Beaucoup de gens pensent sincèrement que la poésie n’est pas faite pour eux, qu’il faut une culture particulière ou une sensibilité spéciale pour y trouver quelque chose. On l’associe aux cours de français, aux analyses de texte obligatoires, à ce sentiment d’être passé à côté de quelque chose sans savoir pourquoi. C’est faux. Il existe des poèmes qui touchent avant même qu’on les comprenne, qui font leur effet sans demander d’effort particulier. En voici cinq, choisis précisément pour ça.
1. Demain, dès l’aube (Les Contemplations, 1856), Victor Hugo
Hugo y décrit un homme qui marche vers un but, indifférent au paysage, indifférent à tout. On ne comprend qu’au dernier vers qu’il marche vers la tombe de sa fille. Et soudain, tout ce qu’on a lu se retourne. Ce poème fonctionne exactement comme une histoire courte : il y a une tension, un mystère, une révélation finale. Pas besoin de connaître la biographie de Hugo, pas besoin d’analyser les figures de style. Le texte fait son travail tout seul, et il le fait avec une économie de moyens saisissante.
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
2. Il pleure dans mon cœur (Romances sans parole, 1874), Paul Verlaine
Verlaine est le poète idéal pour ceux qui pensent ne pas aimer la poésie, parce que ses vers fonctionnent d’abord comme de la musique. Avant même de comprendre ce qu’il dit, on entend quelque chose, on ressent une atmosphère. Ce poème en particulier décrit la mélancolie sans jamais l’expliquer : la pluie tombe sur la ville, et quelque chose de vague et de triste tombe en même temps à l’intérieur du poète.
C’est une émotion que tout le monde a ressentie, ce cafard sans raison précise, cette tristesse qui n’a pas de nom. Verlaine lui en donne un, en douze vers.
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville,
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s’ennuie
Ô le chant de la pluie !Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s’écœure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon cœur a tant de peine !
3. L’Albatros (Les Fleurs du mal, 1861), Charles Baudelaire
Baudelaire intimide souvent, à tort. L’Albatros est l’un de ses poèmes les plus accessibles, et l’un des plus beaux. Il décrit des marins qui capturent un albatros pour s’amuser, et qui se moquent de l’oiseau majestueux devenu maladroit sur le pont du bateau. Puis vient la chute : le poète, c’est l’albatros. Superbe dans son élément, ridicule dans le monde ordinaire. L’image est si juste, si universelle, qu’elle fonctionne même sans contexte littéraire. Tout le monde a connu ce sentiment de ne pas être à sa place, de valoir plus que ce que le monde vous permet d’être. Baudelaire l’a mis en quatre strophes.
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !Le Poëte est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
4. Le Dormeur du val (Cahier de Douai, 1870), Arthur Rimbaud
Rimbaud a seize ans quand il écrit ce poème, et ça se sent dans l’énergie du texte. Il décrit un paysage lumineux, une nature généreuse, un soldat qui semble dormir dans l’herbe. Puis le dernier vers brise tout : le soldat est mort. Ce retournement brutal est l’un des effets les plus puissants de toute la poésie française. Ce poème se lit en deux minutes et se relit aussitôt, parce qu’on veut vérifier les indices qu’on n’avait pas vus. C’est rare, un texte qui force la relecture immédiate. Et rare aussi, un adolescent capable d’une telle maîtrise.
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
5. La Cigale et la Fourmi (Fables, Livre 1, 1868), Jean de La Fontaine
Oui, c’est une fable. Oui, vous l’avez apprise à l’école. Mais relisez-la aujourd’hui, adulte, et vous verrez quelque chose que vous n’aviez pas vu enfant : La Fontaine ne prend pas vraiment parti. La fourmi est prévoyante, certes, mais elle est aussi cruelle dans son refus d’aider. La cigale a chanté tout l’été, ce n’est pas rien non plus. Le poème est bien plus ambigu qu’une simple leçon de morale. La Fontaine est un immense poète déguisé en conteur pour enfants. Ses fables sont courtes, narratives, pleines d’humour et de sous-entendus. C’est une porte d’entrée idéale pour ceux qui n’ont pas l’habitude de la poésie.
La Cigale, ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle
« Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’août, foi d’animal,
Intérêt et principal. »
La Fourmi n’est pas prêteuse ;
C’est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
– Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
– Vous chantiez ? j’en suis fort aise :
Eh bien ! dansez maintenant. »