/>\nC\u2019est comme un temple grec, tout recouvert en tuile ;<br \/>\nUne esp\u00e8ce de grange avec un p\u00e9ristyle,<br \/>\nJe ne sais quoi d\u2019informe et n\u2019ayant pas de nom ;<br \/>\nComme un grenier \u00e0 foin, b\u00e2tard du Parth\u00e9non.<\/p>\n<p>XI<\/p>\n<p>J\u2019ignore vers quel temps Belz\u00e9buth l\u2019a construite.<br \/>\nPeut-\u00eatre est-ce un mammouth du r\u00e8gne min\u00e9ral.<br \/>\nJe la prendrais plut\u00f4t pour quelque a\u00e9rolithe,<br \/>\nTomb\u00e9e un jour de pluie, au temps du carnaval.<br \/>\nQuoi qu\u2019il en soit du moins, les flancs de l\u2019animal<br \/>\nSont construits tout \u00e0 point pour l\u2019\u00e2me qui l\u2019habite.<\/p>\n<p>XII<\/p>\n<p>Cette \u00e2me, c\u2019est le jeu ; mettez bas le chapeau,<br \/>\nVous qui venez ici, mettez bas l\u2019esp\u00e9rance.<br \/>\nDerri\u00e8re ces piliers, dans cette salle immense,<br \/>\nS\u2019\u00e9tale un tapis vert, sur lequel se balance<br \/>\nUn grand lustre blafard au bout d\u2019un oripeau<br \/>\nQue dispute \u00e0 la nuit une pourpre en lambeau.<\/p>\n<p>XIII<\/p>\n<p>L\u00e0, du soir au matin, roule le grand peut-\u00eatre,<br \/>\nLe hasard, noir flambeau de ces si\u00e8cles d\u2019ennui,<br \/>\nLe seul qui dans le ciel flotte encore aujourd\u2019hui.<br \/>\nUn bal est \u00e0 deux pas ; \u00e0 travers la fen\u00eatre,<br \/>\nOn le voit \u00e7\u00e0 et l\u00e0 bondir et dispara\u00eetre<br \/>\nComme un chevreau lascif qu\u2019une abeille poursuit.<\/p>\n<p>XIV<\/p>\n<p>Les croupiers nasillards chevrotent en cadence,<br \/>\nAu son des instruments, leurs mots myst\u00e9rieux ;<br \/>\nTout est joie et chansons ; la roulette commence :<br \/>\nIls lui donnent le branle, ils la mettent en danse,<br \/>\nEt, ratissant gaiement l\u2019or qui scintille aux yeux,<br \/>\nIls jardinent ainsi sur un rhythme joyeux.<\/p>\n<p>XV<\/p>\n<p>L\u2019abreuvoir est public, et qui veut vient y boire.<br \/>\nJ\u2019ai vu les paysans, fils de la For\u00eat-Noire,<br \/>\nLeurs b\u00e2tons \u00e0 la main, entrer dans ce r\u00e9duit ;<br \/>\nJe les ai vu pench\u00e9s sur la bille d\u2019ivoire,<br \/>\nAyant \u00e0 travers champs couru toute la nuit,<br \/>\nFuyards d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s de quelque honn\u00eate lit ;<\/p>\n<p>XVI<\/p>\n<p>Je les ai vus debout, sous la lampe enfum\u00e9e,<br \/>\nAvec leur veste rouge et leurs souliers boueux,<br \/>\nTournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux,<br \/>\nPoser sous les r\u00e2teaux la sueur d\u2019une ann\u00e9e,<br \/>\nEt l\u00e0, muets d\u2019horreur devant la Destin\u00e9e,<br \/>\nSuivre des yeux leur pain qui courait devant eux !<\/p>\n<p>XVII<\/p>\n<p>Dirai-je qu\u2019ils perdaient ? H\u00e9las ! ce n\u2019\u00e9tait gu\u00e8res.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait bien vite fait de leur vider les mains.<br \/>\nIls regardaient alors toutes ces \u00e9trang\u00e8res,<br \/>\nCet or, ces volupt\u00e9s, ces belles passag\u00e8res,<br \/>\nTout ce monde enchant\u00e9 de la saison des bains,<br \/>\nQui s\u2019en va sans poser le pied sur les chemins.<\/p>\n<p>XVIII<\/p>\n<p>Ils couraient, ils partaient, tout ivres de lumi\u00e8re,<br \/>\nEt la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau.<br \/>\nCes mains vides, ces mains qui labourent la terre,<br \/>\nIl fallait les \u00e9tendre, en rentrant au hameau,<br \/>\nPour trouver \u00e0 t\u00e2tons les murs de la chaumi\u00e8re.<br \/>\nL\u2019a\u00efeule au coin du feu, les enfants au berceau !<\/p>\n<p>XIX<\/p>\n<p>\u00d4 toi, P\u00e8re immortel, dont le Fils s\u2019est fait homme,<br \/>\nSi jamais ton jour vient, Dieu juste, \u00f4 Dieu vengeur !\u2026<br \/>\nJ\u2019oublie \u00e0 tout moment que je suis gentilhomme.<br \/>\nRevenons \u00e0 mon fait : tout chemin m\u00e8ne \u00e0 Rome.<br \/>\nCes pauvres paysans (pardonne-moi, lecteur),<br \/>\nCes pauvres paysans, je les ai sur le c\u0153ur.<\/p>\n<p>XX<\/p>\n<p>Me voici donc \u00e0 Bade : et vous pensez, sans doute,<br \/>\nPuisque j\u2019ai commenc\u00e9 par vous parler du jeu,<br \/>\nQue j\u2019eus pour premier soin d\u2019y perdre quelque peu.<br \/>\nVous ne vous trompez pas, je vous en fais l\u2019aveu.<br \/>\nDe m\u00eame que pour mettre une arm\u00e9e en d\u00e9route,<br \/>\nIl ne faut qu\u2019un poltron qui lui montre la route ;<\/p>\n<p>XXI<\/p>\n<p>De m\u00eame, dans ma bourse, il ne faut qu\u2019un \u00e9cu<br \/>\nQui tourne les talons, et le reste est perdu.<br \/>\nTout ce que je poss\u00e8de a quelque ressemblance<br \/>\nAux moutons de Panurge ; au premier qui commence,<br \/>\nVoil\u00e0 Panurge \u00e0 sec et son troupeau tondu.<br \/>\nH\u00e9las ! le premier pas se fait sans qu\u2019on y pense.<\/p>\n<p>XXII<\/p>\n<p>Ma poche est comme une \u00eele escarp\u00e9e et sans bords,<br \/>\nOn n\u2019y saurait rentrer quand on en est dehors.<br \/>\nAu moindre fil cass\u00e9, l\u2019\u00e9cheveau se d\u00e9vide :<br \/>\nEntra\u00eenement funeste, et d\u2019autant plus perfide,<br \/>\nQue j\u2019eus de tous les temps la sainte horreur du vide,<br \/>\nEt qu\u2019apr\u00e8s le combat je r\u00eave \u00e0 tous mes morts.<\/p>\n<p>XXIII<\/p>\n<p>Un soir, venant de perdre une bataille honn\u00eate,<br \/>\nNe poss\u00e9dant plus rien qu\u2019un grand mal \u00e0 la t\u00eate,<br \/>\nJe regardais le ciel, \u00e9tendu sur un banc,<br \/>\nEt songeais, dans mon \u00e2me, aux h\u00e9ros d\u2019Ossian.<br \/>\nJe pensai tout \u00e0 coup \u00e0 faire une conqu\u00eate ;<br \/>\nIl tressaillit en moi des phrases de roman.<\/p>\n<p>XXIV<\/p>\n<p>Il ne faudrait pourtant, me disais-je \u00e0 moi-m\u00eame,<br \/>\nQu\u2019une permission de Notre-Seigneur Dieu,<br \/>\nPour qu\u2019il v\u00eent \u00e0 passer quelque femme en ce lieu.<br \/>\nLes bosquets sont d\u00e9serts ; la chaleur est extr\u00eame ;<br \/>\nLes vents sont \u00e0 l\u2019amour ; l\u2019horizon est en feu ;<br \/>\nToute femme, ce soir, doit d\u00e9sirer qu\u2019on l\u2019aime.<\/p>\n<p>XXV<\/p>\n<p>S\u2019il venait \u00e0 passer, sous ces grands marronniers,<br \/>\nQuelque alerte beaut\u00e9 de l\u2019\u00e9cole flamande,<br \/>\nUne ronde fillette, \u00e9chapp\u00e9e \u00e0 T\u00e9niers,<br \/>\nOu quelque ange pensif de candeur allemande :<br \/>\nUne vierge en or fin d\u2019un livre de l\u00e9gende,<br \/>\nDans un flot de velours tra\u00eenant ses petits pieds ;<\/p>\n<p>XXVI<\/p>\n<p>Elle viendrait par l\u00e0, de cette sombre all\u00e9e,<br \/>\nMarchant \u00e0 pas de biche, avec un air boudeur,<br \/>\n\u00c9coutant murmurer le vent dans la feuill\u00e9e,<br \/>\nDe paresse amoureuse et de langueur voil\u00e9e,<br \/>\nDans ses doigts inquiets tourmentant une fleur,<br \/>\nLe printemps sur la joue, et le ciel dans le c\u0153ur.<\/p>\n<p>XXVII<\/p>\n<p>Elle s\u2019arr\u00eaterait l\u00e0-bas, sous la tonnelle.<br \/>\nJe ne lui dirais rien, j\u2019irais tout simplement<br \/>\nMe mettre \u00e0 deux genoux par terre devant elle,<br \/>\nRegarder dans ses yeux l\u2019azur du firmament,<br \/>\nEt pour toute faveur la prier seulement<br \/>\nDe se laisser aimer d\u2019une amour immortelle.<\/p>\n<p>XXVIII<\/p>\n<p>Comme j\u2019en \u00e9tais l\u00e0 de mon raisonnement,<br \/>\nEnfonc\u00e9 jusqu\u2019au cou dans cette r\u00eaverie,<br \/>\nUne bonne passa, qui tenait un enfant.<br \/>\nJe crus m\u2019apercevoir que le pauvre innocent<br \/>\nAvait dans ses grands yeux quelque m\u00e9lancolie.<br \/>\nAyant toujours aim\u00e9 cet \u00e2ge \u00e0 la folie,<\/p>\n<p>XXIX<\/p>\n<p>Et, ne pouvant souffrir de le voir maltrait\u00e9,<br \/>\nJe fus \u00e0 la rencontre, et m\u2019enquis de la bonne<br \/>\nQuel motif de col\u00e8re ou de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9<br \/>\nAvait du ch\u00e9rubin d\u00e9rob\u00e9 la gaiet\u00e9.<br \/>\n\u00ab Quoi qu\u2019il ait fait d\u2019abord, je veux qu\u2019on lui pardonne,<br \/>\nLui dis-je, et ce qu\u2019il veut, je veux qu\u2019on le lui donne. \u00bb<\/p>\n<p>XXX<\/p>\n<p>(C\u2019est mon opinion de g\u00e2ter les enfants.)<br \/>\nLe marmot l\u00e0-dessus, m\u2019accueillant d\u2019un sourire,<br \/>\nD\u2019abord \u00e0 me r\u00e9pondre h\u00e9sita quelque temps ;<br \/>\nPuis il tendit la main, et finit par me dire :<br \/>\n\u00ab Qu\u2019il n\u2019avait pas de quoi donner aux mendiants. \u00bb<br \/>\nLe ton dont il le dit, je ne peux pas l\u2019\u00e9crire.<\/p>\n<p>XXXI<\/p>\n<p>Mais vous savez, lecteur, que j\u2019\u00e9tais ruin\u00e9 ;<br \/>\nJ\u2019avais encor, je crois, deux \u00e9cus dans ma bourse ;<br \/>\nC\u2019\u00e9tait, en v\u00e9rit\u00e9, mon unique ressource,<br \/>\nLa seule goutte d\u2019eau qui rest\u00e2t dans la source,<br \/>\nLe seul verre de vin pour mon prochain d\u00een\u00e9 ;<br \/>\nJe les tirai bien vite, et je les lui donnai.<\/p>\n<p>XXXII<\/p>\n<p>Il les prit sans fa\u00e7on, et s\u2019en fut de la sorte.<br \/>\n\u00c0 quelques jours de l\u00e0, comme j\u2019\u00e9tais au lit,<br \/>\nLa Fortune, en passant, vint frapper \u00e0 ma porte.<br \/>\nJe re\u00e7us de Paris une somme assez forte,<br \/>\nEt, tr\u00e8s-heureusement, il me vint \u00e0 l\u2019esprit<br \/>\nDe payer l\u2019h\u00f4telier qui m\u2019avait fait cr\u00e9dit.<\/p>\n<p>XXXIII<\/p>\n<p>Mon marmot cependant se trouvait une fille,<br \/>\nAnglaise de naissance et de bonne famille.<br \/>\nOr, la veille du jour fix\u00e9 pour mon d\u00e9part,<br \/>\nJe vins \u00e0 rencontrer sa m\u00e8re, par hasard.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait au bal. \u2014 Au bal, il faut bien qu\u2019on babille :<br \/>\nJe fis donc pour le mieux mon m\u00e9tier de bavard.<\/p>\n<p>XXXIV<\/p>\n<p>Une goutte de lait dans la plaine \u00e9th\u00e9r\u00e9e<br \/>\nTomba, dit-on, jadis, du haut du firmament.<br \/>\nLa Nuit, qui sur son char passait en ce moment,<br \/>\nVit ce p\u00e2le sillon sur sa mer azur\u00e9e,<br \/>\nSecouant les plis de sa robe nacr\u00e9e,<br \/>\nFit au ruisseau c\u00e9leste un lit de diamant.<\/p>\n<p>XXXV<\/p>\n<p>Les Grecs, enfants g\u00e2t\u00e9s des Filles de M\u00e9moire,<br \/>\nDe miel et d\u2019ambroisie ont dor\u00e9 cette histoire ;<br \/>\nMais j\u2019en veux dire un point qui fut ignor\u00e9 d\u2019eux :<br \/>\nC\u2019est que, lorsque Junon vit son beau sein d\u2019ivoire<br \/>\nEn un fleuve de lait changer ainsi les cieux,<br \/>\nElle eut peur tout \u00e0 coup du souverain des dieux.<\/p>\n<p>XXXVI<\/p>\n<p>Elle voulut poser ses mains sur sa poitrine ;<br \/>\nEt, sentant ruisseler sa mamelle divine,<br \/>\nPour \u00e9pargner l\u2019Olympe, elle se d\u00e9tourna ;<br \/>\nLe soleil \u00e9tait loin, la terre \u00e9tait voisine ;<br \/>\nSur notre pauvre argile une goutte en tomba ;<br \/>\nTout ce que nous aimons nous est venu de l\u00e0.<\/p>\n<p>XXXVII<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait un bel enfant que cette jeune m\u00e8re ;<br \/>\nUn v\u00e9ritable enfant, \u2014 et la riche Angleterre<br \/>\nPlus d\u2019une fois dans l\u2019eau jettera son filet<br \/>\nAvant d\u2019y retrouver une perle aussi ch\u00e8re ;<br \/>\nEn v\u00e9rit\u00e9, lecteur, pour faire son portrait,<br \/>\nJe ne puis mieux trouver qu\u2019une goutte de lait.<\/p>\n<p>XXXVIII<\/p>\n<p>Jamais le voile blanc de la m\u00e9lancolie<br \/>\nNe fut plus transparent sur un sang plus vermeil.<br \/>\nJe m\u2019assis aupr\u00e8s d\u2019elle et parlai d\u2019Italie ;<br \/>\nCar elle connaissait le pays sans pareil.<br \/>\nElle en venait, h\u00e9las ! \u00e0 sa froide patrie<br \/>\nRapportant dans son c\u0153ur un rayon du soleil.<\/p>\n<p>XXXIX<\/p>\n<p>Nous caus\u00e2mes longtemps ; elle \u00e9tait simple et bonne<br \/>\nNe sachant pas le mal, elle faisait le bien ;<br \/>\nDes richesses du c\u0153ur elle me fit l\u2019aum\u00f4ne ;<br \/>\nEt, tout en \u00e9coutant comme le c\u0153ur se donne,<br \/>\nSans oser y penser je lui donnai le mien ;<br \/>\nElle emporta ma vie, et n\u2019en sut jamais rien.<\/p>\n<p>XL<\/p>\n<p>Le soir, en revenant, apr\u00e8s la contredanse,<br \/>\nJe lui donnai le bras, nous entr\u00e2mes au jeu ;<br \/>\nCar on ne peut sortir autrement de ce lieu,<br \/>\n\u00ab Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense,<br \/>\nD\u2019ici jusque chez vous faire quelque d\u00e9pense ;<br \/>\nPour votre dernier jour il faut jouer un peu. \u00bb<\/p>\n<p>XLI<\/p>\n<p>Elle me fit asseoir avec un doux sourire.<br \/>\nJe ne sais quel caprice alors la conseilla ;<br \/>\nElle \u00e9tendit la main et me dit : \u00ab Jouez l\u00e0. \u00bb<br \/>\nPar cet ange aux yeux bleus je me laissai conduire,<br \/>\nEt je n\u2019ai pas besoin, mon ami, de vous dire<br \/>\nQu\u2019avec quelques louis mon num\u00e9ro gagna.<\/p>\n<p>XLII<\/p>\n<p>Nous jou\u00e2mes ainsi pendant une heure enti\u00e8re,<br \/>\nEt je vis devant moi tomber tout un tr\u00e9sor ;<br \/>\nSi c\u2019\u00e9tait rouge ou noir, je ne m\u2019en souviens gu\u00e8re ;<br \/>\nSi c\u2019\u00e9tait dix ou vingt, je n\u2019en sais rien encor ;<br \/>\nJe partais pour la France, elle pour l\u2019Angleterre,<br \/>\nEt je sortis de l\u00e0, les deux mains pleines d\u2019or.<\/p>\n<p>XLIII<\/p>\n<p>Quand je rentrai chez moi, je vis cette richesse,<br \/>\nJe me souvins alors de ce jour de d\u00e9tresse<br \/>\nO\u00f9 j\u2019avais \u00e0 l\u2019enfant donn\u00e9 mes deux \u00e9cus.<br \/>\nC\u2019\u00e9tait par charit\u00e9 : je les croyais perdus.<br \/>\nDe celui qui voit tout je compris la sagesse :<br \/>\nLa m\u00e8re, ce soir-l\u00e0, me les avait rendus.<\/p>\n<p>XLIV<\/p>\n<p>Lecteur, si je n\u2019ai pas la m\u00e9moire \u00e9gar\u00e9e,<br \/>\nJe t\u2019ai promis, je crois, en commen\u00e7ant ceci,<br \/>\nUne bonne fortune : elle finit ainsi.<br \/>\nMon bonheur, tu le vois, v\u00e9cut une soir\u00e9e ;<br \/>\nJ\u2019en connais cependant de plus longue dur\u00e9e<br \/>\nQue je ne voudrais pas changer pour celui-ci.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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