{"id":10598,"date":"2025-04-22T16:17:08","date_gmt":"2025-04-22T14:17:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/?post_type=poemes&#038;p=10598"},"modified":"2025-04-22T16:17:08","modified_gmt":"2025-04-22T14:17:08","slug":"rolla","status":"publish","type":"poemes","link":"https:\/\/www.rimes.fr\/blog\/poemes\/rolla\/","title":{"rendered":"Rolla"},"content":{"rendered":"<p>Regrettez-vous le temps o\u00f9 le ciel sur la terre<br \/>\nMarchait et respirait dans un peuple de dieux ?<br \/>\nO\u00f9 V\u00e9nus Astart\u00e9, fille de l\u2019onde am\u00e8re,<br \/>\nSecouait, vierge encor, les larmes de sa m\u00e8re,<br \/>\nEt f\u00e9condait le monde en tordant ses cheveux ?<br \/>\nRegrettez-vous le temps o\u00f9 les Nymphes lascives<br \/>\nOndoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux,<br \/>\nEt d\u2019un \u00e9clat de rire aga\u00e7aient sur les rives<br \/>\nLes Faunes indolents couch\u00e9s dans les roseaux ?<br \/>\nO\u00f9 les sources tremblaient des baisers de Narcisse ?<br \/>\nO\u00f9, du nord au midi, sur la cr\u00e9ation<br \/>\nHercule promenait l\u2019\u00e9ternelle justice<br \/>\nSous son manteau sanglant, taill\u00e9 dans un lion ?<br \/>\nO\u00f9 les Sylvains moqueurs, dans l\u2019\u00e9corce des ch\u00eanes,<br \/>\nAvec les rameaux verts se balan\u00e7aient au vent,<br \/>\nEt sifflaient dans l\u2019\u00e9cho la chanson du passant ?<br \/>\nO\u00f9 tout \u00e9tait divin, jusqu\u2019aux douleurs humaines,<br \/>\nO\u00f9 le monde adorait ce qu\u2019il tue aujourd\u2019hui,<br \/>\nO\u00f9 quatre mille dieux n\u2019avaient pas un ath\u00e9e,<br \/>\nO\u00f9 tout \u00e9tait heureux, except\u00e9 Prom\u00e9th\u00e9e,<br \/>\nFr\u00e8re a\u00een\u00e9 de Satan, qui tomba comme lui ?<br \/>\n\u2014 Et, quand tout fut chang\u00e9, le ciel, la terre et l\u2019homme,<br \/>\nQuand le berceau du monde en devint le cercueil,<br \/>\nQuand l\u2019ouragan du Nord sur les d\u00e9bris de Rome<br \/>\nDe sa sombre avalanche \u00e9tendit le linceul, \u2014<\/p>\n<p>Regrettez-vous le temps o\u00f9 d\u2019un si\u00e8cle barbare<br \/>\nNaquit un si\u00e8cle d\u2019or, plus fertile et plus beau ?<br \/>\nO\u00f9 le vieil univers fendit avec Lazare<br \/>\nDe son front rajeuni la pierre du tombeau ?<br \/>\nRegrettez-vous le temps o\u00f9 nos vieilles romances<br \/>\nOuvraient leurs ailes d\u2019or vers leur monde enchant\u00e9 ?<br \/>\nO\u00f9 tous nos monuments et toutes nos croyances<br \/>\nPortaient le manteau blanc de leur virginit\u00e9 ?<br \/>\nO\u00f9, sous la main du Christ, tout venait de rena\u00eetre ?<br \/>\nO\u00f9 le palais du prince, et la maison du pr\u00eatre,<br \/>\nPortant la m\u00eame croix sur leur front radieux,<br \/>\nSortaient de la montagne en regardant les cieux ?<br \/>\nO\u00f9 Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre,<br \/>\nS\u2019agenouillant au loin dans leurs robes de pierre,<br \/>\nSur l\u2019orgue universel des peuples prostern\u00e9s<br \/>\nEntonnaient l\u2019hosanna des si\u00e8cles nouveau-n\u00e9s ?<br \/>\nLe temps o\u00f9 se faisait tout ce qu\u2019a dit l\u2019histoire ;<br \/>\nO\u00f9 sur les saints autels les crucifix d\u2019ivoire<br \/>\nOuvraient des bras sans tache et blancs comme le lait ;<br \/>\nO\u00f9 la Vie \u00e9tait jeune, \u2014 o\u00f9 la Mort esp\u00e9rait ?<\/p>\n<p>\u00d4 Christ ! je ne suis pas de ceux que la pri\u00e8re<br \/>\nDans tes temples muets am\u00e8ne \u00e0 pas tremblants ;<br \/>\nJe ne suis pas de ceux qui vont \u00e0 ton Calvaire,<br \/>\nEn se frappant le c\u0153ur, baiser tes pieds sanglants ;<br \/>\nEt je reste debout sous tes sacr\u00e9s portiques,<br \/>\nQuand ton peuple fid\u00e8le, autour des noirs arceaux,<br \/>\nSe courbe en murmurant sous le vent des cantiques,<br \/>\nComme au souffle du nord un peuple de roseaux.<br \/>\nJe ne crois pas, \u00f4 Christ ! \u00e0 ta parole sainte :<br \/>\nJe suis venu trop tard dans un monde trop vieux.<br \/>\nD\u2019un si\u00e8cle sans espoir na\u00eet un si\u00e8cle sans crainte ;<br \/>\nLes com\u00e8tes du n\u00f4tre ont d\u00e9peupl\u00e9 les cieux.<br \/>\nMaintenant le hasard prom\u00e8ne au sein des ombres<br \/>\nDe leurs illusions les mondes r\u00e9veill\u00e9s ;<br \/>\nL\u2019esprit des temps pass\u00e9s, errant sur leurs d\u00e9combres,<br \/>\nJette au gouffre \u00e9ternel tes anges mutil\u00e9s.<br \/>\nLes clous du Golgotha te soutiennent \u00e0 peine ;<br \/>\nSous ton divin tombeau le sol s\u2019est d\u00e9rob\u00e9 :<br \/>\nTa gloire est morte, \u00f4 Christ ! et sur nos croix d\u2019\u00e9b\u00e8ne<br \/>\nTon cadavre c\u00e9leste en poussi\u00e8re est tomb\u00e9 !<\/p>\n<p>Eh bien, qu\u2019il soit permis d\u2019en baiser la poussi\u00e8re<br \/>\nAu moins cr\u00e9dule enfant de ce si\u00e8cle sans foi,<br \/>\nEt de pleurer, \u00f4 Christ ! sur cette froide terre<br \/>\nQui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi !<br \/>\nOh ! maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie ?<br \/>\nDu plus pur de ton sang tu l\u2019avais rajeunie ;<br \/>\nJ\u00e9sus, ce que tu fis, qui jamais le fera ?<br \/>\nNous, vieillards n\u00e9s d\u2019hier, qui nous rajeunira ?<\/p>\n<p>Nous sommes aussi vieux qu\u2019au jour de ta naissance.<br \/>\nNous attendons autant, nous avons plus perdu.<br \/>\nPlus livide et plus froid, dans son cercueil immense<br \/>\nPour la seconde fois Lazare est \u00e9tendu.<br \/>\nO\u00f9 donc est le Sauveur pour entr\u2019ouvrir nos tombes ?<br \/>\nO\u00f9 donc le vieux saint Paul haranguant les Romains,<br \/>\nSuspendant tout un peuple \u00e0 ses haillons divins ?<br \/>\nO\u00f9 donc est le C\u00e9nacle ? o\u00f9 donc les Catacombes ?<br \/>\nAvec qui marche donc l\u2019aur\u00e9ole de feu ?<br \/>\nSur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine ?<br \/>\nO\u00f9 donc vibre dans l\u2019air une voix plus qu\u2019humaine ?<br \/>\nQui de nous, qui de nous va devenir un Dieu ?<\/p>\n<p>La Terre est aussi vieille, aussi d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e,<br \/>\nElle branle une t\u00eate aussi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e<br \/>\nQue lorsque Jean parut sur le sable des mers,<br \/>\nEt que la moribonde, \u00e0 sa parole sainte<br \/>\nTressaillant tout \u00e0 coup comme une femme enceinte,<br \/>\nSentit bondir en elle un nouvel univers.<br \/>\nLes jours sont revenus de Claude et de Tib\u00e8re ;<br \/>\nTout ici, comme alors, est mort avec le temps,<br \/>\nEt Saturne est au bout du sang de ses enfants ;<br \/>\nMais l\u2019esp\u00e9rance humaine est lasse d\u2019\u00eatre m\u00e8re,<br \/>\nEt, le sein tout meurtri d\u2019avoir tant allait\u00e9,<br \/>\nElle fait son repos de sa st\u00e9rilit\u00e9.<\/p>\n<p>II<\/p>\n<p>De tous les d\u00e9bauch\u00e9s de la ville du monde<br \/>\nO\u00f9 le libertinage est \u00e0 meilleur march\u00e9,<br \/>\nDe la plus vieille en vice et de la plus f\u00e9conde,<br \/>\nJe veux dire Paris, \u2014 le plus grand d\u00e9bauch\u00e9<br \/>\n\u00c9tait Jacques Rolla. \u2014 Jamais, dans les tavernes,<br \/>\nSous les rayons tremblants des blafardes lanternes,<br \/>\nPlus indocile enfant ne s\u2019\u00e9tait accoud\u00e9<br \/>\nSur une table chaude ou sur un coup de d\u00e9.<br \/>\nCe n\u2019\u00e9tait pas Rolla qui gouvernait sa vie,<br \/>\nC\u2019\u00e9taient ses passions ; \u2014 il les laissait aller<br \/>\nComme un p\u00e2tre assoupi regarde l\u2019eau couler.<br \/>\nElles vivaient ; \u2014 son corps \u00e9tait l\u2019h\u00f4tellerie<br \/>\nO\u00f9 s\u2019\u00e9taient attabl\u00e9s ces p\u00e2les voyageurs ;<br \/>\nTant\u00f4t pour y briser les lits et les murailles,<br \/>\nPour s\u2019y chercher dans l\u2019ombre, et s\u2019ouvrir les entrailles<br \/>\nComme des cerfs en rut et des gladiateurs ;<br \/>\nTant\u00f4t pour y chanter, en s\u2019enivrant ensemble,<br \/>\nComme de gais oiseaux qu\u2019un coup de vent rassemble,<br \/>\nEt qui, pour vingt amours, n\u2019ont qu\u2019un arbuste en fleurs.<br \/>\nLe p\u00e8re de Rolla, gentill\u00e2tre imb\u00e9cile,<br \/>\nL\u2019avait fait \u00e9lever comme un riche h\u00e9ritier,<br \/>\nSans songer que lui-m\u00eame, \u00e0 sa petite ville,<br \/>\nIl avait de son bien mang\u00e9 plus de moiti\u00e9.<br \/>\nEn sorte que Rolla, par un beau soir d\u2019automne,<br \/>\nSe vit \u00e0 dix-neuf ans ma\u00eetre de sa personne, \u2014<br \/>\nEt n\u2019ayant dans la main ni talent ni m\u00e9tier.<br \/>\nIl e\u00fbt trouv\u00e9 d\u2019ailleurs tout travail impossible ;<br \/>\nUn gagne-pain quelconque, un m\u00e9tier de valet,<br \/>\nSoulevait sur sa l\u00e8vre un rire inextinguible.<br \/>\nAinsi, mordant \u00e0 m\u00eame au peu qu\u2019il poss\u00e9dait,<br \/>\nIl resta grand seigneur tel que Dieu l\u2019avait fait.<\/p>\n<p>Hercule, fatigu\u00e9 de sa t\u00e2che \u00e9ternelle,<br \/>\nS\u2019assit un jour, dit-on, entre un double chemin.<br \/>\nIl vit la Volupt\u00e9 qui lui tendait la main :<br \/>\nIl suivit la Vertu, qui lui sembla plus belle.<br \/>\nAujourd\u2019hui rien n\u2019est beau, ni le mal ni le bien.<br \/>\nCe n\u2019est pas notre temps qui s\u2019arr\u00eate et qui doute ;<br \/>\nLes si\u00e8cles, en passant, ont fait leur grande route<br \/>\nEntre les deux sentiers, dont il ne reste rien.<\/p>\n<p>Rolla fit \u00e0 vingt ans ce qu\u2019avaient fait ses p\u00e8res.<br \/>\nCe qu\u2019on voit aux abords d\u2019une grande cit\u00e9,<br \/>\nCe sont des abattoirs, des murs, des cimeti\u00e8res ;<br \/>\nC\u2019est ainsi qu\u2019en entrant dans la soci\u00e9t\u00e9<br \/>\nOn trouve ses \u00e9gouts. \u2014 La virginit\u00e9 sainte<br \/>\nS\u2019y cache \u00e0 tous les yeux sous une triple enceinte ;<br \/>\nOn voile la pudeur, mais la corruption<br \/>\nY baise en plein soleil la prostitution.<br \/>\nLes hommes dans leur sein n\u2019accueillent leur semblable<br \/>\nQue lorsqu\u2019il a tremp\u00e9 dans le fleuve fangeux<br \/>\nL\u2019acier chaste et br\u00fblant du glaive redoutable<br \/>\nQu\u2019il a re\u00e7u du ciel pour se d\u00e9fendre d\u2019eux.<\/p>\n<p>Jacque \u00e9tait grand, loyal, intr\u00e9pide et superbe.<br \/>\nL\u2019habitude, qui fait de la vie un proverbe,<br \/>\nLui donnait la naus\u00e9e. \u2014 Heureux ou malheureux,<br \/>\nIl ne fit rien comme elle, et garda pour ses dieux<br \/>\nL\u2019audace et la fiert\u00e9, qui sont ses s\u0153urs a\u00een\u00e9es.<\/p>\n<p>Il prit trois bourses d\u2019or, et, durant trois ann\u00e9es,<br \/>\nIl v\u00e9cut au soleil sans se douter des lois ;<br \/>\nEt jamais fils d\u2019Adam, sous la sainte lumi\u00e8re,,<br \/>\nN\u2019a, de l\u2019est au couchant, promen\u00e9 sur la terre<br \/>\nUn plus large m\u00e9pris des peuples et des rois.<\/p>\n<p>Seul, il marchait tout nu dans cette mascarade<br \/>\nQu\u2019on appelle la vie, en y parlant tout haut,<br \/>\nTel que la robe d\u2019or du jeune Alcibiade,<br \/>\nSon orgueil indolent, du palais au ruisseau,<br \/>\nTra\u00eenait derri\u00e8re lui comme un royal manteau.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pour personne un objet de myst\u00e8re<br \/>\nQu\u2019il e\u00fbt trois ans \u00e0 vivre et qu\u2019il mange\u00e2t son bien.<br \/>\nLe monde souriait en le regardant faire,<br \/>\nEt lui, qui le faisait, disait \u00e0 l\u2019ordinaire<br \/>\nQu\u2019il se ferait sauter quand il n\u2019aurait plus rien.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait un noble c\u0153ur, na\u00eff comme l\u2019enfance,<br \/>\nBon comme la piti\u00e9, grand comme l\u2019esp\u00e9rance.<br \/>\nIl ne voulut jamais croire \u00e0 sa pauvret\u00e9.<br \/>\nL\u2019armure qu\u2019il portait n\u2019allait pas \u00e0 sa taille ;<br \/>\nElle \u00e9tait bonne au plus pour un jour de bataille,<br \/>\nEt ce jour-l\u00e0 fut court comme une nuit d\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsque dans le d\u00e9sert la cavale sauvage,<br \/>\nApr\u00e8s trois jours de marche, attend un jour d\u2019orage<br \/>\nPour boire l\u2019eau du ciel sur ses palmiers poudreux,<br \/>\nLe soleil est de plomb, les palmiers en silence<br \/>\nSous leur ciel embras\u00e9 penchent leurs longs cheveux ;<br \/>\nElle cherche son puits dans le d\u00e9sert immense,<br \/>\nLe soleil l\u2019a s\u00e9ch\u00e9 ; sur le rocher br\u00fblant<br \/>\nLes lions h\u00e9riss\u00e9s dorment en grommelant.<br \/>\nElle se sent fl\u00e9chir ; ses narines qui saignent<br \/>\nS\u2019enfoncent dans le sable, et le sable alt\u00e9r\u00e9<br \/>\nVient boire avidement son sang d\u00e9color\u00e9.<br \/>\nAlors elle se couche, et ses grands yeux s\u2019\u00e9teignent,<br \/>\nEt le p\u00e2le d\u00e9sert roule sur son enfant<br \/>\nLes flots silencieux de son linceul mouvant.<\/p>\n<p>Elle ne savait pas, lorsque les caravanes<br \/>\nAvec leurs chameliers passaient sous les platanes,<br \/>\nQu\u2019elle n\u2019avait qu\u2019\u00e0 suivre et qu\u2019\u00e0 baisser le front,<br \/>\nPour trouver \u00e0 Bagdad de fra\u00eeches \u00e9curies,<br \/>\nDes r\u00e2teliers dor\u00e9s, des luzernes fleuries,<br \/>\nEt des puits dont le ciel n\u2019a jamais vu le fond.<\/p>\n<p>Si Dieu nous a tir\u00e9s tous de la m\u00eame fange,<br \/>\nCerte, il a d\u00fb p\u00e9trir dans une argile \u00e9trange<br \/>\nEt s\u00e9cher aux rayons d\u2019un soleil irrit\u00e9<br \/>\nCet \u00eatre, quel qu\u2019il soit, ou l\u2019aigle, ou l\u2019hirondelle,<br \/>\nQui ne saurait plier ni son cou ni son aile,<br \/>\nEt qui n\u2019a pour tout bien qu\u2019un mot : la libert\u00e9.<\/p>\n<p>III<\/p>\n<p>Est-ce sur de la neige, ou sur une statue,<br \/>\nQue cette lampe d\u2019or, dans l\u2019ombre suspendue,<br \/>\nFait onduler l\u2019azur de ce rideau tremblant ?<br \/>\nNon, la neige est plus p\u00e2le, et le marbre est moins blanc.<br \/>\nC\u2019est un enfant qui dort. \u2014 Sur ses l\u00e8vres ouvertes<br \/>\nVoltige par instants un faible et doux soupir ;<br \/>\nUn soupir plus l\u00e9ger que ceux des algues vertes<br \/>\nQuand, le soir, sur les mers voltige le z\u00e9phyr,<br \/>\nEt que, sentant fl\u00e9chir ses ailes embaum\u00e9es<br \/>\nSous les baisers ardents de ses fleurs bien-aim\u00e9es,<br \/>\nIl boit sur ses bras nus les perles des roseaux.<\/p>\n<p>C\u2019est un enfant qui dort sous ces \u00e9pais rideaux,<br \/>\nUn enfant de quinze ans, \u2014 presque une jeune femme ;<br \/>\nRien n\u2019est encor form\u00e9 dans cet \u00eatre charmant.<br \/>\nLe petit ch\u00e9rubin qui veille sur son \u00e2me<br \/>\nDoute s\u2019il est son fr\u00e8re ou s\u2019il est son amant.<br \/>\nSes longs cheveux \u00e9pars la couvrent tout enti\u00e8re.<br \/>\nLa croix de son collier repose dans sa main,<br \/>\nComme pour t\u00e9moigner qu\u2019elle a fait sa pri\u00e8re,<br \/>\nEt qu\u2019elle va la faire en s\u2019\u00e9veillant demain.<\/p>\n<p>Elle dort, regardez : \u2014 quel front noble et candide !<br \/>\nPartout, comme un lait pur sur une onde limpide,<br \/>\nLe ciel sur la beaut\u00e9 r\u00e9pandit la pudeur.<br \/>\nElle dort toute nue et la main sur son c\u0153ur.<br \/>\nN\u2019est-ce pas que la nuit la rend encor plus belle ?<br \/>\nQue ces molles clart\u00e9s palpitent autour d\u2019elle,<br \/>\nComme si, malgr\u00e9 lui, le sombre Esprit du soir<br \/>\nSentait sur ce beau corps fr\u00e9mir son manteau noir ?<\/p>\n<p>Les pas silencieux du pr\u00eatre dans l\u2019enceinte<br \/>\nFont tressaillir le c\u0153ur d\u2019une terreur moins sainte,<br \/>\n\u00d4 vierge ! que le bruit de tes soupirs l\u00e9gers.<br \/>\nRegardez cette chambre et ces frais orangers,<br \/>\nCes livres, ce m\u00e9tier, cette branche b\u00e9nite<br \/>\nQui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix ;<br \/>\nNe chercherait-on pas le rouet de Marguerite<br \/>\nDans ce m\u00e9lancolique et chaste paradis ?<br \/>\nN\u2019est-ce pas qu\u2019il est pur, le sommeil de l\u2019enfance ?<br \/>\nQue le ciel lui donna sa beaut\u00e9 pour d\u00e9fense ?<br \/>\nQue l\u2019amour d\u2019une vierge est une pi\u00e9t\u00e9<br \/>\nComme l\u2019amour c\u00e9leste, et qu\u2019en approchant d\u2019elle,<br \/>\nDans l\u2019air qu\u2019elle respire on sent frissonner l\u2019aile<br \/>\nDu s\u00e9raphin jaloux qui veille \u00e0 son c\u00f4t\u00e9 ?<\/p>\n<p>Si ce n\u2019est pas ta m\u00e8re, \u00f4 p\u00e2le jeune fille !<br \/>\nQuelle est donc cette femme assise \u00e0 ton chevet,<br \/>\nQui regarde l\u2019horloge et l\u2019\u00e2tre qui p\u00e9tille,<br \/>\nEn secouant la t\u00eate et d\u2019un air inquiet ?<br \/>\nQu\u2019attend-elle si tard ? \u2014 Pour qui, si c\u2019est ta m\u00e8re,<br \/>\nS\u2019en va-t-elle entr\u2019ouvrir, depuis quelques instants,<br \/>\nTa porte et ton balcon\u2026 si ce n\u2019est pour ton p\u00e8re ?<br \/>\nEt ton p\u00e8re, Marie, est mort depuis longtemps.<br \/>\nPour qui donc ces flacons, cette table fumante,<br \/>\nQue, de ses propres mains, elle vient de servir ?<br \/>\nPour qui donc ces flambeaux, et qui donc va venir ?\u2026<br \/>\nQui que ce soit, tu dors, tu n\u2019es pas son amante.<br \/>\nLes songes de tes nuits sont plus purs que le jour,<br \/>\nEt trop jeunes encor pour te parler d\u2019amour.<\/p>\n<p>\u00c0 qui donc ce manteau que cette femme essuie ?<br \/>\nIl est couvert de boue et d\u00e9gouttant de pluie ;<br \/>\nC\u2019est le tien, Maria, c\u2019est celui d\u2019un enfant.<br \/>\nTes cheveux sont mouill\u00e9s. Tes mains et ton visage<br \/>\nSont devenus vermeils au froid souffle du vent.<br \/>\nO\u00f9 donc t\u2019en allais-tu par cette nuit d\u2019orage ?<br \/>\nCette femme n\u2019est pas ta m\u00e8re, assur\u00e9ment.<\/p>\n<p>Silence ! on a parl\u00e9. Des femmes inconnues<br \/>\nOnt entr\u2019ouvert la porte, \u2014 et d\u2019autres, demi-nues,<br \/>\nLes cheveux en d\u00e9sordre et se tra\u00eenant aux murs,<br \/>\nTraversaient en sueur des corridors obscurs.<br \/>\nUne lampe a boug\u00e9 ; \u2014 les restes d\u2019une orgie,<br \/>\nAux derni\u00e8res lueurs de sa morne clart\u00e9,<br \/>\nSont apparus au fond d\u2019un boudoir \u00e9cart\u00e9.<br \/>\nLes verres se heurtaient sur la nappe rougie ;<br \/>\nLa porte est retomb\u00e9e au bruit d\u2019un rire affreux.<\/p>\n<p>C\u2019est une vision, n\u2019est-il pas vrai, Marie ?<br \/>\nC\u2019est un r\u00eave insens\u00e9 qui m\u2019a frapp\u00e9 les yeux.<br \/>\nTout repose, tout dort ; \u2014 cette femme est ta m\u00e8re.<br \/>\nC\u2019est le parfum des fleurs, c\u2019est une huile l\u00e9g\u00e8re<br \/>\nQui baigne tes cheveux, et la chaste rougeur<br \/>\nQui couvre ton beau front vient du sang de ton c\u0153ur.<\/p>\n<p>Silence ! quelqu\u2019un frappe, \u2014 et, sur les dalles sombres<br \/>\nUn pas retentissant fait tressaillir la nuit.<br \/>\nUne lueur tremblante approche avec deux ombres\u2026<br \/>\nC\u2019est toi, maigre Rolla ? que viens-tu faire ici ?<\/p>\n<p>\u00d4 Faust ! n\u2019\u00e9tais-tu pas pr\u00eat \u00e0 quitter la terre<br \/>\nDans cette nuit d\u2019angoisse o\u00f9 l\u2019archange d\u00e9chu,<br \/>\nSous son manteau de feu, comme une ombre l\u00e9g\u00e8re,<br \/>\nT\u2019emporta dans l\u2019espace \u00e0 ses pieds suspendu ?<br \/>\nN\u2019avais-tu pas cri\u00e9 ton dernier anath\u00e8me,<br \/>\nEt, quand tu tressaillis au bruit des chants sacr\u00e9s,<br \/>\nN\u2019avais-tu pas frapp\u00e9, dans ton dernier blasph\u00e8me,<br \/>\nTon front sexag\u00e9naire \u00e0 tes murs d\u00e9labr\u00e9s ?<br \/>\nOui, le poison tremblait sur ta l\u00e8vre livide ;<br \/>\nLa Mort, qui t\u2019escortait dans tes \u0153uvres sans nom,<br \/>\nAvait \u00e0 tes c\u00f4t\u00e9s descendu jusqu\u2019au fond<br \/>\nLa spirale sans fin de ton long suicide ;<br \/>\nEt, trop vieux pour s\u2019ouvrir, ton c\u0153ur s\u2019\u00e9tait bris\u00e9<br \/>\nComme un roc, en hiver, par la froidure us\u00e9.<br \/>\nTon heure \u00e9tait venue, ath\u00e9e \u00e0 barbe grise ;<br \/>\nL\u2019arbre de ta science \u00e9tait d\u00e9racin\u00e9.<br \/>\nL\u2019ange exterminateur te vit avec surprise<br \/>\nFaire jaillir encor, pour te vendre au Damn\u00e9,<br \/>\nUne goutte de sang de ton bras d\u00e9charn\u00e9.<br \/>\nOh ! sur quel oc\u00e9an, sur quelle grotte obscure,<br \/>\nSur quel bois d\u2019alo\u00e8s et de frais oliviers,<br \/>\nSur quelle neige intacte au sommet des glaciers,<br \/>\nSouffle-t-il \u00e0 l\u2019aurore une brise aussi pure,<br \/>\nUn vent d\u2019est aussi plein des larmes du printemps,<br \/>\nQue celui qui passa sur ta t\u00eate blanchie,<br \/>\nQuand le ciel te donna de ressaisir la vie<br \/>\nAu manteau virginal d\u2019un enfant de quinze ans !<br \/>\nQuinze ans ! \u2014 \u00d4 Rom\u00e9o ! l\u2019\u00e2ge de Juliette !<br \/>\nL\u2019\u00e2ge o\u00f9 vous vous aimiez ! o\u00f9 le vent du matin,<br \/>\nSur l\u2019\u00e9chelle de soie, au chant de l\u2019alouette,<br \/>\nBer\u00e7ait vos longs baisers et vos adieux sans fin !<br \/>\nQuinze ans ! \u2014 l\u2019\u00e2ge c\u00e9leste o\u00f9 l\u2019arbre de la vie,<br \/>\nSous la ti\u00e8de oasis du d\u00e9sert embaum\u00e9,<br \/>\nBaigne ses fruits dor\u00e9s de myrrhe et d\u2019ambroisie,<br \/>\nEt, pour f\u00e9conder l\u2019air, comme un palmier d\u2019Asie,<br \/>\nN\u2019a qu\u2019\u00e0 jeter au vent son voile parfum\u00e9 !<br \/>\nQuinze ans ! \u2014 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 la femme, au jour de sa naissance,<br \/>\nSortit des mains de Dieu si blanche d\u2019innocence,<br \/>\nSi riche de beaut\u00e9, que son p\u00e8re immortel<br \/>\nDe ses phalanges d\u2019or en fit l\u2019\u00e2ge \u00e9ternel !<\/p>\n<p>Oh ! la fleur de l\u2019\u00c9den, pourquoi l\u2019as-tu fan\u00e9e,<br \/>\nInsouciante enfant, belle \u00c8ve aux blonds cheveux ?<br \/>\nTout trahir et tout perdre \u00e9tait ta destin\u00e9e ;<br \/>\nTu fis ton Dieu mortel, et tu l\u2019en aimas mieux.<br \/>\nQu\u2019on te rende le ciel, tu le perdras encore.<br \/>\nTu sais trop bien qu\u2019ailleurs c\u2019est toi que l\u2019homme adore ;<br \/>\nAvec lui de nouveau tu voudrais t\u2019exiler,<br \/>\nPour mourir sur son c\u0153ur, et pour l\u2019en consoler !<\/p>\n<p>Rolla consid\u00e9rait d\u2019un \u0153il m\u00e9lancolique<br \/>\nLa belle Marion dormant dans son grand lit ;<br \/>\nJe ne sais quoi d\u2019horrible et presque diabolique<br \/>\nLe faisait jusqu\u2019aux os frissonner malgr\u00e9 lui.<br \/>\nMarion co\u00fbtait cher. \u2014 Pour lui payer sa nuit<br \/>\nIl avait d\u00e9pens\u00e9 sa derni\u00e8re pistole.<br \/>\nSes amis le savaient. Lui m\u00eame, en arrivant,<br \/>\nIl s\u2019\u00e9tait pris la main et donn\u00e9 sa parole<br \/>\nQue personne, au grand jour, ne le verrait vivant.<br \/>\nTrois ans, \u2014 les trois plus beaux de la belle jeunesse,<br \/>\nTrois ans de volupt\u00e9, de d\u00e9lire et d\u2019ivresse,<br \/>\nAllaient s\u2019\u00e9vanouir comme un songe l\u00e9ger,<br \/>\nComme le chant lointain d\u2019un oiseau passager.<br \/>\nEt cette triste nuit, \u2014 nuit de mort, \u2014 la derni\u00e8re, \u2014<br \/>\nCelle o\u00f9 l\u2019agonisant fait encor sa pri\u00e8re<br \/>\nQuand sa l\u00e8vre est muette, \u2014 o\u00f9, pour le condamn\u00e9,<br \/>\nTout est si pr\u00e8s de Dieu, que tout est pardonn\u00e9, \u2014<br \/>\nIl venait la passer chez une fille inf\u00e2me,<br \/>\nLui, chr\u00e9tien, homme, fils d\u2019un homme ! Et cette femme,<br \/>\nCet \u00eatre mis\u00e9rable, un brin d\u2019herbe, un enfant,<br \/>\nSur son cercueil ouvert dormait en l\u2019attendant.<\/p>\n<p>\u00d4 chaos \u00e9ternel ! prostituer l\u2019enfance !<br \/>\nNe valait-il pas mieux, sur ce lit sans d\u00e9fense,<br \/>\nBalafrer ce beau corps au tranchant d\u2019une faux,<br \/>\nPrendre ce cou de neige et lui tordre les os ?<br \/>\nNe valait-il pas mieux lui poser sur la face<br \/>\nUn masque de chaux vive avec un gant de fer,<br \/>\nQue d\u2019en faire un ruisseau limpide \u00e0 la surface,<br \/>\nR\u00e9fl\u00e9chissant les fleurs et l\u2019\u00e9toile qui passe,<br \/>\nEt d\u2019en salir le fond des poisons de l\u2019enfer !<\/p>\n<p>Oh ! qu\u2019elle est belle encor ! quel tr\u00e9sor, \u00f4 nature !<br \/>\nOh ! quel premier baiser l\u2019Amour se pr\u00e9parait !<br \/>\nQuels doux fruits e\u00fbt port\u00e9s, quand sa fleur sera m\u00fbre,<br \/>\nCette beaut\u00e9 c\u00e9leste, et quelle flamme pure<br \/>\nSur cette chaste lampe un jour s\u2019\u00e9veillerait !<\/p>\n<p>Pauvret\u00e9 ! Pauvret\u00e9 ! c\u2019est toi la courtisane.<br \/>\nC\u2019est toi qui dans ce lit a pouss\u00e9 cet enfant<br \/>\nQue la Gr\u00e8ce e\u00fbt jet\u00e9 sur l\u2019autel de Diane !<br \/>\nRegarde, \u2014 elle a pri\u00e9 ce soir en s\u2019endormant\u2026<br \/>\nPri\u00e9 ! \u2014 Qui donc, grand Dieu ! C\u2019est toi qu\u2019en cette vie<br \/>\nIl faut qu\u2019\u00e0 deux genoux elle conjure et prie ;<br \/>\nC\u2019est toi qui, chuchotant dans le souffle du vent,<br \/>\nAu milieu des sanglots d\u2019une insomnie am\u00e8re,<br \/>\nEs venue un beau soir murmurer \u00e0 sa m\u00e8re :<br \/>\nTa fille est belle et vierge, et tout cela se vend !<br \/>\nPour aller au sabbat, c\u2019est toi qui l\u2019as lav\u00e9e,<br \/>\nComme on lave les morts pour les mettre au tombeau ;<br \/>\nC\u2019est toi qui, cette nuit, quand elle est arriv\u00e9e,<br \/>\nAux lueurs des \u00e9clairs, courais sous son manteau !<br \/>\nH\u00e9las ! qui peut savoir pour quelle destin\u00e9e,<br \/>\nEn lui donnant du pain, peut-\u00eatre elle \u00e9tait n\u00e9e ?<br \/>\nD\u2019un \u00eatre sans pudeur ce n\u2019est pas l\u00e0 le front.<br \/>\nRien d\u2019impur ne germait sous cette fra\u00eeche aurore.<br \/>\nPauvre fille ! \u00e0 quinze ans ses sens dormaient encore ;<br \/>\nSon nom \u00e9tait Marie, et non pas Marion.<br \/>\nCe qui l\u2019a d\u00e9grad\u00e9e, h\u00e9las ! c\u2019est la mis\u00e8re,<br \/>\nEt non l\u2019amour de l\u2019or. \u2014 Telle que la voil\u00e0,<br \/>\nSous les rideaux honteux de ce hideux repaire,<br \/>\nDans cet inf\u00e2me lit, elle donne \u00e0 sa m\u00e8re,<br \/>\nEn rentrant au logis, ce qu\u2019elle a gagn\u00e9 l\u00e0.<\/p>\n<p>Vous ne la plaignez pas, vous, femmes de ce monde !<br \/>\nVous qui vivez gaiement dans une horreur profonde<br \/>\nDe tout ce qui n\u2019est pas riche et gai comme vous !<br \/>\nVous ne la plaignez pas, vous, m\u00e8res de familles,<br \/>\nQui poussez les verrous aux portes de vos filles,<br \/>\nEt cachez un amant sous le lit de l\u2019\u00e9poux !<br \/>\nVos amours sont dor\u00e9s, vivants et po\u00e9tiques ;<br \/>\nVous en parlez, du moins, \u2014 vous n\u2019\u00eates pas publiques.<br \/>\nVous n\u2019avez jamais vu le spectre de la Faim<br \/>\nSoulever en chantant les draps de votre couche,<br \/>\nEt, de sa l\u00e8vre bl\u00eame effleurant votre bouche,<br \/>\nDemander un baiser pour un morceau de pain.<\/p>\n<p>\u00d4 mon si\u00e8cle ! est-il vrai que ce qu\u2019on te voit faire<br \/>\nSe soit vu de tout temps ? \u00d4 fleuve imp\u00e9tueux !<br \/>\nTu portes \u00e0 la mer des cadavres hideux ;<br \/>\nIls flottent en silence, \u2014 et cette vieille terre<br \/>\nQui voit l\u2019humanit\u00e9 vivre et mourir ainsi,<br \/>\nAutour de son soleil tournant dans son orbite,<br \/>\nVers son p\u00e8re immortel n\u2019en monte pas plus vite,<br \/>\nPour t\u00e2cher de l\u2019atteindre, et de s\u2019en plaindre \u00e0 lui.<\/p>\n<p>Eh bien, l\u00e8ve-toi donc, puisqu\u2019il en est ainsi,<br \/>\nL\u00e8ve-toi, les seins nus, belle prostitu\u00e9e.<br \/>\nLe vin coule et p\u00e9tille, et la brise du soir<br \/>\nBerce tes rideaux blancs dans ton joyeux miroir.<br \/>\nC\u2019est une belle nuit, \u2014 c\u2019est moi qui l\u2019ai pay\u00e9e.<br \/>\nLe Christ \u00e0 son souper sentit moins de terreur<br \/>\nQue je ne sens au mien de gaiet\u00e9 dans le c\u0153ur.<br \/>\nAllons ! vive l\u2019amour que l\u2019ivresse accompagne !<br \/>\nQue tes baisers br\u00fblants sentent le vin d\u2019Espagne !<br \/>\nQue l\u2019esprit du vertige et des bruyants repas<br \/>\n\u00c0 l\u2019ange du plaisir nous porte dans ses bras !<br \/>\nAllons ! chantons Bacchus, l\u2019amour et la folie !<br \/>\nBuvons au temps qui passe, \u00e0 la mort, \u00e0 la vie !<br \/>\nOublions et buvons ; \u2014 vive la libert\u00e9 !<br \/>\nChantons l\u2019or et la nuit, la vigne et la beaut\u00e9 !<\/p>\n<p>IV<\/p>\n<p>Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire<br \/>\nVoltige-t-il encor sur tes os d\u00e9charn\u00e9s ?<br \/>\nTon si\u00e8cle \u00e9tait, dit-on, trop jeune pour te lire ;<br \/>\nLe n\u00f4tre doit te plaire, et tes hommes sont n\u00e9s.<br \/>\nIl est tomb\u00e9 sur nous, cet \u00e9difice immense<br \/>\nQue de tes larges mains tu sapais nuit et jour.<br \/>\nLa Mort devait t\u2019attendre avec impatience,<br \/>\nPendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour ;<br \/>\nVous devez vous aimer d\u2019un infernal amour.<br \/>\nNe quittes-tu jamais la couche nuptiale<br \/>\nO\u00f9 vous vous embrassez dans les vers du tombeau,<br \/>\nPour t\u2019en aller tout seul promener ton front p\u00e2le<br \/>\nDans un clo\u00eetre d\u00e9sert ou dans un vieux ch\u00e2teau ?<br \/>\nQue te disent alors tous ces grands corps sans vie,<br \/>\nCes murs silencieux, ces autels d\u00e9sol\u00e9s,<br \/>\nQue pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 ton souffle a d\u00e9peupl\u00e9s ?<br \/>\nQue te disent les croix ? que te dit le Messie ?<br \/>\nOh ! saigne-t-il encor, quand, pour le d\u00e9clouer,<br \/>\nSur son arbre tremblant, comme une fleur fl\u00e9trie,<br \/>\nTon spectre dans la nuit revient le secouer ?<br \/>\nCrois-tu ta mission dignement accomplie,<br \/>\nEt comme l\u2019\u00c9ternel, \u00e0 la cr\u00e9ation,<br \/>\nTrouves-tu que c\u2019est bien, et que ton \u0153uvre est bon ?<br \/>\nAu festin de mon h\u00f4te alors je te convie.<br \/>\nTu n\u2019as qu\u2019\u00e0 te lever ; \u2014 quelqu\u2019un soupe ce soir<br \/>\nChez qui le Commandeur peut frapper et s\u2019asseoir.<\/p>\n<p>Entends-tu soupirer ces enfants qui s\u2019embrassent ?<br \/>\nOn dirait, dans l\u2019\u00e9treinte o\u00f9 leurs bras nus s\u2019enlacent,<br \/>\nPar une double vie un seul corps anim\u00e9.<br \/>\nDes sanglots inou\u00efs, des plaintes oppress\u00e9es,<br \/>\nOuvrent en frissonnant leurs l\u00e8vres insens\u00e9es.<br \/>\nEn les baisant au front le Plaisir s\u2019est p\u00e2m\u00e9.<br \/>\nIls sont jeunes et beaux, et, rien qu\u2019\u00e0 les entendre,<br \/>\nComme un pavillon d\u2019or le ciel devrait descendre :<br \/>\nRegarde ! \u2014 ils n\u2019aiment pas ; ils n\u2019ont jamais aim\u00e9.<\/p>\n<p>O\u00f9 les ont-ils appris, ces mots si pleins de charmes,<br \/>\nQue la volupt\u00e9 seule, au milieu de ses larmes,<br \/>\nA le droit de r\u00e9pandre et de balbutier ?<br \/>\n\u00d4 femme ! \u00e9trange objet de joie et de supplice !<br \/>\nMyst\u00e9rieux autel, o\u00f9, dans le sacrifice,<br \/>\nOn entend tour \u00e0 tour blasph\u00e9mer et prier !<br \/>\nDis-moi, dans quel \u00e9cho, dans quel air vivent-elles,<br \/>\nCes paroles sans nom, et pourtant \u00e9ternelles,<br \/>\nQui ne sont qu\u2019un d\u00e9lire, et depuis cinq mille ans<br \/>\nSe suspendent encore aux l\u00e8vres des amants ?<\/p>\n<p>\u00d4 profanation ! point d\u2019amour, et deux anges !<br \/>\nDeux c\u0153urs purs comme l\u2019or, que les saintes phalanges<br \/>\nPorteraient \u00e0 leur p\u00e8re en voyant leur beaut\u00e9 !<br \/>\nPoint d\u2019amour ! et des pleurs ! et la nuit qui murmure,<br \/>\nEt le vent qui fr\u00e9mit, et toute la nature<br \/>\nQui p\u00e2lit de plaisir, qui boit la volupt\u00e9 !<br \/>\nEt des parfums fumants, et des flacons \u00e0 terre,<br \/>\nEt des baisers sans nombre, et peut-\u00eatre, \u00f4 mis\u00e8re !<br \/>\nUn malheureux de plus qui maudira le jour\u2026<br \/>\nPoint d\u2019amour ! et partout le spectre de l\u2019amour !<\/p>\n<p>Clo\u00eetres silencieux, vo\u00fbtes des monast\u00e8res,<br \/>\nC\u2019est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer !<br \/>\nCe sont vos froides nefs, vos pav\u00e9s et vos pierres,<br \/>\nQue jamais l\u00e8vre en feu n\u2019a bais\u00e9s sans p\u00e2mer.<br \/>\nOh ! venez donc rouvrir vos profondes entrailles<br \/>\n\u00c0 ces deux enfants-l\u00e0 qui cherchent le plaisir<br \/>\nSur un lit qui n\u2019est bon qu\u2019\u00e0 dormir ou mourir ;<br \/>\nFrappez-leur donc le c\u0153ur sur vos saintes murailles,<br \/>\nQue la haire sanglante y fasse entrer ses clous.<br \/>\nTrempez-leur donc le front dans les eaux baptismales,<br \/>\nDites-leur donc un peu ce qu\u2019avec leurs genoux<br \/>\nIl leur faudrait user de pierres s\u00e9pulcrales<br \/>\nAvant de soup\u00e7onner qu\u2019on aime comme vous !<\/p>\n<p>Oui, c\u2019est un vaste amour qu\u2019au fond de vos calices<br \/>\nVous buviez \u00e0 plein c\u0153ur, moines myst\u00e9rieux !<br \/>\nLa t\u00eate du Sauveur errait sur vos cilices<br \/>\nLorsque le doux sommeil avait ferm\u00e9 vos yeux,<br \/>\nEt, quand l\u2019orgue chantait aux rayons de l\u2019aurore,<br \/>\nDans vos vitraux dor\u00e9s vous la cherchiez encore.<br \/>\nVous aimiez ardemment ! oh ! vous \u00e9tiez heureux !<\/p>\n<p>Vois tu, vieil Arouet ? cet homme plein de vie,<br \/>\nQui de baisers ardents couvre ce sein si beau,<br \/>\nSera couch\u00e9 demain dans un \u00e9troit tombeau.<br \/>\nJetterais-tu sur lui quelques regards d\u2019envie ?<br \/>\nSois tranquille, il t\u2019a lu. Rien ne peut lui donner<br \/>\nNi consolation ni lueur d\u2019esp\u00e9rance.<br \/>\nSi l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 devient une science,<br \/>\nOn parlera de Jacque, et, sans la profaner,<br \/>\nDans ta tombe, ce soir, tu pourrais l\u2019emmener.<\/p>\n<p>Penses-tu cependant que si quelque croyance,<br \/>\nSi le plus l\u00e9ger fil le retenait encor,<br \/>\nIl viendrait sur ce lit prostituer sa mort !<br \/>\nSa mort ! \u2014 Ah ! laisse-lui la plus faible pens\u00e9e<br \/>\nQu\u2019elle n\u2019est qu\u2019un passage \u00e0 quelque lieu d\u2019horreur,<br \/>\nAu plus affreux, qu\u2019importe ? il n\u2019en aura pas peur ;<br \/>\nIl la rel\u00e8vera, la jeune fianc\u00e9e,<br \/>\nIl la regardera dans l\u2019espace \u00e9lanc\u00e9e,<br \/>\nPorter au Dieu vivant la clef d\u2019or de son c\u0153ur !<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourtant ton \u0153uvre, Arouet, voil\u00e0 l\u2019homme<br \/>\nTel que tu l\u2019as voulu. \u2014 C\u2019est dans ce si\u00e8cle-ci,<br \/>\nC\u2019est d\u2019hier seulement qu\u2019on peut mourir ainsi.<br \/>\nQuand Brutus s\u2019\u00e9cria sur les d\u00e9bris de Rome :<br \/>\n\u2014 Vertu, tu n\u2019es qu\u2019un nom ! \u2014 il ne blasph\u00e9ma pas.<br \/>\nIl avait tout perdu, sa gloire et sa patrie,<br \/>\nSon beau r\u00eave ador\u00e9, sa libert\u00e9 ch\u00e9rie,<br \/>\nSa Portia, son Cassius, son sang et ses soldats ;<br \/>\nIl ne voulait plus croire aux choses de la terre.<br \/>\nMais, quand il se vit seul, assis sur une pierre,<br \/>\nEn songeant \u00e0 la mort, il regarda les cieux.<br \/>\nIl n\u2019avait rien perdu dans cet espace immense ;<br \/>\nSon c\u0153ur y respirait un air plein d\u2019esp\u00e9rance ;<br \/>\nIl lui restait encor son \u00e9p\u00e9e et ses dieux.<\/p>\n<p>Et que nous reste-t-il, \u00e0 nous, les d\u00e9icides ?<br \/>\nPour qui travailliez-vous, d\u00e9molisseurs stupides,<br \/>\nLorsque vous diss\u00e9quiez le Christ sur son autel ?<br \/>\nQue vouliez-vous semer sur sa c\u00e9leste tombe,<br \/>\nQuand vous jetiez au vent la sanglante colombe<br \/>\nQui tombe en tournoyant dans l\u2019ab\u00eeme \u00e9ternel ?<br \/>\nVous vouliez p\u00e9trir l\u2019homme \u00e0 votre fantaisie ;<br \/>\nVous vouliez faire un monde. \u2014 Eh bien, vous l\u2019avez fait.<br \/>\nVotre monde est superbe, et votre homme est parfait !<br \/>\nLes monts sont nivel\u00e9s, la plaine est \u00e9claircie ;<br \/>\nVous avez sagement taill\u00e9 l\u2019arbre de vie ;<br \/>\nTout est bien balay\u00e9 sur vos chemins de fer ;<br \/>\nTout est grand, tout est beau, \u2014 mais on meurt dans votre air.<br \/>\nVous y faites vibrer de sublimes paroles ;<br \/>\nElles flottent au loin dans des vents empest\u00e9s.<br \/>\nElles ont \u00e9branl\u00e9 de terribles idoles ;<br \/>\nMais les oiseaux du ciel en sont \u00e9pouvant\u00e9s.<br \/>\nL\u2019hypocrisie est morte, on ne croit plus aux pr\u00eatres ;<br \/>\nMais la vertu se meurt, on ne croit plus \u00e0 Dieu.<br \/>\nLe noble n\u2019est plus fier du sang de ses anc\u00eatres ;<br \/>\nMais il le prostitue au fond d\u2019un mauvais lieu.<br \/>\nOn ne mutile plus la pens\u00e9e et la sc\u00e8ne,<br \/>\nOn a mis au plein vent l\u2019intelligence humaine ;<br \/>\nMais le peuple voudra des combats de taureau.<br \/>\nQuand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste,<br \/>\nOn n\u2019est plus assez fou pour se faire trappiste ;<br \/>\nMais on fait comme Escousse, on allume un r\u00e9chaud.<\/p>\n<p>V<\/p>\n<p>Quand Rolla sur les toits vit le soleil para\u00eetre,<br \/>\nIl alla s\u2019appuyer au bord de la fen\u00eatre.<br \/>\nDe pesants chariots commen\u00e7aient \u00e0 rouler.<br \/>\nIl courba son front p\u00e2le, et resta sans parler.<br \/>\nEn longs ruisseaux de sang se d\u00e9chiraient les nues ;<br \/>\nTel, quand J\u00e9sus cria, des mains du ciel venues<br \/>\nFendirent en lambeaux le voile aux plis sanglants.<\/p>\n<p>Un groupe d\u00e9laiss\u00e9 de chanteurs ambulants<br \/>\nMurmurait sur la place une ancienne romance.<br \/>\nAh ! comme les vieux airs qu\u2019on chantait \u00e0 douze ans<br \/>\nFrappent droit dans le c\u0153ur aux heures de souffrance !<br \/>\nComme ils d\u00e9vorent tout ! comme on se sent loin d\u2019eux !<br \/>\nComme on baisse la t\u00eate en les trouvant si vieux !<br \/>\nSont-ce l\u00e0 tes soupirs, noir Esprit des ruines ?<br \/>\nAnge des souvenirs, sont-ce l\u00e0 tes sanglots ?<br \/>\nAh ! comme ils voltigeaient, frais et l\u00e9gers oiseaux,<br \/>\nSur le palais dor\u00e9 des amours enfantines !<br \/>\nComme ils savent rouvrir les fleurs des temps pass\u00e9s,<br \/>\nEt nous ensevelir, eux qui nous ont berc\u00e9s !<\/p>\n<p>Rolla se d\u00e9tourna pour regarder Marie.<br \/>\nElle se trouvait lasse, et s\u2019\u00e9tait rendormie.<br \/>\nAinsi tous deux fuyaient les cruaut\u00e9s du sort,<br \/>\nL\u2019enfant dans le sommeil, et l\u2019homme dans la mort.<\/p>\n<p>Quand le soleil se l\u00e8ve aux beaux jours de l\u2019automne,<br \/>\nLes neiges sous ses pas paraissent s\u2019embraser.<br \/>\nLes \u00e9paules d\u2019argent de la Nuit qui frissonne<br \/>\nSe couvrent de rougeur sous son premier baiser.<br \/>\nTel frissonne le corps d\u2019une chaste pucelle,<br \/>\nQuand dans les soirs d\u2019\u00e9t\u00e9 le sang lui porte au c\u0153ur.<br \/>\nTel le moindre d\u00e9sir qui l\u2019effleure de l\u2019aile<br \/>\nMet un voile de pourpre \u00e0 la sainte pudeur.<br \/>\nRoi du monde, \u00f4 soleil ! la terre est ta ma\u00eetresse ;<br \/>\nTa s\u0153ur dans ses bras nus l\u2019endort \u00e0 ton c\u00f4t\u00e9 ;<br \/>\nTu n\u2019as voulu pour toi l\u2019\u00e9ternelle jeunesse<br \/>\nQu\u2019afin de lui verser l\u2019\u00e9ternelle beaut\u00e9 !<\/p>\n<p>Vous qui volez l\u00e0-bas, l\u00e9g\u00e8res hirondelles,<br \/>\nDites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir ?<br \/>\nOh ! l\u2019affreux suicide ! oh ! si j\u2019avais des ailes,<br \/>\nPar ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir !<br \/>\nDites-moi, terre et cieux, qu\u2019est-ce donc que l\u2019aurore ?<br \/>\nQu\u2019importe un jour de plus \u00e0 ce vieil univers ?<br \/>\nDites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers,<br \/>\nQuand des feux du matin l\u2019horizon se colore,<br \/>\nSi vous n\u2019\u00e9prouvez rien, qu\u2019avez-vous donc en vous<br \/>\nQui fait bondir le c\u0153ur et fl\u00e9chir les genoux ?<br \/>\n\u00d4 terre ! \u00e0 ton soleil qui donc t\u2019a fianc\u00e9e ?<br \/>\nQue chantent tes oiseaux ? que pleure ta ros\u00e9e ?<br \/>\nPourquoi de tes amours viens-tu m\u2019entretenir ?<br \/>\nQue me voulez-vous tous, \u00e0 moi qui vais mourir ?<\/p>\n<p>Et pourquoi donc aimer ? Pourquoi ce mot terrible<br \/>\nRevenait-il sans cesse \u00e0 l\u2019esprit de Rolla ?<br \/>\nQuels \u00e9tranges accords, quelle voix invisible<br \/>\nVenaient le murmurer, quand la mort \u00e9tait l\u00e0 ?<\/p>\n<p>\u00c0 lui, qui, d\u00e9bauch\u00e9 jusques \u00e0 la folie,<br \/>\nEt dans les cabarets vivant au jour le jour,<br \/>\nAussi facilement qu\u2019il m\u00e9prisait la vie<br \/>\nFaisait gloire et m\u00e9tier de m\u00e9priser l\u2019amour !<br \/>\n\u00c0 lui, qui regardait ce mot comme une injure,<br \/>\nEt, comme un vieux soldat vous montre une blessure,<br \/>\nMontrait avec orgueil le rocher de son c\u0153ur,<br \/>\nO\u00f9 n\u2019avait pas germ\u00e9 la plus ch\u00e9tive fleur !<br \/>\n\u00c0 lui, qui n\u2019avait eu ni logis ni ma\u00eetresse,<br \/>\nQui vivait en plein air, en d\u00e9fiant son sort,<br \/>\nEt qui laissait le vent secouer sa jeunesse,<br \/>\nComme une feuille s\u00e8che au pied d\u2019un arbre mort !<\/p>\n<p>Et maintenant que l\u2019homme avait vid\u00e9 son verre,<br \/>\nQu\u2019il venait dans un bouge, \u00e0 son heure derni\u00e8re,<br \/>\nChercher un lit de mort o\u00f9 l\u2019on p\u00fbt blasph\u00e9mer ;<br \/>\nQuand tout \u00e9tait fini, quand la nuit \u00e9ternelle<br \/>\nAttendait de ses jours la derni\u00e8re \u00e9tincelle,<br \/>\nQui donc au moribond osait parler d\u2019aimer ?<\/p>\n<p>Lorsque le jeune aiglon, voyant partir sa m\u00e8re,<br \/>\nEn la suivant des yeux s\u2019avance au bord du nid,<br \/>\nQui donc lui dit alors qu\u2019il peut quitter la terre,<br \/>\nEt sauter dans le ciel d\u00e9ploy\u00e9 devant lui ?<br \/>\nQui donc lui parle bas, l\u2019encourage et l\u2019appelle ?<br \/>\nIl n\u2019a jamais ouvert sa serre ni son aile ;<br \/>\nIl sait qu\u2019il est aiglon ; \u2014 le vent passe, il le suit.<br \/>\nIl na\u00eet sous le soleil des \u00e2mes d\u00e9grad\u00e9es,<br \/>\nComme il na\u00eet des chacals, des chiens et des serpents,<br \/>\nQui meurent dans la fange o\u00f9 leurs m\u00e8res sont n\u00e9es,<br \/>\nLe ventre tout gonfl\u00e9 de leurs \u0153ufs malfaisants.<br \/>\nLa nature a besoin de leurs sales lign\u00e9es,<br \/>\nPour engraisser la terre autour de ses tombeaux,<br \/>\nChercher ses diamants, et nourrir ses corbeaux.<\/p>\n<p>Mais, quand elle p\u00e9trit ses nobles cr\u00e9atures,<br \/>\nElle qui voit l\u00e0-haut comme on vit ici-bas,<br \/>\nElle sait des secrets qui les font assez pures<br \/>\nPour que le monde entier ne les lui souille pas.<br \/>\nLe moule en est d\u2019airain, si l\u2019esp\u00e8ce en est rare.<br \/>\nElle peut les plonger dans ses plus noirs marais ;<br \/>\nElle sait ce que vaut son marbre de Carrare,<br \/>\nEt que les eaux du ciel ne l\u2019entament jamais.<\/p>\n<p>Il peut s\u2019assimiler au d\u00e9bauch\u00e9 vulgaire,<br \/>\nCelui que le ciseau de la commune m\u00e8re<br \/>\nA taill\u00e9 dans les flancs de ses plus purs granits.<br \/>\nIl peut pendant trois ans \u00e9touffer sa pens\u00e9e.<br \/>\nDans la nuit de son c\u0153ur la vip\u00e8re glac\u00e9e<br \/>\nD\u00e9roule t\u00f4t ou tard ses anneaux infinis.<\/p>\n<p>N\u00e8gres de Saint-Domingue, apr\u00e8s combien d\u2019ann\u00e9es<br \/>\nDe farouche silence et de stupidit\u00e9,<br \/>\nVos peuplades sans nombre, au soleil encha\u00een\u00e9es,<br \/>\nSe sont-elles de terre enfin d\u00e9racin\u00e9es<br \/>\nAu souffle de la haine et de la libert\u00e9 ?<br \/>\nC\u2019est ainsi qu\u2019aujourd\u2019hui s\u2019\u00e9veillent tes pens\u00e9es,<br \/>\n\u00d4 Rolla ! c\u2019est ainsi que bondissent tes fers,<br \/>\nEt que devant tes yeux des torches insens\u00e9es<br \/>\nCourent \u00e0 l\u2019infini, traversant des d\u00e9serts.<br \/>\n\u00c9crase maintenant les d\u00e9bris de ta vie ;<br \/>\n\u00c9corche tes pieds nus sur tes flacons bris\u00e9s ;<br \/>\nEt, dans le dernier toast de ta derni\u00e8re orgie,<br \/>\n\u00c9touffe le n\u00e9ant dans tes bras \u00e9puis\u00e9s.<br \/>\nLe n\u00e9ant ! le n\u00e9ant ! vois-tu son ombre immense<br \/>\nQui ronge le soleil sur son axe enflamm\u00e9 ?<br \/>\nL\u2019ombre gagne ! il s\u2019\u00e9teint, \u2014 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 commence.<br \/>\nTu n\u2019aimeras jamais, toi qui n\u2019as point aim\u00e9.<br \/>\nRolla, p\u00e2le et tremblant, referma la crois\u00e9e.<br \/>\nIl brisa sur sa tige un pauvre dahlia.<br \/>\n\u00ab J\u2019aime, lui dit la fleur, et je meurs embras\u00e9e<br \/>\nDes baisers du z\u00e9phyr, qui me rel\u00e8vera.<br \/>\nJ\u2019ai jet\u00e9 loin de moi, quand je me suis par\u00e9e,<br \/>\nLes \u00e9l\u00e9ments impurs qui souillaient ma fra\u00eecheur.<br \/>\nIl m\u2019a bais\u00e9e au front dans ma robe dor\u00e9e ;<br \/>\nTu peux m\u2019\u00e9panouir, et me briser le c\u0153ur. \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019aime ! \u2014 voil\u00e0 le mot que la nature enti\u00e8re<br \/>\nCrie au vent qui l\u2019emporte, \u00e0 l\u2019oiseau qui le suit !<br \/>\nSombre et dernier soupir que poussera la terre<br \/>\nQuand elle tombera dans l\u2019\u00e9ternelle nuit !<br \/>\nOh ! vous le murmurez dans vos sph\u00e8res sacr\u00e9es,<br \/>\n\u00c9toiles du matin, ce mot triste et charmant !<br \/>\nLa plus faible de vous, quand Dieu vous a cr\u00e9\u00e9es,<br \/>\nA voulu traverser les plaines \u00e9th\u00e9r\u00e9es,<br \/>\nPour chercher le soleil, son immortel amant.<br \/>\nElle s\u2019est \u00e9lanc\u00e9e au sein des nuits profondes.<br \/>\nMais une autre l\u2019aimait elle-m\u00eame ; \u2014 et les mondes<br \/>\nSe sont mis en voyage autour du firmament.<\/p>\n<p>Jacque \u00e9tait immobile, et regardait Marie.<br \/>\nJe ne sais ce qu\u2019avait cette femme endormie<br \/>\nD\u2019\u00e9trange dans ses traits, de grand, de d\u00e9j\u00e0 vu.<br \/>\nIl se sentait fr\u00e9mir d\u2019un frisson inconnu.<br \/>\nN\u2019\u00e9tait-ce pas sa s\u0153ur, cette prostitu\u00e9e ?<br \/>\nLes murs de cette chambre obscure et d\u00e9labr\u00e9e<br \/>\nN\u2019\u00e9taient-ils pas aussi faits pour l\u2019ensevelir ?<br \/>\nNe la sentait-il pas souffrir de sa torture,<br \/>\nEt saigner des douleurs dont il allait mourir ?<\/p>\n<p>Oui, dans cette ch\u00e9tive et douce cr\u00e9ature<br \/>\nLa R\u00e9signation marche \u00e0 pas languissants.<br \/>\nLa souffrance est ma s\u0153ur, \u2014 oui, voil\u00e0 la statue<br \/>\nQue je devais trouver sur ma tombe \u00e9tendue,<br \/>\nDormant d\u2019un doux sommeil tandis que j\u2019y descends.<br \/>\nOh ! ne t\u2019\u00e9veille pas ! ta vie est \u00e0 la terre,<br \/>\nMais ton sommeil est pur, \u2014 ton sommeil est \u00e0 Dieu !<br \/>\nLaisse-moi le baiser sur ta longue paupi\u00e8re ;<br \/>\nC\u2019est \u00e0 lui, pauvre enfant, que je veux dire adieu ;<br \/>\nLui qui n\u2019a pas vendu sa robe d\u2019innocence,<br \/>\nLui que je puis aimer, et n\u2019ai point achet\u00e9 ;<br \/>\nLui qui se croit encore aux jours de ton enfance,<br \/>\nLui qui r\u00eave ! \u2014 et qui n\u2019a de toi que la beaut\u00e9.<\/p>\n<p>\u00d4 mon Dieu ! n\u2019est-ce pas une forme ang\u00e9lique<br \/>\nQui flotte mollement sous ce rideau l\u00e9ger ?<br \/>\nS\u2019il est vrai que l\u2019amour, ce cygne passager,<br \/>\nN\u2019ait besoin pour dorer son chant m\u00e9lancolique,<br \/>\nQue des contours divins de la r\u00e9alit\u00e9,<br \/>\nEt de ce qui voltige autour de la beaut\u00e9 ;<br \/>\nS\u2019il est vrai qu\u2019ici-bas on le trompe sans cesse,<br \/>\nEt que lui qui le sait, de peur de se gu\u00e9rir,<br \/>\nDoive \u00e9ternellement ne prendre \u00e0 sa ma\u00eetresse<br \/>\nQue les illusions qu\u2019il lui faut pour souffrir ;<br \/>\nQu\u2019ai-je \u00e0 chercher ailleurs ? la jeunesse et la vie<br \/>\nNe sont-elles pas l\u00e0 dans toute leur fra\u00eecheur ?<br \/>\nAmour ! tu peux venir. Que t\u2019importe Marie ?<br \/>\nPendant que sur sa tige elle est \u00e9panouie,<br \/>\nSi tu n\u2019es qu\u2019un parfum, sors de ta triste fleur !<\/p>\n<p>Lentement, doucement, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Marie,<br \/>\nLes yeux sur ses yeux bleus, leur fra\u00eeche haleine unie,<br \/>\nRolla s\u2019\u00e9tait couch\u00e9 : son regard assoupi<br \/>\nFlottait, puis remontait, puis mourait malgr\u00e9 lui.<br \/>\nMarie en soupirant entr\u2019ouvrit sa paupi\u00e8re.<br \/>\n\u00ab Je faisais, lui dit-elle, un r\u00eave singulier :<br \/>\nJ\u2019\u00e9tais l\u00e0, dans ce lit, je croyais m\u2019\u00e9veiller ;<br \/>\nLa chambre me semblait comme un grand cimeti\u00e8re<br \/>\nTout plein de tertres verts et de vieux ossements.<br \/>\nTrois hommes dans la neige apportaient une bi\u00e8re ;<br \/>\nIls la pos\u00e8rent l\u00e0 pour faire leur pri\u00e8re ;<br \/>\nPuis la bi\u00e8re s\u2019ouvrit, et je vous vis dedans.<br \/>\nUn gros flot de sang noir vous coulait sur la face.<br \/>\nVous vous \u00eates lev\u00e9 pour venir \u00e0 mon lit ;<br \/>\nVous m\u2019avez pris la main, et puis vous avez dit :<br \/>\n\u00ab Qu\u2019est-ce que tu fais l\u00e0 ? pourquoi prends-tu ma place ? \u00bb<br \/>\nAlors j\u2019ai regard\u00e9, j\u2019\u00e9tais sur un tombeau.<\/p>\n<p>\u2014 Vraiment ? r\u00e9pondit Jacque ; eh bien, ma ch\u00e8re amie,<br \/>\nTon r\u00eave est assez vrai du moins, s\u2019il n\u2019est pas beau.<br \/>\nTu n\u2019auras pas besoin demain d\u2019\u00eatre endormie<br \/>\nPour en voir un pareil ; je me tuerai ce soir. \u00bb<\/p>\n<p>Marie en souriant regarda son miroir.<br \/>\nMais elle y vit Rolla si p\u00e2le derri\u00e8re elle,<br \/>\nQu\u2019elle en resta muette et plus p\u00e2le que lui.<br \/>\n\u00ab Ah ! dit-elle en tremblant, qu\u2019avez-vous aujourd\u2019hui ?<br \/>\n\u2014 Ce que j\u2019ai ? dit Rolla, tu ne sais pas, ma belle,<br \/>\nQue je suis ruin\u00e9 depuis hier au soir ?<br \/>\nC\u2019est pour te dire adieu que je venais te voir.<br \/>\nTout le monde le sait, il faut que je me tue.<br \/>\n\u2014 Vous avez donc jou\u00e9 ? \u2014 Non, je suis ruin\u00e9.<br \/>\n\u2014 Ruin\u00e9 ? \u00bb dit Marie. Et, comme une statue,<br \/>\nElle fixait \u00e0 terre un grand \u0153il \u00e9tonn\u00e9.<br \/>\n\u00ab Ruin\u00e9 ? ruin\u00e9 ? vous n\u2019avez pas de m\u00e8re ?<br \/>\nPas d\u2019amis ? de parents ? personne sur la terre ?<br \/>\nVous voulez vous tuer ? pourquoi vous tuez-vous ? \u00bb<\/p>\n<p>Elle se retourna sur le bord de sa couche.<br \/>\nJamais son doux regard n\u2019avait \u00e9t\u00e9 si doux.<br \/>\nDeux ou trois questions flott\u00e8rent sur sa bouche ;<br \/>\nMais, n\u2019osant pas les faire, elle s\u2019en vint poser<br \/>\nSa t\u00eate sur la sienne et lui prit un baiser.<br \/>\n\u00ab Je voudrais pourtant bien te faire une demande,<br \/>\nMurmura-t-elle enfin : moi, je n\u2019ai pas d\u2019argent,<br \/>\nEt, sit\u00f4t que j\u2019en ai, ma m\u00e8re me le prend.<br \/>\nMais j\u2019ai mon collier d\u2019or, veux-tu que je le vende ?<br \/>\nTu prendras ce qu\u2019il vaut, et tu l\u2019iras jouer. \u00bb<\/p>\n<p>Rolla lui r\u00e9pondit par un l\u00e9ger sourire.<br \/>\nIl prit un flacon noir qu\u2019il vida sans rien dire ;<br \/>\nPuis, se penchant sur elle, il baisa son collier.<br \/>\nQuand elle souleva sa t\u00eate appesantie,<br \/>\nCe n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus qu\u2019un \u00eatre inanim\u00e9.<br \/>\nDans ce chaste baiser son \u00e2me \u00e9tait partie,<br \/>\nEt, pendant un moment, tous deux avaient aim\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"parent":0,"template":"","meta":{"inline_featured_image":false,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"default","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","ast-disable-related-posts":"","theme-transparent-header-meta":"default","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"default","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"set","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center 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