Quand on parle de poésie, on entend souvent des expressions comme « compter les pieds » ou « un vers de douze pieds ». Pour quelqu’un qui n’a pas eu de cours de versification récemment, ça peut sembler obscur. Et pourtant, la notion de pied est l’une des plus simples de toute la poésie française. C’est la brique de base du rythme poétique.
La définition du pied en poésie
En poésie française, un pied correspond à une syllabe. Compter les pieds d’un vers, c’est donc simplement compter le nombre de syllabes qu’il contient.
C’est tout. Un vers de douze pieds est un vers de douze syllabes. Un vers de huit pieds est un vers de huit syllabes. La notion de pied et celle de syllabe sont strictement équivalentes dans la versification française classique.
Le mot vient de la poésie grecque et latine, où le pied désignait une unité rythmique composée de syllabes longues et brèves. En français, cette distinction entre syllabes longues et brèves n’existe pas : c’est le nombre de syllabes qui compte, et c’est pour ça que le pied français est simplement une syllabe.
Comment compter les pieds ?
Compter les pieds d’un vers semble simple, mais il y a quelques règles à connaître pour éviter les erreurs.
Le « e » muet
C’est la principale difficulté du comptage en français. Le « e » muet (ou « e » caduc) obéit à deux règles opposées selon sa position dans le vers.
- Devant une consonne, le « e » muet compte comme une syllabe à part entière.
- Devant une voyelle ou un « h » muet, le « e » muet s’efface et ne compte pas.
- En fin de vers, le « e » muet ne compte jamais.
La diérèse et la synérèse
Parfois, deux voyelles qui se suivent peuvent être prononcées en une ou deux syllabes selon les besoins du vers.
- La diérèse consiste à prononcer en deux syllabes ce qui se prononcerait normalement en une : vi-o-lon (3 syllabes au lieu de 2).
- La synérèse est l’inverse : prononcer en une syllabe ce qui pourrait se prononcer en deux : vio-lon (2 syllabes).
Les poètes classiques utilisaient ces licences pour ajuster le compte syllabique de leurs vers selon les besoins du mètre.
Un exemple de comptage pas à pas
Prenons le premier vers du Dormeur du val de Rimbaud :
« C’est un trou de verdure où chante une rivière »
Premier essai : C’est / un / trou / de / ver / du / re / où / chan / te / u / ne / ri / viè / re
Attention :
- le « e » de verdure ne compte pas devant où qui commence par une voyelle.
- le « e » de chante ne compte pas devant une qui commence par une voyelle.
- le « e » final de rivière ne compte pas (fin de vers).
Décompte final :
C’est(1) / un(2) / trou(3) / de(4) / ver(5) / dur(6) / e / où(7) / chan(8) / te / u(9) / ne(10) / ri(11) / viè(12) / re
- le « e » de verdure s’élide devant où (voyelle)
- le « e » de chante s’élide devant une (voyelle)
- le « e » final de rivière est muet (fin de vers)
= 12 syllabes → alexandrin
Les principaux mètres en français
Un mètre, c’est le nombre de pieds d’un vers. Voici les plus courants :
L’alexandrin : 12 pieds. C’est le vers le plus noble et le plus utilisé de la poésie française classique. Il se divise en deux hémistiches de 6 syllabes chacun, séparés par une césure.
« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » (Du Bellay)
Heu(1) / reux(2) / qui(3) / com(4) / me / U(5) / lys(6) / se / a(7) / fait(8) / un(9) / beau(10) / voy(11) / a(12) / ge
- le « e » de comme s’élide devant Ulysse (voyelle)
- le « e » de Ulysse s’élide devant a (voyelle)
- le « e » final de voyage est muet (fin de vers)
= 12 syllabes → alexandrin
Le décasyllabe : 10 pieds. Très utilisé dans la poésie médiévale et à la Renaissance. La césure tombe généralement après le 4e pied.
« Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie » (Louise Labé)
Je(1) / vis(2) / je(3) / meurs(4) / je(5) / me(6) / brû(7) / le / et(8) / me(9) / noie(10)
- le « e » de brûle s’élide devant et (voyelle)
= 10 syllabes → décasyllabe
L’octosyllabe : 8 pieds. Plus léger, plus vif que l’alexandrin. Très utilisé dans les fabliaux médiévaux, les contes et certains poèmes lyriques.
« Mignonne, allons voir si la rose » (Ronsard)
Mi(1) / gnon(2) / ne / al(3) / lons(4) / voir(5) / si(6) / la(7) / ro(8) / se
- le « e » de Mignonne s’élide devant allons (voyelle)
- le « e » final de rose est muet (fin de vers)
= 8 syllabes → octosyllabe
L’ennéasyllabe : 9 pieds. Mètre impair rare, utilisé notamment par Verlaine pour sa légèreté et sa musicalité.
« De la musique avant toute chose » (Verlaine)
De(1) / la(2) / mu(3) / si(4) / que / a(5) / vant(6) / tou(7) / te(8) / cho(9) / se
- le « e » de musique s’élide devant avant (voyelle)
- le « e » de toute compte devant chose (consonne)
- le « e » final de chose est muet (fin de vers)
= 9 syllabes → ennéasyllabe
L’heptasyllabe : 7 pieds. Mètre impair apprécié pour sa souplesse rythmique.
« C’est l’extase langoureuse » (Verlaine)
C’est(1) / l’ex(2) / ta(3) / se(4) / lan(5) / gou(6) / reu(7) / se
- le « e » final de langoureuse est muet (fin de vers)
= 7 syllabes → heptasyllabe
L’hexasyllabe : 6 pieds. Le plus court des mètres courants, souvent combiné avec d’autres mètres.
« Il pleure dans mon cœur » (Verlaine)
Il(1) / pleu(2) / re(3) / dans(4) / mon(5) / cœur(6)
= 6 syllabes → hexasyllabe
Pieds et rythme
Compter les pieds ne suffit pas à comprendre le rythme d’un vers. Le rythme dépend aussi de la façon dont les accents se distribuent à l’intérieur du vers, de la place de la césure, et des effets sonores créés par les allitérations et les assonances.
Un alexandrin peut être très régulier, avec un rythme en 6/6 bien marqué, ou au contraire très souple, avec des accents qui se déplacent et créent des effets d’accélération ou de rupture. C’est ce jeu sur le rythme à l’intérieur du mètre qui donne à chaque poète sa signature particulière.
Victor Hugo, par exemple, a révolutionné l’alexandrin en déplaçant la césure traditionnelle et en créant ce qu’on appelle le trimètre romantique, découpé en 4/4/4 plutôt qu’en 6/6.
En résumé
| Terme | Définition |
|---|---|
| Pied | Une syllabe en poésie française |
| Mètre | Le nombre de pieds (syllabes) d’un vers |
| Alexandrin | Vers de 12 pieds, le plus noble de la poésie française |
| Décasyllabe | Vers de 10 pieds |
| Octosyllabe | Vers de 8 pieds |
| Ennéasyllabe | Vers de 9 pieds |
| Heptasyllabe | Vers de 7 pieds |
| Hexasyllabe | Vers de 6 pieds |
| Règle du « e » muet | Compte devant une consonne, s’efface devant une voyelle et en fin de vers |
| Diérèse | Prononcer deux voyelles en deux syllabes au lieu d’une |
| Synérèse | Prononcer deux voyelles en une syllabe au lieu de deux |